Oh la vache ! G.-E. Séralini a encore publié !

 

On se souvient encore de l’incroyable campagne publicitaire qui en 2012 avait accompagné la lamentable étude de Gilles-Eric Séralini et de son Criigen à propos du maïs OGM NK603 de la firme Monsanto. Un maïs qui dans l’imaginaire de ces militants anti-OGM était  censé provoquer, entre autres malédictions,  de terribles tumeurs sur de pauvres rats de laboratoires [i]. L’impact médiatique de la chose avait été inversement proportionnel à son impact scientifique, puisque l’étude avait été rapidement ridiculisée du fait de ses biais aussi nombreux que manifestes, et avait même fini par être retirée par la revue qui l’avait initialement publiée.

 

Ces jours-ci, G-E Séralini revient à la charge avec une nouvelle publication  qui vise cette fois-ci à faire croire que des vaches allemandes sont massivement mortes d’avoir ingéré des OGM,  il y a plus de 10 ans de cela. Cette fois-ci, il semble que l’écho médiatique de ce nouvel assaut du Criigen contre le grand Satan génétiquement modifié soit, une fois n’est pas coutume,  très réduit. On se prend à rêver que chat échaudé craindrait l’eau froide, et que les médias en aient finalement assez d’être manipulés par une équipe qui met systématiquement en œuvre des compétences bien plus affirmées dans le domaine de la communication que dans celui  de la recherche scientifique pure.

 


Dans le cadre de cette réserve médiatique aussi surprenante que bienvenue, il est  regrettable de voir la manière dont le site de L’Humanité, à la date  du mercredi 27 janvier  et sous la plume de Jean-Jacques Régibier, a relayé sans le moindre début de sens critique et sans aucune vérification a posteriori  la propagande de l’équipe du Criigen et de ses soutiens politiques, qui pourtant s’enfoncent dans des démonstrations de plus en plus grotesques sur le plan factuel -  voire ici douteuses sur le plan moral. Le titre de l’article illustre cette absence de distanciation qui confine à la servilité vis-à-vis des protagonistes : « Un maïs OGM reconnu toxique pour l’alimentation animale ».
http://www.humanite.fr/un-mais-ogm-reconnu-toxique-pour-lalimentation-animale-597227 

Ha bon, et « reconnu » par qui ? Par quelle institution scientifique de quel service public composé d’experts compétents mandatés pour se prononcer sur le sujet ? A la prochaine parution d’un article d’un militant créationniste, faudra-t-il à ce compte titrer : « La théorie de l’évolution reconnue erronée ? », puisqu’ils l’ont dit à la conférence de presse ?

 

Rien que la volonté de tapage orchestrée autour de la présentation de ce nouveau et énième scoop aurait pourtant dû inciter à la prudence, même pour qui ne connaît pas ces dossiers. Ainsi,  cette « étude » a été présenté au public… via les députés européens Michel Rivasi et José Bové. Depuis quand le Parlement Européen, ou plutôt « le groupe écologiste au parlement Européen », est-il devenu une institution scientifique où se discute la science en train de se faire ? A chaque conférence de presse d’un homme politique, faudra-t-il  alors  croire sur parole tout ce qu’il nous dit  et le relayer tel quel ? Mon petit doigt me dit que même le plus crédule des simples citoyens de n’importe quel pays ferait preuve de plus de méfiance que ça….

 

Car voyons l’affaire sur le fond, et d’abord telle qu’elle est présentée dans les colonnes du quotidien. Je résume aussi fidèlement que possible l’article en question : des chercheurs « indépendants » ont étudié des données relatives à des décès étrangement nombreux  dans le troupeau de vaches du fermier allemand Gottfried Glöckner, qu’il avait nourries pendant 4 ans avec du maïs OGM de la firme Syngenta. L’agriculteur s’était retourné contre la multinationale qui avait été obligée de le dédommager partiellement. Le très médiatique professeur Séralini a depuis pu avoir accès aux données vétérinaires, et, via une nouvelle publication, il confirme sans l’ombre d’un doute que la cause des décès dans le cheptel est bien l’ingestion de nourriture OGM. Et Jean-Jacques Régibier de conclure sur ce point : « Le maïs OGM 176 était bien nocif pour le bétail. ».

 

Voilà pour la fable rapportée par Jean-Jacques Régibier.

 

Car c’en est une.

 

N’étant pas un journaliste professionnel ayant assisté à la conférence de présentation, je ne sais pas si ce récit édifiant est un pur copié-collé du dossier de presse fourni par les organisateurs, qui eux –mêmes en rajoutaient par rapport au contenu plus prudent de la publication, ou si quelques virgules ont été modifiées. Ce que tout un chacun peut constater, par contre, c’est que 5mn de recherche sur Internet auraient permis d’immédiatement  remettre en cause cette version colportée[ii]. Un procès a bien eu lieu en 2007 en Allemagne au sujet de cette affaire, avec un appel en 2009[iii],  mais le tribunal de Giessen  avait déjà conclu que les causes diverses des décès dans le troupeau avaient entre autres  à voir avec des agents pathogènes tels que celui qui provoque le botulisme. Autrement dit : le fermier maintenait son cheptel et son stock alimentaire dans de mauvaises conditions,  qui suffisent à expliquer les décès sans avoir recours au fantasme des OGM[iv]. Le titre de l’article du blog rationaliste  Imposteurs   semble donc immédiatement plus conforme aux faits que celui donné par L’Humanité.fr : « Séralini exhume une vieille histoire de vaches maltraitées ».

 


 Si l’on veut bien s’arrêter un instant pour réfléchir un tout petit peu, et même si l’on n’y connaît rien au sujet,  on comprend que tout cela est assez logique, et explique pourquoi seul ce fermier parmi tous ceux qui ont utilisé ce maïs pour nourrir leurs bêtes – ce maïs a pu être cultivé sur 20 000 hectares en Espagne - a connu une hécatombe relative. Pourquoi lui et pas les autres ????? Par ailleurs, toute personne ayant pour le coup un minimum de culture scientifique pouvait aussi d’emblée constater que la publication était sur le plan méthodologique encore plus fragile que celle sur les rats victimes de tumeurs. En effet, il n’y a  dans le cas de l’ « enquête » sur les vaches aucun groupe-témoin ayant été élevé dans les mêmes conditions mais nourris avec une alimentation non-OGM, pour pouvoir comparer.  Ceux qui ont eu la chance de pouvoir jeter un œil sur l’étude  en question avant qu’elle ne disparaisse immédiatement des écrans (voir plus loin) disent que c’est même par ça qu’elle commence : « it was not designed as a scientific experiment » [« cela n’a pas été conçu comme une expérience scientifique »]. Cet aveu est de loin le signe d’honnêteté intellectuelle le plus clair que l’équipe du Criigen nous ait envoyé depuis plusieurs années.

 

Depuis l’annonce de la publication du papier de G-E Séralini via la très politique conférence de presse, il a été possible pour ceux qui souhaitaient le faire d’effectuer quelques autres vérifications qui achèvent de réduire à néant la crédibilité de cette entreprise[v]. Petit résumé des faits :

  

  1. La publication a été faite dans une revue quasi inconnue et  éditée par une compagnie domiciliée au Nigeria, et qui fait partie de ces revues en « accès libre » qui peuvent s’affranchir des règles habituelles de la publication scientifique, notamment  en termes de délais de publication et de relecture par les pairs (surtout si l’on paie pour cela).  Pour l’anecdote, à l’heure où j’écris ces lignes, cela fait plusieurs jours, depuis le lendemain de la conférence de presse, que le site de la revue – seul lieu d’existence de celle-ci - n’est plus accessible. Après avoir affiché un “This domain name expired “  qui laissait à penser que l’éditeur n’aurait pas renouvelé son domaine Internet, nous avons désormais un problème de limite de débit atteint du côté du propriétaire (« The server is temporarily unable to service your request due to the site owner reaching his/her bandwidth limit »)[vi]. L’article n’est du coup actuellement visible que par une copie sur un site anti-OGM[vii].

     2. Autre pratique qui semble assez étrange : M. Séralini a  accompagné sa publication d’un deuxième papier dans la même revue, qui vise à expliquer selon lui  le contexte historique et sociologique de l’affaire. En gros, ce second texte, lui aussi visible sur le  site anti-OGM[viii],   s'efforce de proposer un contre-récit par rapport à ce que la justice allemande avait conclu (puisqu’il s’agit d’essayer de mettre en cause les OGM à tout prix, plutôt que par exemple le manque d’hygiène constaté par les services vétérinaires). A ce moment-là, la propagande du Criigen tourne au sordide, puisque, pour expliquer la défaite en justice de l’éleveur en 2009, il est avancé qu’il manquait simplement la signature de sa femme sur un document. Un problème de procédure plus qu’un problème sur le fond, donc. Mais pourquoi n’a-t-elle pas signé ce document, alors ? Parce qu’elle était à cette époque en procédure de divorce d’avec son mari. L’article reconnaît que le mari a été emprisonné en 2006/2007 pour violences conjugales (!), mais impute cette succession d’événements domestiques assez glauques à, vous l’aurez deviné… la pression de la multinationale Syngenta !!! (« This was the outcome of an unsuccessfull GM feeding trial on the personal level for the farmer »). C’est difficile à croire, mais cette publication a lieu dans une revue qui est censée faire de la  recherche scientifique, aussi marginale soit-elle. Où l’on apprend donc que si un éleveur  a été condamné à de la prison pour avoir frappé sa femme, c’est parce que ses vaches ont mangé des OGM. Impressionnante démonstration, qui témoigne du fait que M. Séralini fait effectivement de la sociologie et de l’histoire comme il fait de la recherche expérimentale.

  2. Le meilleur pour la fin : on le sait, les militants anti-OGM sont des obsédés du conflit d’intérêt, qu’ils voient partout ou inventent au besoin  pour discréditer  tous ceux qui les critiquent de près ou de loin. On le sait aussi,  si l’on s’intéresse au sujet, les mêmes sont généralement très peu regardants sur leurs propres conflits d’intérêts. C’est le cas notamment de M. Séralini lui-même, qui a pour habitude de systématiquement déclarer dans ses publications une pure et simple absence de conflit d’intérêt, et ce  même lorsqu’il signe une évaluation (positive, pour une fois !) de produits proto-homéopathiques d’un laboratoire qui a par ailleurs payé les services de son centre de recherches  (à l’université de Caen) et qui pour l’occasion lui fournit directement ses employés comme partenaires de l’évaluation [ix].  Mais avec l’affaire des vaches, on touche le fond du fond en matière de conflits d’intérêts, puisque ladite  étude  est en toute neutralité cosignée par…. l’éleveur allemand  lui-même,  Gottfried Glöckner en personne !

     

    Rappelons donc le titre de l’article de Jean-Jacques Régibier, qui semble désormais presque surréaliste  : « Un maïs OGM reconnu toxique pour l’alimentation animale ».


    Pour rester plus proche des faits, il aurait été plus logique de titrer : « Un éleveur débouté de sa plainte contre Syngenta du fait de la mauvaise gestion de son exploitation profite d’une année de prison pour violences conjugales pour ruminer sa vengeance,  et il  se retrouve coopté par un scientifique complètement décrédibilisé qui lui fait cosigner un texte dans une revue en ligne de 45e zone qui n’a pas pensé à renouveler son domaine Internet »[x].

     

    Yann Kindo

 

 


[i]https://blogs.mediapart.fr/yann-kindo/blog/220912/gilles-eric-seralini-ou-le-cirque-publicitaire

[ii]http://www.agriculture-environnement.fr/actualites,12/ogm-envoye-special-ou-envoye-specieux,207

[iii]http://www.judicialis.de/Oberlandesgericht-Frankfurt_2-U-128-07_Urteil_06.02.2009.html

[iv]http://www.gmo-safety.eu/archive/201.dead-dairy-cows-maize-under-suspicion.html

[v]http://imposteurs.over-blog.com/2016/01/seralini-exhume-une-vieille-histoire-de-vaches-maltraitees.html?utm_source=_ob_share&utm_medium=_ob_facebook&utm_campaign=_ob_share_auto

http://toutsepassecommesi.cafe-sciences.org/2016/01/28/seralini-et-les-ogm-apres-la-tragedie-la-farce/

 [vi] https://www.geneticliteracyproject.org/2016/01/28/story-behind-seralinis-disappearing-gmos-toxic-study-journal-published/

[vii]http://gmwatch.org/images/pdf/Seralini_GE_and_Glockner_G_Paper.pdf

[viii]http://gmwatch.org/images/pdf/Prof_Gilles_Eric_Seralini_Paper.pdf

[ix]https://blogs.mediapart.fr/yann-kindo/blog/030213/seralini-entre-detox-et-intox

[x] Tous les détails de cette affaire sont rapportés et expliqués plus qu’ici dans ce papier du très pointu Wackes Seppi :
http://seppi.over-blog.com/2016/01/les-vaches-de-gottfried-glockner-ressuscitees-par-gilles-eric-seralini-et-les-verts-pour-24-heures.html

 

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