Oui, je sais, c’est pas génial, comme titre.


Au début, je voulais intituler ce billet :

 « Pour un usage raisonné des pesticides sur la base d’une stricte évaluation du rapport bénéfices/risques de leur emploi ciblé, dans une perspective systémique qui englobe les différents enjeux de la question, aussi bien agronomiques que sanitaires, en se méfiant tout autant des intérêts financiers que des aveuglements idéologiques»

 , mais j’ai trouvé que journalistiquement parlant, ça le faisait pas, et je me suis dit que pour attirer l’attention, rien ne valait la méthode Cash Investigation consistant à dépeindre les choses  avec un bazooka en guise de plume. Et aussi, dans le climat actuel de complète hystérie anti-pesticides, un truc court qui prend le contre-pied absolu quitte à n’avoir pas beaucoup plus de sens, ça aura au moins le mérite de choquer un peu, pour éventuellement commencer à faire réfléchir, sait-on jamais….

 

Ce billet porte donc sur la montée d’une forme d'hystérie anti-pesticides, dernier avatar de la pensée dominante bobobio. Il repose sur deux phénomènes récents alimentés par les médias alternatifs et réseaux sociaux sur Internet, mais aussi par des médias professionnels en quête de scoops pour faire frémir dans les chaumières (surtout dans celles des quartiers gentrifiés où tout ne vas pas si mal) :

 Les rumeurs autour des causes de malformations de nouveaux-nés en Amérique Latine

 L’incroyable manipulation des chiffres opérée par Elise Lucet et son équipe dans leur émission sur les pesticides.

 

 Les bébés microcéphales ? La faute à Monsanto, qui d’autre ?

Vendredi 12 février, sous la plume de Vanessa Boy-Landrie, Paris Match faisait honneur à  sa frappante formule « le poids des mots, le choc des photos »  en publiant sur son site web, accompagné d’une photo de bébé déformé  bien flippante,  un article au titre tout aussi choc : « Atrophies crâniennes et virus Zika ; suspicion autour d’un produit chimique de Monsanto ».

http://www.parismatch.com/Actu/International/Des-medecins-suspectent-un-produit-chimique-de-Monsanto-912875

 

Ben oui, l’occasion était trop belle. Puisqu’il est possible de raconter n’importe quoi sur les OGM, les pesticides, Monsanto, etc. même quand les faits sont établis et les informations avérées, ils ne vont pas se gêner quand les causes d’un problème grave  n’ont pas encore été complètement établies. Il suffit de trouver un rapport quelconque avec Monsanto, aussi indirect et foireux soit-il, et de faire un bon vieux titre racoleur avec ça.

D'ailleurs, le Sida, c'était aussi Monsanto, qui a payé les scientifiques pour faire croire au VIH.

La grippe espagnole de 1919 ? Monsanto.
La peste noire de 1348? Monsanto
La disparition des dinosaures ? Monsanto, Monsanto, Monsanto.

Ici, ce que fait la journaliste de Paris Match, c’est spéculer sur une cause possible des malformations (selon une hypothèse qui tient plus de la rumeur que de quoi que ce soit d’autre, cf la suite) et dans le cadre de cette hypothèse hautement spéculative, trouver un rapport quelconque avec Monsanto. Pour cela, on mettra donc en cause un  "insecticide fabriqué par un "partenaire stratégique" de Monsanto (Sumitomo Chemical), ".  Tout cela est tellement convaincant qu’aujourd’hui Monsanto a disparu du titre de l’article, qui est devenu « Atrophies crâniennes et virus Zika ; des médecins suspectent plutôt un produit chimique » [ce qui reste dans l’ordre de la spéculation à la limite de la rumeur]. Par ailleurs, sur son site, Monsanto signale qu’ils ne commercialisent pas plus le pyriproxyfene que n’importe quel autre  larvicide, et que Sumitomo Chemical n’est pas une de leurs filiales mais un de leurs fournisseur pour des herbicides[i].
Rajout du 17/02 : Par contre, ce qui est assez amusant, c'est que si  la compagnie japonaise Sumitomo Chemical mise en cause est marginalement un fournisseur de Monsanto, elle semble être par contre via deux filiales  un fournisseur plus important de .. pesticides certifiés pour l'agriculture biologique [attention, lien en anglais] :
http://welovegv.blogspot.fr/2016/02/anti-biotechnology-groups-blame-organic.html

En fait, à l’heure actuelle, on attend une synthèse de l’OMS pour faire le point sur les causes du développement exponentiel de graves malformations  chez des nouveaux-nés sud-américains (ainsi que des troubles neurologiques très sérieux de type syndrome de Guillain-Barré).  En attendant, toutes les hypothèses n’ont pas la même crédibilité, comme le rapporte cet article du Monde à propos des rumeurs, et notamment de celle propagée par Paris-Match au sujet de l’insecticide qui est probablement faussement mis en cause :

http://www.lemonde.fr/planete/article/2016/02/15/virus-zika-le-temps-des-rumeurs-au-bresil_4865870_3244.html

« Les chercheurs se disent prêts à échanger les idées, mais s’agacent des rumeurs fondées sur des hypothèses erronées. ». On les comprend d’autant mieux qu’ avant même de lire ce travail des journalistes du Monde, il est possible de se rendre compte par soi-même des problèmes de cette théorie.

Par exemple, dans l’article de la RTBF qui relaie la théorie de l’insecticide tout en prenant soin de ne pas donner l’impression d’y adhérer :

http://www.rtbf.be/info/monde/detail_virus-zika-un-insecticide-a-l-origine-des-malformations-craniennes-des-f-tus?id=9212412

on peut lire :

"Cet insecticide, c’est le pyriproxyfene. Un produit fabriqué par la société Sumitomo Chemical (un "partenaire stratégique" de Monsanto) et introduit dès 1996 aux Etats-Unis"


Depuis 1996, donc. Aux Etats-Unis.

Et depuis 1996, on n'aurait rien remarqué de particulier aux Etats-Unis en utilisant cet insecticide, mais il se trouve qu'il se met à faire des ravages en Amérique Latine... pile poil au même moment que l'épidémie de Zika ?

Par contre, dans ce papier publié dans Sciences et Avenir deux jours AVANT celui de Paris-Match,

http://www.sciencesetavenir.fr/sante/20160209.OBS4287/virus-zika-les-lecons-de-l-epidemie-en-polynesie.html

un spécialiste d’une épidémie du virus Zika en Polynésie précisait pourtant ceci :

« Oui, les autorités de santé polynésiennes ont signalé, en décembre 2015, une augmentation inhabituelle des malformations du système nerveux des fœtus et des nouveau-nés, coïncidant avec l’installation du virus Zika sur l’Ile. Au total, 18 enfants ou fœtus avec des malformations du système nerveux central ont été identifiés entre mars 2014 et mai 2015
(ndlr : parmi ces 18 cas, 10 à 12 concernerait des microcéphalies, a déclaré à l'AFP le Dr Didier Musso, directeur du pôle de recherches sur les maladies infectieuses émergentes à l'Institut Louis-Malardé, qui fut le premier à publier une étude sur une possible transmission sexuelle du virus Zika). Un risque qui paraît faible, étant donné que l'épidémie aurait touché 32.000 personnes : on est dans le même ordre de grandeur que le Brésil, où l'on compte pour l'instant 404 cas avérés de microcéphalie (3.760 cas suspects en cours d'examen) parmi les plus de 1,5 million d'habitants affectés par le virus. Toutefois, le risque de microcéphalies reste impossible à évaluer, puisque l'on ne connaît pas le nombre de femmes enceintes touchées, ni le nombre de cas total puisque, rappelons-le, pour 80 % des patients, la maladie à virus Zika est asymptomatique. »


Bref, pour la millième fois : corrélation n’est pas causalité, mais il n’y a pas de causalité sans corrélation. Apparemment, il n'y a pas de corrélation entre l’utilisation de l’insecticide aux Etats-Unis et une flambée de malformations et troubles neurologiques. Il n’y a même pas de corrélation effective pour l’Amérique Latine, qui est à l’origine de l’hypothèse « insecticide », comme le précise l’article de Paul Benkimoun et Claire Gatinois dans Le Monde : « le rapport coordonné par le pédiatre argentin spécialisé en néonatalogie met en cause le pyriproxyfène alors que des cas de microcéphalie ont été détectés dans des zones où ce produit n’a pas été employé ». Peut-être qu’Anne Vigna, la correspondante de France Culture à Rio, aurait dû lire Le Monde avant de faire son intervention qui aujourd’hui encore  relaie telle quelle, sans la moindre prudence, l’hypothèse du pyriproxyfène (tout comme elle relaie encore dans la foulée la rumeur sur les ravages sanitaires supposés des OGM en Amérique Latine).
Rajout 17/02 : Sans surprise, l'hypothèse du pesticide plus ou moins lié à Monsanto a été avancée par, non pas de simples médecins qui bossent sur la crise actuelle mais par.... des militants anti OGM et anti-pesticides déja connus pour des fausses alertes du même genre, les cousins locaux de Gilles-Eric Séralini en quelque sorte [attention, lien en anglais]:
http://www.forbes.com/sites/kavinsenapathy/2016/02/16/anti-gmo-doctors-behind-monsanto-microcephaly-link/#2852043768fb
Cela était déja signalé il y a deux jours par Waches Seppi sur son blog
http://seppi.over-blog.com/2016/02/nouveau-hoax-la-microcephalie-serait-due-a-un-pesticide-pas-au-zika.html 
un blog où il avait un peu avant déja signalé une autre alerte bidon de la même équipe, à propos de la présence de glyphosate dans des tampons hygiéniques :
http://seppi.over-blog.com/2015/10/toujours-plus-fort-du-glysophate-dans-les-tampons-hygieniques.html


 

 Par contre, comme il y eu là aussi une corrélation Zika/microcéphalie, dans le cas de la Polynésie, il va falloir que Paris-Match et les dingos anti-Monsanto trouvent une corrélation qui incrimine péniblement le Grand Satan de Saint-Louis. On ne peut pas exclure que des cadres de Monsanto étaient en vacances dans le Pacifique à cette époque, ceci expliquerait alors cela, forcément.

 On peut sauter sur tout ce qui bouge pour dénoncer dans le vide (et dans l’ordre croissant de pertinence) ou bien la chimie, ou bien Monsanto ou bien la soif de profit des actionnaires, mais on peut aussi se souvenir que cet insecticide est recommandé par l'OMS pour lutter contre la dengue, comme le rappelle l’article du Monde. Parce que les pesticides, vous savez, ça a un avantage à ne pas négliger : ça  a tendance à tuer les pestes, et notamment les insectes porteurs de maladies, à coup sûr mieux que ne le fait l’huile essentielle de citronnelle diluée à 25 CH (qui est aussi un "produit chimique", par ailleurs…). Dans la balance bénéfices/risques, il faut penser à mettre les bénéfices – oui, je sais, c’est étrange comme manière de voir le monde…. C’est plus prudent, car, sinon, quelles pourraient être les conséquences d'une fausse dénonciation  efficace de l'insecticide, si ce n'est pas lui qui au final est en cause ?  Un peu plus de dengue pour en rajouter une couche sur les ravages de Zika, c’est le but ?

Rajout du 17/02 : Le site (en anglais) I fuking love science fait le point sur l'affaire et explique pourquoi l'hypothèse du larvicide est non seulement largement bidon, mais potentiellement dangereuse pour des populations humaines qui pourraient être privées sans raison de cette protection contre de graves maladies :
http://www.iflscience.com/health-and-medicine/report-claims-pesticides-are-blame-rise-microcephaly 

 
A
u sujet du virus et de sa probable responsabilité dans les drames en cours, voir  les mises au point toujours très utiles de Michel de Pracontal sur Médiapart :

Le virus Zika, cause probable des malformations du cerveau :

https://www.mediapart.fr/journal/international/290116/le-virus-zika-cause-probable-de-malformations-du-cerveau

Adriana Melo : Zika provoque quelque chose de « jamais vu » :

https://www.mediapart.fr/journal/international/110216/adriana-melo-zika-provoque-quelque-chose-de-jamais-vu

 Sauf que, quand je regarde la Une du Club de Médiapart, je vois qu'au moment où jécris ces lignes, le deuxième billet le plus lu est un papier d'un abonné qui relaie la théorie de "c'est la faute à Monsanto"
https://blogs.mediapart.fr/socializ/blog/150216/virus-zika-un-produit-de-monsanto-suspecte-d-etre-l-origine-des-cas-de-microcephalies

Ainsi va la diffusion de l'information sur Internet....

Une dernière chose sur cette affaire : est-ce que, après tout, au-delà du ridicule réflexe pavlovien des anti Monsanto qui fonctionnent un peu comme les pourfendeurs d’Illuminati, à systématiquement voir la patte de leur ennemi partout,  il est  vraiment absurde de penser qu’un produit chimique tel qu’un pesticide puisse être à l’origine de troubles de santé sérieux ?

 Pas du tout, évidemment

D’ailleurs, il n’est en général  pas absurde de penser que des produits quels qu'ils soient aient des effets positifs ou négatifs sur la santé. Mais l’idéologie natureliste, qui fait croire que le naturel c’est bien alors que la chimie de synthèse c’est dangereux, est tellement ancrée dans les esprits qu’elle induit des réflexes de pensée qui sont presque par définition des biais. Car il se trouve que les produits chimiques, contrairement aux produits "naturels" qui sont très peu étudiés avant d’être utilisés, sont eux soumis à des batteries de tests préalables avant d'être mis sur le marché, et sont ensuite très surveillés, (comme le rappelle là aussi l’article du Monde, décidément très bienvenue) . Je ne dis pas que ces tests préalables permettent de tout prévoir, ni même qu'il n'y ait pas de trucages, mais ça limite considérablement les risques d'avoir un phénomène de grande ampleur du type "le nouvel insecticide provoque un grand nombre de cas de microcéphalies chez les nouveaux-nés". Ce n’est pas impossible, mais ce n’est peut-être pas a priori le plus probable.

Par contre, ce produit très naturel qu’est le virus, lui, se soucie très peu de notre bien-être et mute autant que ça peut l’arranger pour sa propre diffusion, sans tenir compte des conséquences sur la santé humaine.

Naturellement.


Cash Manipulation

C’est toujours Le Monde qui me l’apprend :

http://www.lemonde.fr/planete/article/2016/02/14/a-bordeaux-une-manifestation-contre-les-pesticides-dans-les-vignobles_4865202_3244.html

Dimanche 14 février, à Bordeaux, il y a eu quelque chose comme 500/600 personnes qui ont manifesté contre l’usage des pesticides dans les vignobles.

Etait-ce une manifestation de militants antispécistes qui protestaient ainsi contre l’extermination de nos cousins éloignés les mousses, les insectes ravageurs et les herbes adventices qui veulent profiter de nos champs et  de nos vignobles ? Parmi les slogans, a-t-on entendu des trucs du genre :

"Laissez vivre les mycotoxines cancérigènes !"
" Oui au partage de la bouffe avec les insectes !"
"Que mille mauvaises herbes s'épanouissent !"
"Fainéant d'agriculteur, baisse-toi un peu et ramasse les mauvaises herbes à la main !"

Même pas.

 En fait : « Les militants ont voulu profiter de l’émoi suscité par l’émission « Cash investigation », diffusée le 2 février par France 2, pour mobiliser la société civile[ii]. Ce programme, qui a été vu par plus de trois millions de téléspectateurs, alerte sur l’impact des produits phytosanitaires sur la santé et sur l’environnement et met précisément l’accent sur la consommation record des vignobles bordelais. »

On a donc vu dimanche plusieurs centaines de personnes prendre la rue à Bordeaux  parce qu’elles avaient vu une émission à la télé ! Le fait que cette émission reposait sur un énorme bidonnage n’est pas un seul instant évoqué par la journaliste du Monde, Martine Valo, qui, il faut le  dire à sa décharge,  travaille au service « Planète », celui qui est généralement le refuge des militants écolos qui ont rapport assez distordu aux faits. Sans doute que Martine Valo lit peu les médias rationalistes qui ont depuis plusieurs jours démoli l’argument principal de l’émission d’Elise Lucet, mais on peut supposer qu’elle a lu la rubrique « Fact Checking » de ses confrères de Libération, et que c’est en probable connaissance de cause qu’elle ignore complètement l’ampleur du trucage effectué ou de l’incompétence des auteurs du documentaire :

Pesticides : le chiffre bidon de Cash Investigation :

http://www.liberation.fr/desintox/2016/02/11/pesticides-le-chiffre-bidon-de-cash-investigation_1432447

 Cette désintox de Libé reprend quasi telles quelles les informations du communiqué de l’AFIS (Association Française pour l’Information Scientifique) à propos de l’émission[iii] :

Cash Investigations et les pesticides : quand des contrevérités sont diffusées en prime time :

http://www.pseudo-sciences.org/spip.php?article2589

 

En gros, aussi incroyable que cela puisse paraître, le chiffre qui sert d’argument principal au reportage (« 97% de nos aliments contiennent des pesticides ») est un bidonnage complet qui fait dire à une étude de l’EFSA pile poil l’inverse de ce qu’elle dit (à savoir : « 97% des aliments contiennent des résidus inférieurs aux doses légales ou pas de résidu du tout »). L’EFSA te dit en gros : « tout va bien en ce qui concerne les pesticides dans les aliments, il n’y a pas d’inquiétude particulière à avoir» et Cash Investigation te transforme ça en : « selon l’EFSA, on est envahis par les résidus de pesticides qui vont provoquer une catastrophe sanitaire ». Et du coup on se retrouve avec 600 personnes dans la rue à Bordeaux pour protester contre un truc qui n’existe pas !

Sur les 3 millions de téléspectateurs qui ont été exposés à ce hoax plus ou moins volontaire - et en tous cas téléguidé par l’association anti-pesticides Générations Futures [ceux qui organisaient la manif de Bordeaux, et qui se vantent d’avoir été très largement consultés et entendus pour la réalisation du reportage] -, combien vont être exposés au démenti implacable des militants rationalistes ou des quelques rares journalistes qui veulent encore vérifier les informations sur ce genre de sujets ? Si on atteint les 10%, ce sera déjà un triomphe…

 

Dans son billet de compte rendu de l’affaire :

Cash Investigation, ou Cash Mystification ?

http://imposteurs.over-blog.com/2016/02/cash-investigation-ou-cash-mystification.html


l’ami Anton Suwalki rappelle le cas d’un journaliste météo du service public de télévision qui a été licencié pour avoir par ailleurs publié un bouquin marqué par le climatoscepticisme. Alors que ce bouquin, aussi foireux était-il sans doute, n’interférait pas avec son travail de présentateur météo : il n’a jamais truqué le bulletin météo dans l’exercice de ses fonctions, lui. On ne soufflera pas ici sur les braises de la chasse aux sorcières, mais que vont risquer les responsables de l’immense bidonnage de Cash Investigation ? Rien sans doute, alors que là on est en pleine faute professionnelle pour quelque chose qui a été directement diffusé sur le service public.

Parce que de deux choses l’une :

Soit les auteurs du reportage ont délibérément travesti le sens de l’étude de l’EFSA qui leur sert d’argument principal, et c’est très grave dans le registre de la malhonnêteté intellectuelle, de quoi briser une carrière.[ha non, PPDA me signale que l’on ne brise pas des carrières pour si peu, comme sa pseudo interview de Fidel Castro le prouve]

Soit les auteurs du reportage se sont tout simplement trompés en interprétant l’étude de l’EFSA qui leur sert d’argument principal, et c’est très grave dans le registre de l’incompétence, de quoi vous décrédibiliser à jamais [ha non, Colinne Serreau me signale qu’elle se porte très bien, merci pour elle]

 Tout cela est  d’autant plus scandaleux que, comme pour Marie Monique Robin  avec Arte, le service public de télévision sert ici de rampe de lancement pour la publication du bouquin qui va avec l’émission, dans la plus grande tradition publicitaire qui a fait la gloire de BHL.

[Rajout du 17/02/16] : Depuis la publication de mon billet, on peut signaler deux nouvelles pièces au dossier :

- La réponse de Cash Investigation :
http://www.pltv.fr/fr/dossier-pesticides-cash-investigation-repond-a-libe-desintox/
On notera que selon eux  c'est dans le feu de l'action qu'ils ont écrit que les 3% d'aliments sans pesticides étaient du bio et quelques autres [en vrai, c'est 3% des aliments testés contiennent des pesticides au-delà de la dose légale, c'est à dire que 3% des produits posent problème... alors que eux pensent à ce moment-là que 3% n'en posent pas, justement]. Je veux bien,  le coup de l'urgence et de l'émotion, un peu comme quand Cécile Dufflot vote la prolongation de l'état d'urgence, mais c'est quand même inquiétant de faire sous le coup de l'émotion un contresens absolu sur le point clé du sujet sur lequel tu viens de sortir un livre et un film en même temps... Pour le reste, leur défense confuse confirme surtout qu'ils ont du mal à démontrer ce qu'ils veulent démontrer, avec une louche en fin de papier pour remettre en circulation quelques rumeurs sur l'AFIS, un grand classique.

- Les journalistes de la Désintox de Libé répondent dans la foulée à la réponse en enfonçant un peu plus leurs confrères de Cash Investigation, puisque ce coup-ci, ils sont allés au-delà des données fournies par l'AFIS et Agriculture et Environnement, et ils ont recoupé plein de chiffres à différentes sources. C'en est d'autant plus explicite (on reste dans la proportion : un infime pourcentage dépasse les doses légales), et ça s'appelle "Episode 2 : Cash Investigation a toujours tort"

http://www.liberation.fr/desintox/2016/02/17/pesticides-episode-2-cash-investigation-a-toujours-tort_1432658


 

Un mot de conclusion sur les pesticides

 C’est dingue la manière dont les pesticides sont devenus la nouvelle phobie du moment, au point que l’on peut entendre des gens qui se veulent sérieux réclamer une "agriculture sans pesticides". On a donc trouvé plus radical et plus irresponsable que le bio, qui lui autorise l’utilisation de pesticides à condition qu’ils soient « naturels » (ce qui ne veut pas dire « moins toxiques pour l’être humain », si l’on pense à leurs roténone et autre huile de neem). Ben oui, forcément, les mecs, ils ont beau vivre sur un créneau de niche pour lequel des classes moyennes sont prêts à payer plus chers, à un moment donné ils voudraient bien avoir un peu de récolte assurée quand même et protéger leurs cultures des « pestes ». Il y a des risques avec les pesticides, très certainement, mais il y a aussi des bénéfices en termes de production agricole, et il faut que ça compte dans la balance.

 Quant aux risques, on est a priori très loin de l’apocalypse annoncée, étant donné qu’en France, les plus exposés, à savoir les agriculteurs, continuent imperturbablement d’avoir une espérance de vie supérieure à la moyenne de la population, et notamment à celle des ouvriers et des employés. La MSA et l’Inserm mènent  de 2005 à 2020 une étude sur le long terme sur les cancers des agriculteurs, et pour l’instant il n’y a pas de résultats très nets [iv].

 Au-delà de ces rapides généralités, si l'on veut avoir une idée de l’état de la connaissance sur les pesticide et les risques qui leur sont associés, on peut se reporter au numéro actuellement en kiosques de la revue Science et Pseudo-Sciences, qui  est très  largement consacré à ce sujet :

 http://www.pseudo-sciences.org/spip.php?article2580

Yann Kindo

 


[i]http://news.monsanto.com/news/facts-about-monsanto-zika-virus-and-microcephaly

[ii] C’est quoi cette fameuse « société civile » ??? C’est tous ceux qui ne sont pas militaires ? Elle veut dire quoi, cette expression ?

[iii] Le fait que tout soit pompé sur ce que disent l’AFIS et le site Agriculture et Environnement n’empêche pas la journaliste de reprendre quand même les trucs foireux sur « le lobby pro- OGM » et le « tout-pesticide » [c’est quoi, ça, le « tout pesticide » ?  Il ya  des agriculteurs qui ne cultiveraient qu’avec des pesticides ? ça ne marchera pas, il faut aussi de la terre, du soleil, de l’eau, des semences,  des engrais, etc.]

[iv]http://www.sudouest.fr/2014/03/21/le-poids-du-cancer-en-milieu-agricole-1498737-3383.php

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