Le caprice odieux

Dans notre pays il y a des individus, représentants d'employeurs, capables d'exprimer leur mécontentement... en sacrifiant 238 usagers Pôle emploi au dossier en souffrance. Récit d'un sabotage très malfaisant.

Dans la mécanique Pôle emploi, il y a un rouage qui peut s'avérer déterminant pour des allocataires en peine : l'Instance Paritaire Régionale, IPR de son petit nom.

Dans le rapport annuel du médiateur national de Pôle emploi, il est toujours question de cette instance ou plutôt de "ces instances" puisqu'elles sont déclinées sur chacune des 13 régions françaises et même sur chaque département dans certaines régions (on parle alors d'Instance Paritaire Territoriale, IPT).  Et généralement le rapport du médiateur en fait mention pour déplorer des pratiques abusives ou iniques au préjudice des allocataires. Le sujet mérite un article à part entière mais l'affaire que nous allons aborder ici ne concerne pas les défaillances récurrentes des instances en elles-mêmes mais d'un acte commis par une poignée d'individus membres de l'IPR en Pays de la Loire et qui se sont livrés, tout récemment, à un comportement très choquant.

Résumons quand même ce qu'est l'IPR. C'est une commission supposée indépendante de la direction de Pôle emploi, composée à parité de représentants de salariés et d'employeurs désignés par des syndicats. Son domaine de compétences ce sont les allocations chômage. Et sa saisine, à l'initiative d'une agence Pôle emploi ou d'un·e allocataire, est faite pour répondre par exemple aux questions suivantes :

4 mois après sa démission, si l'allocataire n'a pas assez retravaillé pour bénéficier d'une ouverture de droits, y'a-t-il eu suffisamment de démarches professionnelles pour que la personne mérite de toucher ses allocations ?

Des salaires épisodiquement très élevés, dans les 12 derniers mois de travail d'un usager qui demande des allocations, doivent-ils être intégrés au calcul du montant des allocations ?

En cas de litige entre l'usager et son agence Pôle emploi sur sa demande d'allocations ou suite à une ouverture de droits, l'agence Pôle emploi a-t-elle bien respecté la règlementation en vigueur ?

Lorsqu'il y a un trop-perçu très lourd à rembourser par un·e allocataire, y'a-t-il des circonstances qui justifient qu'on allège tout ou partie du redressement ?

Comme on le voit, les décisions de l'IPR peuvent donc avoir un impact très fort sur la survie financière de la personne dont le dossier est étudié. Et naturellement, cette étude de dossier est toujours attendue aussi fébrilement qu'impatiemment par l'usager en détresse.

Venons-en au méfait.

Le 19 mars dernier à Nantes, dans le cadre du mouvement actuel des intermittents & précaires mobilisés notamment contre l'entrée en vigueur des nouvelles règles violentes en matière d'assurance chômage, un groupe de citoyens engagés décident de porter leurs sujets de préoccupations à la direction régionale de Pôle emploi où, ce jour-là, se tient justement une réunion d'information entre les 20 membres de l'IPR des Pays de la Loire en présence de la directrice régionale de Pôle emploi, de son chef de cabinet, du médiateur régional et d'un représentant de l'Unédic.

Précisons qu'aucun fait de violence physique ou matérielle n'a été observé depuis le début du mouvement des intermittents & précaires, les actions à l'extérieur des lieux culturels occupés ont pour unique objectif de communiquer pour alerter à la fois le grand public et les acteurs clés de l'assurance chômage. Pourtant ce 19 mars 2021, la directrice régionale de Pôle emploi Pays de la Loire s'est prise de panique et décida de mettre fin à la réunion de l'IPR à l'arrivée du groupe de citoyens. Or les renseignements territoriaux (ex-RG) étaient naturellement en observation de cette démarche de "rencontre", s'il y avait eu le moindre risque de débordement ladite directrice régionale aurait été alertée avant même l'arrivée des visiteurs du jour.

Jusqu'ici, ça relève plutôt de l'anecdotique et de la méconnaissance d'une cadre dirigeante de Pôle emploi sur un mouvement qui concerne pourtant son cœur de métier et, subsidiairement, sur le fonctionnement de la surveillance en matière de sécurité publique dans le pays.

Mais voilà : le vendredi 9 avril devait se tenir une session de l'IPR des Pays de la Loire pour étudier 238 dossiers d'usagers Pôle emploi donc certains dossiers en attente depuis près de 3 mois (durée moyenne d'attente dans cette région : 1 mois 1/2).

Imaginez ne plus avoir de travail, ne pas arriver à en retrouver et ne percevoir aucune allocation chômage car votre dossier est bloqué : pendant ce temps, pour survivre et nourrir votre famille, vous n'avez plus qu'à vous joindre à la cohorte de démunis qui dépendent par exemple du secours des Restos du cœur. Naturellement, chaque jour qui passe dans cette galère peut générer des idées bien noires...

Ce 9 avril, le travail de l'IPR était donc aussi impérieux qu'à chaque autre session, des vies en dépendent, 238 vies pour être précis.

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Et c'est là que des membres de l'équipage de l'IPR, tels des terroristes aux revendications ne concernant qu'eux-mêmes et leur orgueil, décidèrent de faire crasher l'appareil. En effet, en début de session, le président de session issu du MEDEF lit un texte de réprobation envers la visite des citoyens du 19 mars à la direction régionale de Pôle emploi, ciblant une organisation en particulier : la CGT. Mais le pire est à venir : probablement pour décourager toute nouvelle prise de contact spontanée de citoyens envers les "maîtres du chômage", les 5 représentants patronaux de l'IPR décident de quitter immédiatement la session avant l'étude des 238 dossiers en question, rendant ainsi impossible la poursuite de la session faute de quorum suffisant.

Les 238 usagers concernés resteront donc 7 jours de plus dans leur misère profonde, avec tous les risques que ça comporte dont l'agressivité en zone d'accueil dans leurs agences respectives : les conseillers Pôle emploi apprécieront cette mise en danger.

Il est heureusement des chefs d'entreprise et autres cadres dirigeants qui mesurent en chaque instant la responsabilité de leur mission, dans leur établissement et en dehors. Mais dans le cas présent, le message envoyé par cette faction de patroneux irresponsables - issus des rangs du MEDEF, de la CGPME et de l'U2P - pourrait se résumer ainsi : "Ne marchez pas sur notre moquette, sans quoi nous prolongerons le supplice des plus souffrants d'entre vous."

Abject.

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