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Billet de blog 13 janv. 2022

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Estrosi contre les chômeurs non vaccinés

Ou les incohérences répugnantes de la droite populiste.

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Ainsi donc, Christian Estrosi, homme politique de droite et actuel maire de Nice, est favorable à la vaccination obligatoire.

Très bien.

On peut même lui reconnaitre une certaine forme de suite dans les idées sur le sujet, puisqu’il est déclaré  favorable à cette obligation depuis au moins juin 2021, qu’il a promu la vaccination en mettant en avant la sienne,  et que au moment où les guignols de Debout la France Insoumise appelaient à (im)prudemment attendre avant de vacciner à tout va, lui s’était placé dès décembre 2020  en tête de ceux qui voulaient accélérer le processus.

Dont acte, rien à redire, jusqu’ici c’est cohérent.

Mais les politiciens populistes, c’est plus fort qu’eux, à un moment donné, même quand ils défendent un principe juste, il faut toujours qu’ils te sortent une énorme saloperie qui te rappelle pourquoi tu les détestes viscéralement. Là, ça n’a pas loupé, et  Estrosi, peut-être pour faire comme Macron et essayer de s’attirer la sympathie de la grande majorité de la population qui en a marre des caprices des non vaccinés qui engorgent actuellement les urgences et les services de réanimation des hostos, a fait ce que font les gens comme lui : il a dit un truc bien dégueulasse qui te fout la gerbe, comme si on n’avait déjà pas assez de problème de santé comme ça ces jours-ci.  La voici, l’idée lumineuse du jour de Christian Estrosi : priver les chômeurs non vaccinés de leurs allocations chômage.

Rien que ça.

C’est dingue comme quand les politiciens de la bourgeoisie cherchent comment emmerder des non-vaccinés, ils pensent avant tout aux gens les plus en difficulté et à comment leur mettre encore un peu plus la tête sous l’eau.

Je sais pas, moi, on aurait pu penser en premier lieu à autre chose, du genre « priver les actionnaires non vaccinés de leurs dividendes » ou « saisir les capitaux des grandes fortunes non vaccinées, afin de financer d’urgence les hôpitaux, réouvrir des lits et embaucher massivement du personnel ».  Ou bien encore, soyons fous : " Lever les brevets sur les vaccins et réquisitionner les moyens de production pour pouvoir envisager de vacciner l'ensemble de la population mondiale." Un truc du genre, quoi, si l'on est vraiment pro-vaccins plutôt que anti-pauvres. 

Ben non, quand tu es un politicien bourgeois, ça, ça ne te vient pas à l’esprit, tu penses d’abord à comment pourrir encore un peu plus la vie des plus miséreux.
« Ils ont deux micromiettes et demi de l’immense gâteau accaparé par les capitalistes ? Mais quel scandale, saisissons leur butin ! ».

Si je suis pour ma part tout à fait ouvert à l’idée d’emmerder un max les non-vaccinés qui emmerdent le monde (et surtout les soignants épuisés), je ne crois pas une seule demi-seconde que ce que révèle cette nouvelle sortie d’Estrosi, ce soit son souci de la santé publique. Ce que son réflexe barbare traduit, c’est juste son habitus de politicien bourgeois qui stigmatise mécaniquement les chômeurs comme d’autres diagnostiquaient : « Le poumon ! Le poumon, je vous dis ! ».

Les chômeurs, et les immigrés, bien sûr.

Car le coup du « on va leur piquer le trois fois rien auquel ils ont droit », Estrosi l’avait déjà fait à propos des immigrés, quand il avait en septembre 2019 demandé la suppression de l’Aide Médicale d’Etat (AME), accordée pour les dépenses de santé des immigrés présents illégalement en France. C’est d’ailleurs à ce genre de choses qu’on voit que la santé publique n’est quand même pas une préoccupation majeure pour celui qui veut priver d’allocations les chômeurs non vaccinés : priver les immigrés illégaux de l’AME, c’est les priver eux d’un accès aux soins  - ce qui est répugnant -, mais aussi priver la société de la prise en charge médicale d’une partie de la population, et donc ouvrir de bien meilleures perspectives aux maladies infectieuses, qui n’en demandaient pas tant. C’est absolument contre- productif d’un point de vue sanitaire, mais bon, tant que c’est électoralement rentable, ça le fait pour un Estrosi.

Et d’ailleurs, pour en revenir à notre Covid, il se trouve que si le but était vraiment d’étendre au maximum la vaccination dans la population, alors il faudrait revenir en arrière sur toute la politique de terreur menée par Estrosi et ses collègues à l’encontre des sans-papiers, réfugiés et demandeurs d’asile, qui ont d’assez bonne raison pratiques de se méfier des autorités, et pour qui la vaccination est selon Médecins Sans Frontières un véritable parcours du combattant.

Si vraiment Monsieur Estrosi voulait favoriser la vaccination pour aider à en finir avec la pandémie, il s’y prendrait autrement. Et il commencerait par être lui-même un tout petit peu plus cohérent, parce que, comme on va le voir, lui aussi porte sa part de responsabilité dans le merdier antivax actuel.

Mais d’abord, commençons par rappeler à ces amoureux de la répression aveugle au nom de la vaccination que l’on ne peut pas sanctionner des gens pour n’avoir pas fait quelque chose… qui n’est pas obligatoire. Avant d’envisager les sanctions contre ceux qui esquiveraient l’obligation vaccinale, il faudrait déjà que la vaccination soit obligatoire. Ce qui n’est pas le cas. Pour ma part, je suis depuis le début de cette affaire favorable à l’obligation vaccinale et opposé à cette fiction du « libre choix » que le gouvernement avait mis en avant au début de la campagne de vaccination. C’était sans surprise absolument contre-productif en termes de stratégie d’adhésion à la vaccination, et avec le recul c'était en plus complètement hypocrite, quand face aux nécessités sanitaires tu es obligé de prendre des mesures de contrainte de plus en plus forte vis-à-vis de ceux qui n’exercent pas bien leur supposé « libre choix ».

Mais, même dans un cadre enfin réalisé d’une obligation vaccinale, dont on ne voit pas très bien pourquoi elle n’est toujours pas à l’ordre du jour, le type de sanction devrait être logiquement lié à la "faute" commise, et ne peut pas consister en une peine de prison ou une suspension du revenu qui te fait vivre (surtout chez les plus pauvres, évidemment). La conséquence de ne pas avoir fait ce dont la société a besoin doit forcément tourner autour de formes d’exclusions de la vie sociale… comme cela existe  déjà avec le passe sanitaire puis le passe vaccinal. Mais tout cela serait beaucoup plus clair  et compréhensible via une véritable obligation vaccinale, qui serait aussi à coup sûr une aide pour ceux qui se sont enfermés dans leur délire de refus du vaccin, mais qui se vaccineraient si c’était obligatoire (ou qui se seraient vaccinés, pour ceux qui sont déjà morts).

Bref, faire de la surenchère sur « comment faire souffrir les plus pauvres des non vaccinés » aidera Estrosi à garder la cote auprès de son électorat de bourgeois de la Côte d’Azur, mais ça n’aidera pas à faire avancer la vaccination.

Peut-être même que si il avait voulu aider la population à faire le geste sûr, solidaire et rationnel de la vaccination, Monsieur Estrosi aurait surtout dû s’abstenir de faire de la désinformation depuis le début de l’épidémie en surfant sur le populisme médical qui anesthésie aujourd’hui les neurones de la partie de la population qui refuse le vaccin, et qui est sans doute le frein le plus important pour aller jusqu’au bout du processus.
Ce populisme médical, j’en avais décrit les mécanismes dans ce billet d’avril 2020. Il  consiste à ne pas fonder sa politique sur les recommandations des agences sanitaires en charge du dossier, qui évaluent les données à la lumière de l’ensemble des publications existantes dans la littérature scientifique, mais de faire le matador en  se prononçant pour  tel ou tel remède non éprouvé, selon la bonne vieille méthode du pifomètre.
Et ça, les politiciens savent faire.

Et ça, Christian Estrosi sait très bien faire. 

 On pourrait pour l’anecdote évoquer la crise de mélenchonite aiguë de Christian Estrosi lorsqu’en mars 2021 il avait annoncé son choix de précommander pour la ville de Nice des doses du vaccin russe Sputnik V, qui n’était pas encore validé par l’Agence Européenne du Médicament... et qui depuis ne l’a pas été faute semble-t-il d’une efficacité suffisante.

Mais surtout, saurez-vous deviner qui avait un an auparavant, en mars 2020,  fait ainsi la promotion de l’hydroxychloroquine en mode commando ?

Illustration 1

Si vous ne l’avez pas reconnu sous son masque, je vous mets sur la voie avec ce tweet du 20 mars 2020

Illustration 2

Oui, c’était l’époque où il avait contracté la Covid lors de la première vague, et où, après être allé se faire soigner par Didier Raoult, Christian Estrosi s’épanchait ainsi sur  BFMTV à propos de son traitement à la chloroquine :

  « Je l’ai suivi parfaitement bien, j’en suis au sixième jour, j’ai le sentiment d’être guéri.  Je suis en pleine forme. (…) J’ai décidé de faire confiance au professeur Raoult. Je sais qu’il y a un débat scientifique, mais lorsque la guerre est déclarée, on n’a pas le temps d’expérimenter sur des souris pendant six mois. (…) À partir du moment où on a une solution déjà testée qui semble porter ses fruits, je ne vois pas pourquoi la France s’en priverait. » 

Un politicien populiste de droite, c’est pas comme un chômeur antivax, ça a du flair, ça sent les choses de la médecine….  

Et donc, à l’époque, Estrosi était en campagne, non pas pour la vaccin – qui n’existait pas, et dont son ami Raoult assurait d’ailleurs qu’il n’existerait pas -, mais pour la chloroquine et pour Didier Raoult.

Illustration 3

Voilà.

Depuis, le remède miracle a été complètement discrédité, mais plein de gens ont fait  aveuglément confiance à Didier Raoult. Et celui-ci a usé de cette confiance pour leur faire se méfier du vaccin. Et Raoult est légitiment devenu l’idole des antivax. Il y a deux jours, le 11 janvier, pendant que Christian Estrosi préparait sa sortie contre les chômeurs, un Didier Raoult  englué jusqu’au cou dans des affaires plus sordides les unes que les autres passait sur Sud Radio  et y déclarait tranquillement que « les vaccins ont augmenté l’épidémie ».

 « Il faut faire confiance au professeur Raoult », qu’il disait…

 Parmi les chômeurs pas encore vaccinés et à qui Estrosi veut maintenant couper les vivres, combien ne le sont pas justement parce qu’ils ont suivi le conseil de Christian Estrosi  et ont  fait une confiance aveugle à Didier Raoult ?

 Donc, quand on a contribué en tant que politicien à creuser les tranchées  de l’actuelle résistance à la vaccination, la décence minimale voudrait qu’au lieu de s’acharner sur les plus fragiles, on ait la pudeur de bien vouloir un peu fermer sa gueule, Monsieur Estrosi.


Yann Kindo

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