Leçon de santé publique des gouvernements ouvriers

De réels gouvernements ouvriers, c’est-à-dire fondés sur non seulement la défense des intérêts des classes populaires mais aussi et surtout sur la mobilisation des travailleurs pour gérer par eux-mêmes leurs propres intérêts, il n’y en a en fait eu que deux dans l’histoire : la Commune de Paris de 1871 et le gouvernement soviétique des premières années de la révolution russe.

Dans le contexte de la crise sanitaire actuelle, mais aussi dans le contexte de crise intellectuelle qu’il révèle -  avec par exemple le succès des théories complotistes comme celles du film  Hold Up  et plus généralement la méfiance par rapport à la vaccination dans une part sans doute croissante de la population -, il peut être intéressant d’aller voir comment ces gouvernements se sont comportés, non pas dans des situations similaires (la situation de Russie de la guerre civile était infiniment plus grave et plus difficile à gérer que celle de la France de 2020) mais à propos de problèmes similaires (soit la santé publique et les épidémies).

Commençons par la Commune de Paris, avec cette affiche que l’on trouve sur le site des Amis de la Commune et qui a beaucoup tourné sur Facebook ces derniers mois :

10-mai-paris-14-vaccinations

Le contexte est celui d’une épidémie de variole, qui est endémique depuis 1865. Aussi connue sous le nom de « petite vérole », la variole est provoquée par un virus de la famille des poxvirus (d’où son nom de « smallpox » en anglais) et se manifeste notamment par un développement massif de pustules sur le corps du malade. Elle tuait un malade sur cinq, et laissait souvent les survivants avec un visage grêlé.  Aucun traitement efficace n’a jamais pu être mis au point, mais elle a été l’objet d’une campagne de vaccination mondiale après la deuxième guerre mondiale, pour aboutir à son éradication officiellement déclarée par l’OMS en 1980 (répétons-le pour les antivaxx malcomprenants : grâce à la vaccination, l’humanité peut  faire disparaître des maladies en empêchant complètement un virus de circuler). La variole est même historiquement la maladie qui est à l’origine de la vaccination, puisque le terme de « variolisation » désignait la pratique consistant à inoculer préventivement une forme que l’on espérait peu virulente de la maladie afin de mieux résister à une exposition à celle-ci. Cette technique est attestée en Asie médiévale, et est passée en Europe au XVIIIe siècle dans le cadre des échanges croissants au sein de l’Ancien Monde. Autrement dit : la mondialisation, ça crée des problèmes en termes des circulation accélérée des maladies, mais ça crée aussi  en retour les conditions d’une circulation accélérée des connaissances qui fournit les outils pour résoudre les problèmes ainsi créés. Et il y a une sorte de course de vitesse entre d’un côté la sélection naturelle et de l’autre l’humanité qui s’efforce de comprendre les mécanismes et les effets de celle-ci. Les progrès de la science depuis le XIXe siècle ont permis à l’humanité d’être de plus en plus performante dans cette course de longue haleine, et il faut envisager celle-ci comme une course de relais : nous avons intérêt à mettre le moins d’obstacle à la circulation des connaissances pour que les relais s’effectuent le mieux possible.

Et donc, en 1870, lorsqu’éclate la guerre franco-prussienne, l’épidémie de variole est sur le territoire français dans une phase ascendante, avec 4 200 morts dans les 6 mois précédents. Tout cela est rapporté dans cet article de Gérard Jorland, qui estime qu’au cours de la guerre l’armée française a perdu plus d’hommes du fait de la variole que l’Allemagne naissante n’en a perdu du fait de la guerre elle-même (dans le même ordre d’idées, les pertes françaises lors de la guerre de Crimée de 1853-1856 ont été 3,5 fois plus importantes à cause  de la maladie que du fait des combats). La guerre, qui a provoqué le regroupement puis la redispersion d’un grand nombre d’hommes sur l’ensemble du territoire, a d’ailleurs été une aubaine pour la maladie, qui n’en demandait pas tant. L’épidémie est alors généralisée en 1870/1871, et aurait au final provoqué la mort de quelque chose comme 90 000 personnes (soit précisément le même nombre de morts provoqués par la Covid 19 en France à l’heure où ce billet est écrit).  La France comptait alors 37 millions d’habitants, et c’est donc comme si une épidémie tuait aujourd’hui autour de 160 000 personnes sur le territoire, pour donner un ordre d’idée de l’impact de celle-ci.

C’est dans ce contexte sanitaire d’épidémie de variole que la Commune a gouverné Paris en mars et mai 1871. L’affiche est datée du 10 mai, soit une dizaine de jours avant de le début de la Semaine Sanglante et la reprise de la ville par les troupes versaillaises. L’originalité de l’affiche me semble être le choix de rétribuer les personnes qui viennent faire vacciner leur enfant, en guise d’incitation ciblant particulièrement cette catégorie de la population.

Cet article de Pierre Darmon paru dans Histoire, économie et société en 1982 analyse l’épopée des premières campagnes de vaccination en France, avec déjà le problème du manque de moyens pour mettre en pratique un cadre de politique sanitaire techniquement réalisable dans les conditions de l’époque. L’article montre que principal obstacle à la vaccination du côté des populations était alors l’indifférence plus que le refus lié à une peur irrationnelle. En comparant avec la désastreuse situation actuelle de ce point de vue, marquée par une méfiance grandissante, j’y vois entre autres une sorte d’illustration  du contenu du dernier livre de Gérald Bronner Apocalypse Cognitive : la connaissance scientifique a beau être infiniment plus développée et  accessible de nos jours, elle n’est pas pour autant assurée de l’emporter sur le marché dérégulé de la cognition, et on peut même assister à des reculs. Au XIXe siècle, les peurs et réticences existent bel et bien,  Pierre Darmont  présente les principales d’entre elles – où l’on constate que la crainte de se voir connecté à la 5G via de mystérieuses micropuces était alors nettement moins répandue que celle de la métamorphose bovine du vacciné -,  mais il n’en fait pas pour autant  l’obstacle principal, et il met en avant plutôt le poids de facteurs économiques et sociaux : « En 1817, les vaccinateurs de Seine-et-Marne ont dû, par exemple, déployer un zèle intense « pour aller parler vaccine à des familles qui manquaient de pain à une époque où la pénurie de subsistances était l’objet exclusif de la sollicitude des pères et mères » (selon un rapport préfectoral). Une autre limite de ces premières campagnes de vaccination nous rappellera très précisément la situation actuelle : « A toutes ces vicissitudes s’ajoute l’une des forces d’inertie les plus dramatiques : la pénurie de fluide vaccin ».  Alors que ce « fluide » n’est pas mis au point en laboratoire mais prélevé directement dans les pustules de malades, on constate même des pratiques de vaccination « sauvage », sans l’intervention de médecins, et ce depuis l’aristocratie jusqu’aux milieux populaires. Pour l’ensemble du XIXe siècle, l’article décrit l’action de vaccinateurs motivés et efficaces, mais somme toute peu soutenus par des gouvernements qui ordonnent et fixent des objectifs, mais sans mettre en place la logistique nécessaire et sans débloquer les budgets indispensables : « C’est l’hypothèque financière qui, au même titre que la disette de fluide vaccin, explique que le gouvernement n’ait pas été en mesure d’imposer la vaccination obligatoire avant 1903 ». Toute ressemblance avec la situation actuelle…. On pourra du coup juger un poil trop optimiste la conclusion de l’étude de 1982 : « L’ère historique des grands problèmes de la vaccine est bien révolue, en Europe du moins. Disette de fluide vaccin, choc des mentalités, dégénérescence tragique de la vaccine humaine, sacrifices personnels surhumains… semblent déjà relégués dans un oubli profond. »

Pour revenir à l’affiche de la Commune, et plus précisément de la mairie du XIVe arrondissement, je n’ai pas trouvé d’informations à propos de ce choix de rétribuer les familles qui font vacciner leur enfant, choix qui m’a l’air a priori très original (dans un contexte où la vaccination était gratuite, et où la rétribution pouvait par contre porter sur le fait d’être donneur de fluide via ses pustules). Je n’ai pas non plus compris pourquoi cette politique vise spécifiquement les enfants. Je crois que l’on peut dire a minima que cela illustre du côté du gouvernement révolutionnaire de la conscience de la nécessité impérieuse d’avoir une politique de santé publique offensive, au-delà des normes de l’époque. Avec aussi la prise en compte de la question sociale pour être réellement efficace, et l’incitation plus que la répression come mode opératoire. On est loin du gouvernement actuel qui, face aux réticences (condamnables) d’une partie de soignants face à la vaccination qui leur est accessible, se contente d’une position morale et ignore la dimension sociale en ce qui concerne des soignants parmi les moins bien payés et pour qui la vaccination est de fait à leur charge en cas d’effets secondaires (à cause du jour de carence qui leur est prélevé si ils ne vont pas travailler au lendemain de leur injection.  Oui, oui, ces mêmes soignants à qui on avait auparavant imposé de venir travailler même si ils étaient positifs au Covid, faute de personnels en nombre suffisant). La méfiance face à la vaccination et le refus de se faire vacciner sont condamnables, mais un gouvernement qui a par ailleurs la confiance des travailleurs du fait d’une politique en leur faveur serait bien mieux placé pour lever les éventuelles réticences, aussi irrationnelles peut-on juger celles-ci.

          L’exemple de la Russie Soviétique peut servir d’illustration à tout cela.  Pour en avoir une idée, on peut consulter un texte de 1920 intitulé La conservation de la santé en Russie soviétiste, et signé de  Nikolaï Alexandrovitch Semachko.

N.A. Semachko N.A. Semachko

Ce médecin bolchévique, qui est considéré comme le fondateur du système de santé soviétique, fut Commissaire du Peuple à la Santé après la Révolution d’Octobre, et ce jusque 1930. Il a initié en 1918 la création d’un organisme unique chargé de gérer l’ensemble des questions relatives à la santé, avec comme objectif de pouvoir assurer à toute la population un niveau d’accès à la santé convenable pour les normes de l’époque, malgré la terrible situation liée aux ravages des guerres, à l'arriération économique et à l’isolement qui était celui de la Russie Soviétique. Ce système centralisé était particulièrement orienté vers l’hygiène et la prévention des épidémies, ainsi que la santé des femmes et des enfants.

C’est donc en tant que « ministre de la santé » que Semachko publie en 1920 le texte en question, qui est un bilan de l’action menée depuis la révolution. L’historien cherchera évidemment à croiser cette source avec d’autres pour essayer de voir si ce bilan d’une action par son principal initiateur n’est pas exagérément favorable. Pour autant, cette lecture est très intéressante et témoigne des ambitions et  méthodes d’un gouvernement révolutionnaire, qui veut s’appuyer sur la connaissance scientifique mais aussi sur la mobilisation de la population pour avancer dans ses objectifs –élevés – de santé publique. 

Le rapport commence par décrire la situation dans laquelle doit se déployer cette politique de santé publique, et elle est particulièrement contre-favorable : 

 (...)  Les conditions extérieures défavorables dans lesquelles s'accomplit le travail des Commissariats du Peuple se répercutèrent visiblement sur l'appareil le plus sensible destiné à protéger ce que l'homme a de plus cher : sa vie et sa santé. Le lourd héritage qui nous fut légué par le régime capitaliste et par la guerre impérialiste, tout en entravant l'œuvre de création soviétiste, pesait très lourdement sur l'organisation médicale et sanitaire. Les difficultés rencontrées dans l'approvisionnement, la désorganisation économique, le blocus de la Russie des Soviets par les impérialistes, la guerre civile, — tout cela contrecarrait péniblement les mesures prises en vue de prévenir les maladies et de les guérir. Il est difficile de mettre en œuvre des mesures sanitaires préventives quand l'alimentation insuffisante affaiblit l'organisme humain et le prédispose aux maladies, quand la population manque des objets les plus indispensables à l'accomplissement des proscriptions élémentaires de l'hygiène ; ou d'organiser un traitement médical rationnel, lorsque, grâce au blocus maintenu par les « alliés » nous sommes privés des médicaments les plus indispensables, et que les difficultés dans l'approvisionnement alimentaire ne nous permettent pas d'organiser de traitement diététique. Et néanmoins, l'état sanitaire de la Russie Soviétiste est en ce moment tout aussi bon et même bien meilleur que celui des territoires limitrophes, se trouvant sous le joug des gardes blancs « gouverneurs suprêmes » de pays abondamment approvisionnés et largement pourvus en produits de toutes sortes, en médicaments et en personnel médical. Cet été, la Russie Soviétiste n'eut presque pas de cas de choléra ; tandis que dans la satrapie de Dénikine, le choléra, comparable à un large torrent, fit d'importants ravages. "

L'explication ? 

"Les raisons qui font que nous avons lutté avec suffisamment de succès, en dépit de conditions difficiles, contre les épidémies et les maladies, ces satellites inévitables de la boucherie impérialiste — consistent dans les méthodes nouvelles appliquées par le Pouvoir Soviétiste. Les épidémies, de tout temps et en tout lieu, exercent surtout leurs ravages parmi les pauvres, parmi les classes laborieuses. Le Pouvoir Soviétiste est le pouvoir des travailleurs. En défendant les intérêts de la classe déshéritée il protège du même coup la santé du peuple. L'abolition de l'exploitation capitaliste donna la possibilité d'établir le règlement de la protection sanitaire du travail : elle permit de recourir aux mesures les plus efficaces pour la protection de la maternité et de l'enfance ; l'abolition de la propriété mobilière et foncière permit de résoudre équitablement la question des logements : le monopole du pain eut pour résultat de permettre en premier lieu la répartition des réserves disponibles aux classes laborieuses ; la nationalisation des pharmacies permit de distribuer également et économiquement les maigres réserves de médicaments, en les arrachant des mains des spéculateurs, etc... On peut dire que nul autre pouvoir dans les difficiles circonstances actuelles n'aurait pu avoir raison des obstacles incommensurables et apparemment invincibles qui existaient dans le domaine de la protection de la santé publique. Toutefois, il est encore une circonstance qui facilita notre travail dans ces conditions, c'est la concentration de tout le service médical dans les mains d'un seul organe dûment autorisé : le Commissariat de l'hygiène publique. Un seul organe avait été créé qui mena la lutte selon un plan unifié avec la plus grande économie de forces et de moyens. Cet organe vint remplacer le travail désordonné et fractionné des institutions diverses, les agissements mal combinés de plusieurs organes qui s'occupaient de la santé du peuple. La science et la pratique médicale démontraient depuis longtemps la nécessité d'une pareille centralisation du travail en un seul organe compétent." 

Un tableau propose de comparer la situation dont la Russie Soviétique a hérité à celle qu'elle a  essayé de créer. On notera le contraste entre ces choix volontaristes et ceux du gouvernement Macron et de ses prédécesseurs, qui peuvent pourtant s'appuyer sur une situation infiniment plus favorable  : 

tableau-situation-sante

Au-delà de ces données quantitatives, d'autres choix sont mis en avant : 
 
"Mentionnons encore la lutte récemment entreprise contre la tuberculose et la syphilis, en tant que maladies sociales ; une action importante, destinée à populariser les connaissances sanitaires ; une assistance gratuite et largement organisée pour les traitements dentaires (10 ambulances avec 25 fauteuils) ; la mise à la portée de la population de l'assistance psychiatrique (traitements au moyen de rayons) ; la gestion des pharmacies nationalisées, ainsi que la bonne répartition de leurs produits, etc... Et cette énumération d'exemples n'épuise pas encore tout ce qui fut nouvellement créé par le Pouvoir Soviétiste a Moscou dans le domaine de l'hygiène publique au cours d'une existence de deux années. Ce qui vient d'être mentionné, se rapporte à la quantité. Quant à la qualité, — elle a été égalisée du fait qu'on a fait disparaître l'usage qui divisait la médecine en deux classes : celle dite « de premier ordre » pour les riches et de « troisième ordre » pour les pauvres. Les meilleurs spécialistes de Moscou reçoivent maintenant les malades dans les hôpitaux de la ville ; et l'on peut affirmer qu'il n'y a pas un grand spécialiste, — docteur ou professeur, — auquel un habitant quelconque de la capitale soviétiste ne puisse s'adresser pour un conseil gratuit.  Cette aide médicale est organisée de façon semblable, mais naturellement sur une autre échelle, dans toutes les autres villes. C'est ainsi que le Pouvoir Soviétiste sut organiser l'œuvre médico-sanitaire au cours des deux années écoulées, au milieu de conditions essentiellement défavorables."

Le bilan de la gestion de l'épidémie de grippe espagnole est tiré : 

"L'été dernier, une tourmente de grippe espagnole s'abattit sur toute la Russie. On envoya en divers endroits des commissions à l'effet d'étudier cette maladie encore peu connue, aussi bien que pour la combattre efficacement ; toute une série de conférences scientifiques furent organisées et des enquêtes furent menées sur place. Comme résultat de ces études on put constater la parenté de la grippe espagnole avec l'influenza (grippe) ; des ouvrages spéciaux furent édités traitant de cette maladie sous une forme scientifique et populaire. L'épidémie de grippe espagnole passa très vite et relativement bien. Beaucoup plus longue et beaucoup plus difficile fut la lutte contre l'épidémie de typhus, qui prit une grande extension surtout pendant l'hiver de 1918-1919. Il suffit de dire que jusqu'à l'été 1919 près d'un million et demi de personnes furent atteintes de cette maladie. Cette épidémie ayant été prévue, le Commissariat de l'Hygiène publique ne fut pas pris au dépourvu. Dès l'automne de 1918, une série de consultations avec les représentants des sections locales et avec les spécialistes bactériologues avait lieu ; on esquissa le plan de la lutte qui permit d'envoyer en province des instructions précises. On soumit à la ratification du Conseil des Commissaires du Peuple un décret sur les mesures à prendre pour la lutte contre le typhus. Des réunions scientifiques furent organisées en même temps que des expériences étaient tentées avec application d'un sérum pour prévenir et traiter le typhus. On édita de nombreuses brochures scientifiques, des livres populaires et des feuilles concernant le typhus. L'épidémie de choléra qui s'était sensiblement propagée en été et en automne 1918 et qu'on attendait en 1919 ne prit pas cette année d'extension considérable, malgré le danger direct de contamination qui nous venait des troupes de Dénikine où sévissait le choléra. Comme mesures préventives on purifia l'eau potable (chlorification), en même temps que les vaccinations anticholériques se faisaient sur une plus vaste échelle. Enfin, un décret sur la vaccination obligatoire fut promulgué et confirmé par le Conseil des Commissaires du Peuple le 10 avril 1919, comblant ainsi une lacune capitale de notre législation sanitaire. Ce décret eut pour but de prévenir une épidémie de petite vérole qui menaçait de se développer en 1918-1919 ; pour compléter ce décret, on élabora des instructions pour les institutions locales, des règlements sur l'entretien, des étables pour l'élevage des jeunes veaux destinés à la préparation du vaccin. On assigna près de 5 millions 1/2 pour réaliser ce décret et près de 5 millions de vaccins furent distribués contre la petite vérole."

L'originalité de cette politique bolchévique qui est mis en avant dans ce bilan est le choix de s'appuyer sur la mobilisation de la population : 

 "Il faut surtout souligner, que toute la lutte pratique contre les épidémies se faisait sur de nouveaux principes, à savoir, sur les principes de la participation directe de toute la population et avant tout, des masses ouvrières et paysannes. Même les correspondants des journaux bourgeois, séjournant en Russie, durent reconnaître que le Pouvoir Soviétiste luttait contre les épidémies d'une façon toute nouvelle, en mobilisant pour cela toute la population. Des services irremplaçables et inestimables furent rendus lors de la lutte contre les épidémies par les commissions, surnommées « commissions ouvrières », composées des représentants de Syndicats, de Comités de Fabriques et d'Usines et d'autres organisations prolétariennes et paysannes. Les Commissions Ouvrières, affectées aux sections du Commissariat de l'Hygiène publique, veillaient activement au maintien de la propreté, prenaient des mesures énergiques pour l'organisation des bains de vapeur et des buanderies à l'usage de la population, facilitaient la possibilité de se procurer de l'eau bouillante pendant l'épidémie de choléra et travaillaient a la propagande sanitaire. (…) Tout le travail anti-épidémique et sanitaire était mené parallèlement à la propagande sanitaire la plus énergique au sein des masses populaires ; des brochures furent éditées, à Moscou et en province ; des musées d'hygiène sociale et des expositions sur la conservation de la santé furent organisés. Un institut scientifique de l'hygiène publique est en cours de préparation pour être ouvert et le sera très prochainement. On étudiera dans cet institut les questions scientifiques sanitaires d'hygiène et de lutte contre les maladies contagieuses. (...)  Mais le point capital fut l'entreprise sur une vaste échelle de l'œuvre de propagande sanitaire, qui donna la possibilité d'établir un lien vivant avec les organisations ouvrières, ce qui est d'une très grande importance dans la lutte contre les maladies sociales. Dénikine nous coupa des principales villes d'eau du Sud ; toutes les autres villes d'eau, Lipez, Staraïa-Roussa, Elton, Sergievsk, etc., furent largement fréquentées par les travailleurs. Là, où auparavant les bourgeois se soignaient contre l'obésité et contre les conséquences de la débauche, là où ils brûlaient leur vie par les deux bouts — les ouvriers et les paysans de la Russie Soviétiste trouvent maintenant refuge et soulagement. »

Et voici pour finir deux passages qui précisent comment un gouvernement révolutionnaire se comporterait vis-à-vis de Pfizer, Moderna, Aztrazeneca et autres labos pharmaceutiques qui ont empoché l’argent public qui a financé leurs recherches (enfin, les recherches menées par les chercheurs, évidemment, pas par les actionnaires), mais qui ensuite ne sont pas foutus de livrer en temps et en heure les doses commandées,  tout en protégeant jalousement leur secrets de fabrication avec des brevets et en dictant l’opacité sur les contrats signés avec les gouvernements qui les nourrissent  :

"Il était matériellement impossible, dans notre république isolée de l'Europe, de se procurer des vaccins médicaux et des sérums. Le Commissariat de l'Hygiène publique nationalisa promptement tous les instituts bactériologiques importants, aussi bien que les étables où étaient élevés les veaux destinés à la préparation du vaccin ; des étables spéciales furent créées (notamment dans le gouvernement de Saratov) : on les munît de tout le nécessaire, on élargit leur travail ; l'approvisionnement de ces institutions en matériel nécessaire fut centralisé, organisé en sorte que, lors des épidémies, le pays ne manqua ni de sérum, ni de vaccin."

« On sait que la Russie recevait tous ses médicaments de l'étranger (surtout d'Allemagne). Nous n'avions presque pas d'industrie pharmaceutique. On comprend, aisément, dans quelle situation catastrophique la Russie Soviétiste fut mise par le blocus impérialiste. Le Commissariat de l'Hygiène publique nationalisa promptement l'industrie et le commerce pharmaceutiques et sauva, grâce à cette mesure, les provisions pharmaceutiques du pillage et de la spéculation. En collaboration avec le Conseil Supérieur de l'Economie nationale, on organisa rapidement de nouvelles fabriques, où la production des médicaments fut intensifiée. Les remèdes furent réquisitionnés par dizaines et par centaines de kilogrammes chez les spéculateurs. Le dépôt central du Commissariat de l'Hygiène publique envoya en province, rien que pour la population civile, au cours de 10 mois (septembre 1918-juin 1919), pour 24 millions et demi de médicaments, pour 9 millions de matériel de pansement, pour 1 million et demi d'instruments chirurgicaux, presque pour 1 million de toutes sortes de matériel pour traitement des malades, pour 1 million et demi de vaccins et de sérums, pour 300 000 roubles d'appareils de Rœntgen, etc. Et chaque mois, la livraison des fournitures s'accroît. Le service militaire sanitaire dans cette guerre, à la différence des autres, fut organisé sur de nouvelles bases. Le pouvoir d'Etat ayant adopté pour principe la création d'une médecine organisée sur un plan uniforme, devait logiquement inclure le service sanitaire militaire dans l'organisation générale du Commissariat de l'Hygiène publique, en retirant les services sanitaires militaires du ressort immédiat et exclusif des organes de l'Administration militaire, comme il en avait été jusque-là. Par une telle organisation, une direction uniforme de toute l'œuvre médico-sanitaire de la République est assurée par le Commissariat de l'Hygiène publique. Un front sanitaire unique se crée dans le pays, ce qui est indispensable surtout pour l'accomplissement systématique des mesures anti-épidémiques. »

 Au-delà de ces quelques extraits significatifs, l’intégralité du texte est disponible du côté de l’indispensable site Marxists.org, cliquez ici pour le lire.


Yann Kindo

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