Le populisme scientifique, de Mitchourine à la chloroquine

Le New York Magazine a  publié le 6 avril dernier   un article très intéressant de Jonathan Chait  à propos de la manière dont Trump fait une promotion insensée de l’hydroxychloroquine. Cela, on le savait déjà, et on était habitués à voir Trump affronter les experts scientifiques sur des questions comme la vaccination ou le climat  - la négation de l’origine anthropique du réchauffement climatique est d’ailleurs un autre point commun entre Trump et Raoult, en sus de leur fascination sans nuance pour les pouvoirs de l’hydroxychloroquine. Mais ce qui est plus intéressant, c’est la manière dont l’auteur de l’article analyse la situation, puisqu’il choisit de la comparer à celle qui prévalait en URSS au moment de l’affaire Lyssenko.

Et comme j’ai pas mal bossé sur l’affaire Lyssenko et produit  une synthèse qui résume ses mécanismes et ses enjeux, ça m’a titillé, et je me suis penché sur la question en me disant au final : « Mais oui, tout à fait, c’est ça ! »

La comparaison est dans l’article du New York Mag menée de manière d’autant plus pertinente qu’elle cerne elle-même en son début ses propres limites :

« Le parallèle n’est pas absolu : l’hydroxychloroquine a montré des signes marginaux d’efficacité en tant que remède contre le coronavirus. Elle pourrait émerger comme traitement, et peut-être même comme traitement majeur de l’épidémie de coronavirus. Ce qui donne aux obsessions de Trump pour l’hydroxychloroquine cette petite saveur rance de lyssenkisme est le fait que cette ferveur est déconnectée de la science »

Tout à fait.

Pour autant, le parallèle entre les deux situations me semble pertinent à dresser, pour ce qu’il nous montre, par-delà les situations particulières, des mécanismes du populisme scientifique, que je propose de définir comme : une manière de « faire science » par opportunisme, tout en sapant en pratique les fondements même de ce qu’est la science.
Dans les deux cas, nous nous trouvons face à une figure qui annonce des résultats qui laissent très sceptique la communauté scientifique, et cette figure est ensuite entraînée par la logique même de la défense de ses résultats (et par sa propre volonté d’ascension au sein de l’institution) à remettre en cause les fondements de la démarche scientifique. Dans le même temps, le caractère miraculeux des résultats en question peut être instrumentalisé par un pouvoir politique aux abois qui a  justement besoin de miracle faute d’être capable de gérer correctement le défi qui lui est posé  - entre autres du fait de sa propre incurie et de ses propres décisions prises précédemment.
Ce sont sur ces bases-là que la comparaison peut être menée, afin de comprendre des mécanismes récurrents au-delà des situations et des époques.

En ce qui concerne la connaissance et la compréhension de l’affaire Lyssenko, je recommande forcément la lecture intégrale de mon article sur le sujet, mais en voici déjà un extrait, qui tout à la fois résume le fond de l’affaire et illustre la notion de populisme scientifique que je viens d’essayer de définir. J’attire l’attention sur la fin de l’extrait, qui est le socle à partir duquel la comparaison avec les méthodes de Didier Raoult est parfaitement légitime (car pour le reste, je crois que personne ne craint que Didier Raoult, et ce malgré ses connections à LREM, ne parvienne dans un temps proche à faire emprisonner ses opposants et à bannir les essais cliniques de France après avoir pris le pouvoir dans l’académie de médecine grâce à l’appui d’Emmanuel Macron ; ce n’est pas ce volant-là de l’affaire Lyssenko  que l’on on va évoquer) :

« Lyssenko l’agronome se fait connaître en 1926-1927 par des expériences sur des cultures hivernales de plantes comme le pois. Il acquiert une certaine réputation avec sa technique de la « vernalisation » : il « découvre » que les variétés hivernales semées au printemps plutôt qu’en automne peuvent produire à condition d’avoir été préalablement exposées au froid. La vernalisation consistait alors à humidifier sous abri, pendant plusieurs jours, les semences de blé ou d’autres céréales, en les remuant sans cesse et en les maintenant dans des conditions déterminées. Les graines étaient semées alors qu’elles avaient déjà commencé à gonfler. Les fortes pertes de grains en Ukraine lors de l’hiver 1927-1928 provoquent un intérêt croissant pour la vernalisation, et Lyssenko reçoit le soutien du commissaire à l’agriculture Yakovlev, mais sa communication au congrès d’agronomie de 1929 ne convainc pas les scientifiques réunis à cette occasion.

Lyssenko se présente alors comme le continuateur des expérimentations du botaniste Ivan Vladimirovitch Mitchourine, qui a développé une pratique de croisements de variétés fondés notamment sur des greffes, et prétend avoir ainsi créé par « hybridation végétative » des centaines de nouvelles variétés. Mitchourine est parvenu dans les années 1920 à obtenir un certain soutien de la part du gouvernement soviétique, qui était initialement très sceptique, mais il est resté jusqu’à sa mort en 1935 largement déconnecté de la communauté scientifique soviétique, ce qui ne l’a pas empêché de devenir une sorte de héros populaire de la botanique. A la fin de sa vie, Mitchourine est une figure quasi-légendaire en URSS, que le régime stalinien présente comme le prototype du nouveau scientifique intéressé par la pratique plus que la théorie, et que Lyssenko récupère à son profit en dénommant sa propre pratique « mitchourinisme » ou « agrobiologie mitchourinienne ».

Lyssenko et Mitchourine ne sont alors que des pratiquants d’une agronomie plus ou moins fantaisiste prospérant en marge de l’agronomie scientifique privilégiée par le régime soviétique. Celle-ci peut être incarnée par la figure du généticien et botaniste Nikolai Ivanovitch Vavilov, qui était devenu entre 1929 et 1931 président de l’Académie Lénine des Sciences agronomiques ainsi que de l’Institut de Recherche Scientifique de l’URSS pour la culture des plantes. Il était par ailleurs membre du Comité Central du PCUS. Vavilov avait entamé un programme unique au monde de collecte systématique et d’importation de variétés de plantes venues d’autres parties de la planète, et il avait initié l’étude systématique de ces variétés dans le but d’améliorer les espèces.

Les attaques de Lyssenko contre Vavilov commencent ponctuellement à partir de 1931. Lyssenko estime que les progrès des rendements éventuellement permis par les méthodes d’amélioration variétale de l’école de Vavilov sont beaucoup trop lents à venir, et il affirme aux autorités soviétiques que l’application de ses propres méthodes à grande échelle permettrait d’atteindre les objectifs fixés pour le court terme, et ce d’une manière plus adaptée à la nouvelle agriculture socialisée. Les lyssenkistes remettent alors en cause les principes mêmes de la recherche scientifique incarnée par Vavilov, qu’ils estiment coupée de la pratique quotidienne des paysans. Ils expliquent qu’il est absurde d’expérimenter dans des stations agronomiques spécifiques avant de généraliser l’usage des variétés obtenues, et que chaque paysan doit lui-même devenir un expérimentateur, la pratique primant sur les canons de la recherche. Ainsi, progressivement au cours des années 1930, Lyssenko et ses disciples s’immiscent dans des questions d’ordre scientifique et en viennent à attaquer de front la génétique, dont les fondamentaux infirment leur propre approche de l’amélioration variétale, et notamment de l’hérédité de caractères acquis par les plantes au moyen de greffes. »

 Lors de la folie répressive des années 1930, les lyssenkistes parviennent à faire condamner les généticiens, et en 1948 la génétique, qualifiée de « bourgeoise », est  bannie d’URSS, principalement parce que ses fondamentaux contredisaient les prétentions de Lyssenko en matière de création de nouvelles variétés. Les thèses plus ou moins lamarckiennes de Lyssenko deviennent vérité officielle pour quelques années, jusqu’à ce que le réel vienne assez vite rattraper tout ça et provoquer la déchéance de Lyssenko, puis le rétablissement de la génétique.

En y réfléchissant bien, beaucoup des ingrédients qui sont au cœur de l’affaire Lyssenko sont aussi partie prenante de la crise qu’a provoquée Didier Raoult dans l’institution scientifique, surtout si l’on fait entrer dans l’équation la manière dont Donald Trump s’est saisi de l’hypothèse chloroquine.

L’article du New York Mag nous présente quelques éléments de cette situation aux airs de « déjà vu » :

« Lyssenko a pu manipuler l’idéologie communiste  pour discréditer la science établie sur des bases idéologiques. L’hydroxychloroquine façon Trump prétend faire la même chose autour du populisme conservateur, en titillant la méfiance de la droite vis-à-vis des bureaucrates et des élites éduquées. L’hydroxychloroquine est devenue un nouvel objet qui permet à Trump de faire étalage de sa supériorité sur les snobs qui sont en charge. "Le docteur Fauci reste imperturbablement un bureaucrate. Le docteur Fauci est un conformiste." a déclaré Rush Limbaugh. “Voilà toute la différence entre un expert bureaucrate professionnel de santé et Donald Trump.” Cette scène est jouée et rejouée dans les médias conservateurs, qui captivent leur public avec des titres tels que : “Un homme de Floride atteint du coronavirus estime que le médicament promu par Trump lui a sauvé la vie », ou “Après s’être moqués de Trump pour avoir promu l’hydroxychlorquine, les journalistes reconnaissent qu’elle pourrait combattre le coronavirus ». Le culte de la personnalité de Trump joue ici le rôle du  dogme marxiste-léniniste. Le président peut passer par-dessus la tête des bureaucrates pleurnichards du haut de sa pure intuition. « Je suis un type intelligent. Je le sens bien », a dit Trump. »

Remplacez l’usage du mot « bureaucrate » dans la rhétorique des supporters de Trump par une expression comme « spécialiste bourgeois », pour prétendument sonner plus « marxiste-léniniste », et vous aurez, par-delà les tics de langage qui dépendent du contexte, les ressorts fondamentaux qui sont ceux du lyssenkisme. Je le dis d’autant plus clairement que, dans mon article sur le sujet, je défends précisément l’idée selon laquelle la crise lyssenkiste, au-delà des apparences, n’a vraiment pas grand-chose à voir avec le marxisme et le communisme, mais relève plutôt du succès opportuniste d’une simple pseudo-science sans marqueur idéologique, qui parvient à s'épanouir dans le contexte de dictature stalinienne et dans un moment très précis de désastre agricole après la collectivisation forcée. Nous sommes aujourd’hui dans un contexte bien différent, qui est celui de l’incapacité fondamentale du système de santé états-unien à faire face à la menace de l’épidémie. Mais les mécanismes du populisme scientifique restent les mêmes. Certes, Rush Limbaugh n’y va pas aussi fort que le stalinien Victor. Joannès qui se demandait en 1948 : « Comment peut-on parler de science sans citer une seule fois le nom du plus grand savant de notre temps, du premier savant d’un type nouveau, le nom du grand Staline ? » , mais on est sur la même voie et presque dans la même logique.

Retour au New York Mag, pour un autre aspect de la situation actuelle des Etats-Unis qui rappelle l’URSS des années staliniennes (en moins pire) :

« Des journalistes ont pu montrer qu’il y a des raisons de penser que l’engouement de Trump pour l’hydroxychloroquine a déjà pu inhiber la capacité du gouvernement à faire face à la crise. Le mois dernier, Politico révélait que Trump avait poussé des agences comme la Food and Drug Administration, le National Institutes of Health, et le Centers for Medicare & Medicaid Services à importer, promouvoir et payer pour son remède préféré. Des fonctionnaires décrivent cela comme du « « marketing qui occupe les esprits, du temps et de l‘énergie étant mobilisés pour ce qui pourrait être une sorte de chasse au dahu »

« Ce week-end, Reuters annonçait que Trump a réussi à faire pression avec succès sur le Centers for Disease Control and Prevention pour qu’il modifie ses recommandations en ce qui concerne la prescription de ce médicament. Le président a également « personnellement ordonné aux Hauts Fonctionnaires du Centers for Disease Control, de la  Food and Drug Administration et du  National Institutes of Health de se concentrer sur les deux molécules [chloroquine et hydroxychloroquine] en tant que thérapies potentielles. »

On retrouve ici un autre trait caractéristique de la crise lyssenkiste, qui est celui de l’immixtion du politique dans la science, non seulement pour influer sur le cadre dans lequel celle-ci s’exerce (= la politique de la science), mais même pour définir le contenu de celle-ci (= une science politisée).

Ainsi,

« Ce que cela laisse augurer à propos du dédain de Trump pour les experts en santé publique est encore plus inquiétant. Au cours des deux derniers jours, Trump s’est ostensiblement exonéré des impératifs de la distanciation sociale et a renouvelé l’expression de son impatience à l’égard du redémarrage prochain de l’économie. Son exigence de la production immédiate d’un remède à toute épreuve semble  provenir de son mécontentement à l’encontre des autorités de santé publique tout en nourrissant le scepticisme à leur égard. La pseudoscience de Lyssenko a tué des millions de personnes. Combien vont mourir à cause de celle de Trump ? »

Espérons que le même genre de causes ne produiront pas les mêmes effets, même si l’on peut être très inquiet des effets de la pandémie aux Etats-Unis, qui, à l’heure où j’écris, concentreraient déjà ¼ des morts de la Covid19 dans le monde. C’est une réalité qui a des causes bien plus profondes que la mégalomanie et le rejet de la science de Trump, et qui renvoie notamment à l’état pitoyable du système de santé de la première puissance économique du monde. Mais il est clair que dans un contexte de délabrement et de crise, la mégalomanie du dirigeant, qui par opportunisme favorise les promesses de résultats immédiats venues de ce qui n’a pas de validation scientifique, n’aide vraiment pas. C’est vrai pour Staline, et c’est vrai pour Trump (ou Bolsonaro, ou d’autres à moindre échelle et dans leur propre registre, dont  Macron et  Mélenchon )

Revenons pour finir en France, puisque c’est là que le problème est né.
Non, non, pas l’affaire Lyssenko, même si le PCF a été parmi les plus radicaux dans sa défense de la « science prolétarienne »  - il faut dire qu’il avait dans ses rangs un biologiste de renommée mondiale en la personne de Louis Aragon…

Non, c’est en France, ou plutôt « de France », qu’est née l’hystérie autour de la chloroquine, dont Trump est la caricature la plus inquiétante. Et cette hystérie s’est développée très précisément suite à une campagne d’opinion menée par le professeur Didier Raoult  - et non suite à ses études publiées sur le sujet,  qui restent désespérément sans grande signification faute entre autres de ne jamais vouloir constituer un groupe témoin en bonne et due forme afin d’évaluer objectivement l’efficacité du remède proposé.

On peut aujourd’hui commencer à tirer un bilan de cet emballement provoqué, et il est là aussi désastreux.

Avec le recul, le  premier communiqué de l'AFIS sur le coronavirus ,qui constatait à juste titre que fort heureusement les gens se tournaient vers la science plutôt que les pseudo-médecines, était un peu optimiste.

Pas tant du fait d'un succès populaire des supposées « thérapies alternatives », qui reste très très limité sur ce sujet.
Mais parce qu'il semble qu'une partie importante des gens ne se tourne pas vers la science mais plutôt vers une "blouse blanche", et reproduise à l'intérieur du débat scientifique les tares populistes habituelles que l'on se traîne un peu tout le temps, à savoir la recherche du sauveur suprême et du remède miracle, ou bien encore l’idolâtrie de l'expert rebelle qui est contre les experts officiels.

Pour se tourner vers la science en tant que méthode et processus collectif de détermination du vrai,  c'est pas encore gagné.

Source : Page Facebook de Maxime Marty Source : Page Facebook de Maxime Marty

On a ainsi pu voir se développer chez les politiciens et plus généralement dans le grand public une épidémie de « Je ne suis pas médecin, mais… » - du nom d’un tract d'Etienne Klein - qui rappelle furieusement le « je ne suis pas biologiste mais.. » d’Aragon, lorsqu’en 1948 il tranchait en faveur de Lyssenko contre les généticiens. Et l’on a ainsi pu voir ce que peut-être l'on n’imaginait pas encore il y a deux mois : des sondages pour demander aux gens leur avis à propos de l’efficacité d'un médicament (sic), comme si la détermination de la vérité scientifique se faisait par sondages d’opinion, au plus grand nombre de « likes » sur Facebook ou même par pétition de médecins initiée par un ancien ministre de la Santé (qui avait en son temps fait retirer un rapport de l'INSERM qui déplaisait aux psychanalystes) !

Relevons quand même une différence énorme dans notre comparaison : si Lyssenko venait d’un univers complètement étranger à la science et qu’il n’en maitrisait ni les fondements ni les mécanismes, il n’en va pas du tout de même dans le cas de Didier Raoult, qui pour sa part évolue  non seulement au cœur de l’institution, mais est même une sommité mondiale dans son domaine. Et ce alors que ce domaine est précisément celui où les questions se posent, pour le coup. Ce n’est même pas comme un Allègre le géologue qui vient expliquer le climat aux climatologues : on est face à quelqu’un qui est réellement en position d’expertise parmi les plus pointues sur le sujet, et qui se retourne complètement contre le monde de la science – entendre : ses acteurs, ses institutions, ses procédures et plus fondamentalement sa méthode. Quelque part, c’est encore pire, d’une certain point de vue. Nous ne sommes pas face à un guignol pas crédible, mais face à un expert qui se décrédibilise et qui part en vrille, bien au-delà de ses traditionnelles mauvaise pratiques mandarinales dont l'enquête de Pascale Pascariello dans Médiapart s’est entre autres faite l’écho.  Ce n’est pas la première fois que ce genre de chose se produit, un parcours scientifique « à la Doriot », qui va d’une chose à son contraire ; on peut penser à Luc Montagnier, prix Nobel de médecine devenu apologue de la mémoire de l’eau et de plein d’autres trucs farfelus ; ou bien encore dans un autre registre à Jacques Testart, « père scientifique » du premier bébé éprouvette français  devenu supporter de l’alimentation bio et des Faucheurs Volontaires d’OGM. Rien ne permet de dire que Didier Raoult finira aussi tristement que Luc Montagnier, mais une rupture s’est produite, et elle est d’autant plus spectaculaire qu’elle a eu lieu sur un sujet brûlant et hypermédiatisé à l'échelle directement mondiale. Quand Didier Raoult dit un jour, Trump veut faire faire le lendemain, et des africains se ruent sur la molécule qui chez eux est disponible sur les marchés parallèles.

Il faut insister là-dessus : Didier Raoult se décrédibilise et cause à la place de la science dans la société un tort considérable même si au final l’hydroxychloroquine ou son utilisation associée dans le traitement proposé à Marseille se révélaient utiles dans la lutte contre le virus . Il est encore possible que ce soit le cas, à défaut d’être le remède miracle qui siffle  la « fin de partie » pour le virus, comme le proclamait Didier Raoult dans une des vidéos (auto)promotionnelles, un pari qui dans cette version maximale semble être déjà perdu au vu du peu de résultats dont font état les médecins qui utilisent ce traitement ou au vu des études déjà publiées.

Même si son traitement s’avérait utile à défaut d’être le miracle annoncé, Didier Raoult restera associé à sa communication délirante et aux conséquences sanitaires et sociales de celle-ci : dangereuses files d’attente devant son hôpital, ruée vers un médicament qui est utile pour d’autres patients dans d’autres pathologies, ralentissement de la recherche et des essais cliniques en cours qui seuls peuvent dire si le traitement est efficace ou non, discrédit populiste jeté sur des procédures solides éprouvées dans la durée, prise de risque pour de nombreux patients en utilisant massivement un médicament qui n’a pas été correctement évalué, etc.  Plus généralement , et l’on rejoint ici la figure de Lyssenko : Didier Raoult est coupable d’avoir pour sa gloriole personnelle et en fonction de ses intuitions choisi de passer par-dessus la tête du monde scientifique et de ses cadres de validation collective pour se poser en héros populaire à la mode Mitchourine /Lyssenko, celle de ces figures qui ne s’embarrassent pas trop des règles de la validation scientifique, et dont l‘expérience pratique ne saurait souffrir d’être évaluée avec les critères rigides et contraignants de la recherche scientifique. Il est probablement coupable d’avoir dans le grand public fait reculer plutôt que progresser la conscience de ce qu’est la démarche scientifique, mais aussi ce que sont les règles éthiques de l’expérimentation. Quelque part, sur ce plan il nous ramène effectivement près d’un siècle en arrière, bien avant cette année 2016 au cours de laquelle un certain Didier Raoult publiait un article  qui disait :

" Les études sur les syndromes infectieux ne devraient plus être exploitées sans utiliser constamment des témoins négatifs pour évaluer la valeur prédictive positive d'un résultat positif "

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Il semble que le Didier Raoult de 2016 soit le principal accusateur du Didier Raoult de 2020

Yann Kindo

Nb rajout du 11/04 :

Pour mesurer l'ampleur de la régression intellectuelle à l’œuvre, pas besoin d'aller voir sur un groupe Facebook de gilets jaunes complotistes, il suffit de jeter un œil sur  la prose d'un éditorialiste bourgeois tout ce qu'il y a de plus mondain et conformiste, comme Franz-Olivier Giesbert.

Où l'on découvre que quelque chose peut à la fois "commencer à être incontestable" tout en n'ayant pas de reçu de validation scientifique.
Du coup, on se demande bien comment Giesbert fait en général  pour déterminer le vrai si des choses peuvent être incontestable sans preuve scientifique de leur existence.
Il fonde son assurance sur quoi d'autre ?
L'infaillibilité du pifomètre ?
La foi ?

fog

 

Rajout du 1e juin :
Il faut croire que mon intuition qui a donné le titre et la problématique de ce billet n'étaient pas si mauvaise :
Je découvre en lisant un article de Pascal Picq intitulé "Dépasser Darwin", l'étrange évolution du professeur Raoult, paru dans L'Express ce 28 mai 2020, que dans son livre sur la biologie et l'évolution Didier Raoult entreprend par la bande une curieuse réhabilitation de Lyssenko, comme si celui-ci  avait eu l'intuition de l'épigénétique.
Ce qui fait dire fort justement à Pascal Picq :
"Il eut été plus pertinent de citer Lamarck plutôt que Lyssenko quand on connaît les conséquences dramatiques de sa "science" du temps de Staline. A croire que Raoult nourrit une aversion pour les grands évolutionnistes. Quoi qu'il en soit, il ne les a pas lus ou bien lus. Le sous-titre du livre est "La théorie darwinienne relue et corrigée". La correction aurait consisté à lire Darwin et dans ce cas un sous-titre bien plus pertinent aurait été : "La théorie darwinienne revisitée et augmentée". En fait, c'est comme cela que ça se passe pour les avancées des sciences. (Remarque au passage : quand on connaît la tragédie Staline/Lyssenko contre la "science bourgeoise", dont la génétique, on s'effraie de l'ingérence des politiques françaises, surtout celles et ceux plus de la droite que de la gauche, et plus encore de dirigeants autoritaires dans le monde autour de l'affaire de l'hydroxychloroquine.) "


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