Le hoax Monsanto/Blackwater: Corinne Lepage n'assume pas

Fait suffisamment rare pour être signalé : un des innombrables hoax propagés par les anti-OGM a fait ces jours-ci l'objet d'un débogage qui m'a l'air  - d'après mon Facebook... oui, il est possible que ce soit un peu biaisé, c'est vrai :)  - de circuler autant sinon plus que le hoax initial.

Fait suffisamment rare pour être signalé : un des innombrables hoax propagés par les anti-OGM a fait ces jours-ci l'objet d'un débogage qui m'a l'air  - d'après mon Facebook... oui, il est possible que ce soit un peu biaisé, c'est vrai :)  - de circuler autant sinon plus que le hoax initial.

Sur le débunkage lui-même, je n'ai pas grand chose à ajouter, c'est résumé dans ce papier de Rue 89 :

 http://www.rue89.com/2013/08/06/non-monsanto-na-rachete-plus-grande-armee-mercenaire-monde-244769

 

Comme l'indique Rue 89, sur Médiapart c'est le militant anti-OGM Ivan Villa qui a relayé le hoax, avant de supprimer son billet.

[pas de problème pour moi, ça m'est arrivé aussi de supprimer illico/presto dans les 10 mn après publi un billet qui reposait sur une mauvaise interprétation d'un graphique. J'ai parfois encore du mal à m'endormir quand j'y repense, c'te honte !
Après,  dans le cas présent, on ne sait pas si c'est lui ou le journal qui a effacé l'article]

 

Apparté : c'est là sans doute les limites du modèle de « journal participatif »  qui est celui de Médiapart :  la rédaction risque de se trouver, au moins en termes d'image, associée à la diffusion de fausses nouvelles. Quand on connaît, on fait la différence entre les blogs et les articles qui engagent le journal, mais j'ai constaté que plein de gens ne font pas la distinction.
Sur les OGM, ce problème de la diffusion de fausses nouvelles avait déjà existé pour Médiapart avec le cultissime hoax des « hamsters-qui-ont-des-poils-qui-poussent-dans-la-bouche-à-cause-des-OGM », qui avait même été lancé en français par Sébastien Portal sur son blog hébergé par le journal :

http://blogs.mediapart.fr/blog/yann-kindo/111010/la-peur-des-ogm-construction-mediatique-dune-paranoia

C'était d'autant plus gênant que le dit Sébastien Portal était alors une sorte de pigiste en charge des articles de Médiapart sur les OGM. La collaboration a visiblement pris fin avec le hoax, et Sébastien Portal, après avoir prudemment fermé les commentaires sous son article une fois que l'on y faisait apparaître la supercherie, a depuis fermé son blog et le billet a du coup disparu.

 

Fin de l'apparté et transition : il me semble que c'est aussi une des limites de l'Internet, le fait que des textes puissent disparaître comme ça (même si j'imagine que des gens plus compétents que moi en informatique savent peut-être  comment retrouver les versions successives)

Par contre, ce que ça permet, et qui me semble intéressant, c'est de corriger et d'améliorer un texte au fur et à mesure. Je crois que ce qui est éthique, dans ce cas, c'est d'indiquer dans le corps du texte la modification, en gardant mais en la barrant l'ancienne version, et en faisant apparaître en plus la nouvelle. Ça m'est arrivé de le faire, lorsque des commentaires sous le billet me faisaient réaliser que tel passage contenait une approximation ou une erreur sur le plan factuel : je barre l'ancienne version et je fais apparaître l'erratum en rouge.

Corinne Lepage, qui en plus d'être une ancienne ministre d'un gouvernement de droite est aussi et surtout l'avocate du Criigen avocate présidente d'honneur du Criigen  [modifé après commentaire de Corinne Lepage]semble avoir pour sa part un sens de la déontologie qui est tout différent. En effet, alors que je postais sur ma page Facebook le papier de débunkage de Rue 89, mon « amie Facebook » Ariane Beldi me dit :

«Perso, j'ai entendu cette histoire sous la plume de Corrine Lepage, dans sa tribune au HuffPost en mai dernier, lorsqu'elle inaugurait la journée mondiale de résistance contre Monsanto. Un rapide petit tour sur Google m'a assez rapidement appris qu'il s'agissait d'une mauvaise traduction d'un article en anglais, qui a naturellement été reprise en boucle par des ONG au sens critique toujours très orienté! »

Intrigué, je cherche la tribune en question sur le Huffington Post. La voici:
http://www.huffingtonpost.fr/corinne-lepage/monsanto-ogm_b_3331001.html

 

Mais en la lisant, je ne vois pas le hoax, il n'apparaît pas. Quand Corinne Lepage, dans sa liste des tous les méfaits du Grand Satan Monsanto, évoque les relations entre Monsanto et Blackwater, il n'y est pas question de rachat, mais juste d'une phrase très vague, à la limite excessivement prudente (et du coup assez déguelasse, fonctionnant uniquement par allusion/association sans évoquer de fait précis, une technique que les anti-OGM adorent) :

 « Monsanto utilise également des procédés beaucoup plus contestables. Ainsi, ce n'est pas un hasard si Monsanto fait appel à la compagnie de services clandestins d'intelligence Blackwater (aujourd'hui appelée Xe Services) dont la réputation est plus que sulfureuse. »

 

Mon amie a-t-elle été victime du processus de fabrication d'un faux souvenir par reconstruction a posteriori, un phénomène qui est désormais bien documenté  ?

Même pas.

Parce que quand on va voir les commentaires, on constate que deux Internautes font une rectification sur la question du rachat :

« Blackwater est maintenant appelé Academi, et Monsanto ne l'a pas acheté mais l'utilise pour ses renseignements » [WPMOrris le 26/05/13 à 10h11]

« Tout est parti d'un obsédé des complots, Jeremy Scahill, qui a écrit dans The Nation sur son sujet favori, Blackwater, le 15 septembre 2010.

Une activiste anti-OGM, Silvia Ribeiro, s'en est servie dans un journal mexicain, la Jornada, le 9 octobre, en écrivant sur son obsession à elle, Monsanto, à qui la plus grande entreprise mercenaire du monde aurait vendu des «services clandestins d'espionnage». L'article précité a été repris par une autre entreprise de désinformation, la Pravda en langue anglaise, le 14 octobre, mais avec une erreur monumentale de traduction: Blackwater était dès lors vendu à Monsanto.

Et, à partir de là, la machine à rumeurs, à désinformation et à dénigrement de Monsanto s'est emballée. Pensez donc! Monsatan acquiert le Belzébuth du renseignement... L'histoire est bien trop belle pour qu'on vérifie! Et le bobard remonte régulièrement à la surface.

Quand on apprend le métier d'avocat, on apprend à vérifier ses sources. On ne trompe pas facilement un juge...

Quand on fait de la politique, on peut s'en dispenser. En fait, il vaut mieux ne pas le faire quand on a une belle histoire susceptible de tromper le monde. »  [Seppi, le 28/05/13 à 17h09, une réponse au commentaire précédent]

Et un peu plus bas une fan de Lepage vend la mèche (a posteriori) avec ce commentaire plus ancien (la page est organisée chronologiquement de bas en haut, ce que je trouve toujours illogique et  regrettable. Mais il y a une fonction pour remettre tout ça dans l'ordre chronologique.) :
« Monsanto a acquis la compagnie de services clandestins d'intelligence Blackwater" .... Je viens de l'apprendre donc !!!! C'est pas surprenant en soi mais c'est plus qu'inquiétant ..... Cette machinerie abjecte est en train de rassembler en son sein les pleins pouvoirs sur l'une des principales sources d'alimentation mondiale .... Je pense que c'est un enjeu qui mériterait (un peu plus que les anti mariage gay !) une mobilisation unanime des citoyens dans la rue (mais je suis assez pessimiste là dessus).

Bon sang, quel monde macabre est-on en train de préparer à nos enfants ?!!!..... » [Violette34, le 25/05/13 à 11h26]

 

Donc, la phrase initiale dans le texte de Corine Lepage, et qui est reprise par la groupie qui la cite entre guillemets,  était bien :

 « Monsanto a acquis la compagnie de services clandestins d'intelligence Blackwater"

 

D'ailleurs, Ariane Beldi avait copié la phrase dans un billet du 25 mai, qui débunkait l'ensemble des assertions de Corinne Lepage dans la tribune, et qui au passage,  quelques semaines avant que Rue 89 ne le fasse à son tour, déconstruisait le hoax du rachat de Blackwater  (allez voir, elle a fait un gros travail, ça vaut le coup)  :

http://arianebeldi.wordpress.com/2013/05/25/simplement-correct-5-la-puissance-des-faibles-militants-anti-ogm/

  

Voici donc ce qui s'est certainement passé [et si il y a une erreur factuelle, je la rectifierai en ajoutant un complément, pas de problème] :

 Corinne Lepage, figure majeure du combat contre les OGM et contre Monsanto [juste contre Monsanto, hein, pas contre le capitalisme, je rappelle qu'elle a été une ministre de droite et qu'elle croit toujours beaucoup à l'esprit d'entreprise], publie un article dans le Huffington Post à l'occasion de la Journée mondiale contre Monsanto. Et dans cet article, au milieu de plein d'arguments biaisés, elle relaie un hoax pas encore très connu. Manifestement, l'avocate maîtrise certaines procédures, notamment celle du procès en diffamation contre les gens pas d'accord avec son Criigen, mais elle a du mal avec la procédure dite de « la vérification des sources ». Elle balance un truc assez énorme sans le vérifier, et ce même pas dans une conversation improvisée à table, mais dans un article pour une initiative majeure de son courant « anti-Monsanto ».

Que fait l'experte lorsqu'elle se rend compte de son erreur, après que plusieurs commentateurs lui l'eussent pointée [putain, je kiffe le subjonctif plus que parfait !]?

1) Peut-être qu'elle commence par fermer les commentaires sous l'article, pour ne pas avoir trop de gêneurs qui viennent contester les faits et rectifier des trucs précis. En tous cas les commentaires ont bien été fermés, et je vois pas pourquoi le Huff  fermerait un fil comme ça. Si quelqu'un sait, je suis preneur.

2) Ce qui est sûr, c'est quelle a rectifié le texte en faisant disparaître son erreur l'air de rien, plutôt que de faire un erratum, comme cela se faisait à l'époque du journal papier ou comme Le Grand Soir a eu l'honnêteté de le faire.

 

Moralité :

Les anti-OGM pipotent beaucoup et racontent souvent n'importe quoi sans rien vérifier, et il faut penser à faire une capture d'écran quand on tombe sur une de leurs énormités, car l'honnêteté intellectuelle  n'est souvent pas trop leur truc.

  

Yann Kindo

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