Islamogauchisme : ni Vidal, ni Bouteldja !

Quelques réflexions rapides autour de l’offensive engagée par la ministre de l’Enseignement Supérieur de la Recherche et de l’Innovation  Frédérique Vidal contre la gangrène islamo-gauchiste dans les départements universitaires de sciences humaines et sociales, offensive qui lui a valu un juste retour de bâton et une volée de bois vert  du côté du CNRS et de la Conférence des Présidents d’Université.

1) Tout d’abord, en ce qui concerne les enjeux politiques de cette affaire, un bon même qui circule sur Facebook (mais sans être sourcé, malheureusement) vaudra mieux que de longs discours :

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Cette affaire est le pendant universitaire des campagnes médiatiques sur le burkini ou autres conneries du même genre, qui ont l’air d’être un inépuisable réservoir pour politiciens voulant alimenter l’actualité avec autre chose que leur propre inconséquence dans la gestion des dossiers qui leur sont confiés ou leur impopularité croissante liée au fait que, fondamentalement, leur job est de gérer en sa faveur les affaires de la bourgeoisie quitte à pourrir toujours plus la vie des gens.

2) Sur la question de l’islamogauchisme lui-même, je ne changerais a priori pas une seule ligne à ce texte que j'ai écrit en 2015 sur ce sujet : Essai d’identification de l’islamogauchisme. Si ce n’est pour dire que le mal s’est peut-être depuis encore étendu, notamment du côté des départements de sciences sociales des universités, sans doute. Et que comme c’est un courant politique, il faut le combattre politiquement. Par exemple en dénonçant ses manifestations débiles, comme celle qui avait lieu en 2018 à Paris VII Diderot contre un spectacle tiré d'un texte de Charb.

 3) L'islamo gauchisme étant encore quelque chose d'un peu différent, je dirais surtout que je trouve que les départements de sciences sociales m'ont l'air gangrénés par l'idéologie décoloniale / intersectionnelle, et que je suis pour combattre ces identitaires de gauche intellectuellement, avec en gros les méthodes de Noiriel / Beaud dans leur nouveau livre : 

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Je dis ça même si je n'ai pas trouvé leur bouquin très bon, notamment parce qu’il n’est pas le démontage en règle et d’inspiration marxiste des bêtises intersectionnelles que l’on  espérait lire en voyant sa présentation dans les médias. Beaud et Noiriel ont l'air de renvoyer dos à dos les marxistes et les intersectionnels racialistes, en pensant que le marxisme serait incarné par les philosophes althussériens (on part donc de très loin en matière de marxisme, culture PCF oblige).  Même si on y trouve beaucoup de choses intéressantes - et j’espère qu’il sera largement lu dans les facs d’histoire et de socio - , il n’est malheureusement pas sur la question de l’usage de la race en sciences sociales le pendant de ce qu’est à propos des théories historiques « postcoloniales » l’excellent ouvrage de Vivek Chibber  La théorie postcoloniale et le spectre du capital » : une démolition implacable, systématique, sourcée et argumentée via une collection d’exemples factuels, et ce en remontant à la source de la gestation des concepts en cause. 

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4) Pour autant, je n'ai pas le moindre début de commencement de solidarité avec l'offensive de Vidal, à la fois à cause de son rôle de muleta et à cause de ses méthodes. Ici, pour le coup, ce sera priorité à la défense des "libertés académiques" attaquées par la ministre.
C'est d'ailleurs ce que devraient dire aussi ceux qui se sont justement définis comme défenseurs des libertés académiques, car on ne peut pas d’un hémisphère du cerveau dénoncer (souvent à juste titre) la « cancel culture » portée par ces milieux intersectionnels, et de l’autre hémisphère ne pas protester contre la censure d’Etat avec laquelle Vidal voudrait faire joujou.
C’est un peu la même chose que dans l’affaire de la dissolution du CCIF : tout en n’ayant absolument aucune sympathie pour le CCIF lui-même, la priorité dans cette affaire est de défendre les libertés publiques face uneoffensive arbitraire de basse politique.

 5) Si on reste sur un terrain strictement académique (qui n'est pas celui de Vidal, qui elle fait de la politique), tout le problème est de parvenir à définir ce qui est "scientifique" dans des domaines pas forcément très scientifiques. Car en  sciences sociales, les lignes de démarcation ne sont pas aussi évidente à tracer qu'en sciences physiques, ou même en médecine, à propos de ce qui est « scientifiquement validé » ou pas.

Si la préoccupation de Vidal était vraiment la défense de la rigueur scientifique (ce que je ne crois pas un seul instant), voici des pistes bien plus claires que celle dans laquelle elle s'est engagée, en vue d'en finir avec la promotion de pseudosciences dans les universités dont elle a la charge :

- que font encore dans des universités publiques des formations en pseudo-médecine de type "homéopathie" ?

- comment justifier en 2021 l'existence de départements de psychanalyse dans des universités publiques, alors qu'il est acquis que cette démarche n'a strictement aucune base scientifique et qu’elle va même à l'encontre de l'évolution scientifique de la discipline ?

-  si l'on reste dans la sociologie et les sciences sociales, le problème fondamental est là celui du post-modernisme, qui est loin de n'irriguer que le supposé "islamo-gauchisme". Comment justifier qu'un type comme Maffesoli soit encore en poste, alors qu'il a validé la thèse d'Elisabeth Theissier sur l'astrologie ? Voir cet article de l'AFIS sur la carrière de ce sociologue pour mesurer à quel point son manque complet de rigueur scientifique ne l'a jamais empêché de monter en grade dans l'université, avec l'appui du ministère de l'enseignement supérieur.

- et enfin est-on vraiment bien sûr que ce qui est enseigné dans les départements de théologie des universités relève bien de la méthode et de la connaissance scientifiques ? Vraiment ?

Ne devrait-on pas enquêter sur tous ces sujets brûlants ?

Yann Kindo

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