Le mystère des coquelicots de Privas.

Une petite étude de cas d’écologie et de zététique appliquées

Je dois l'avouer au préalable : je n’aime pas les Coquelicots.

……

Non, non, pas la plante, hein,  je l’aime bien, la plante, c’est pas la question.

Je l’aime bien même si c’est un pavot qui contient des alcaloïdes - et moi, la drogue, je dis « non » -, et même si c’est une fleur envahissante qui prospère très bien dans un environnement de céréaliculture où l’on a plutôt envie de favoriser les céréales elles-mêmes, parce que a-t-on jamais réussi à faire des pâtes aux brocolis ou du fondant au chocolat  avec de la farine de coquelicot, je vous le demande ? 

En vrai, il sera beaucoup pardonné au coquelicot du fait de sa tendance à pousser en groupe pour créer les si jolis paysages qui ont inspiré Monet, mon autre peintre préféré (avec  Jack Kirby).

Claude Monet, Les coquelicots, 1873 Claude Monet, Les coquelicots, 1873

 Et surtout, comment ne pas apprécier une fleur de couleur rouge vif, qui s’étale et grimpe sur le coteau comme une manif de drapeaux rouges qui s’élancerait à l’assaut du ciel (en me relisant, j’ai la larme à l’œil tellement c’est beau) ?


Non, ce que je n’aime pas, c’est pas la fleur, c’est le mouvement qui l’a prise comme emblème.

Car le mouvement « Nous voulons des coquelicots », qui lutte (en théorie) contre « les pesticides », est de fait une émanation assez directe (via l’asso générations Futures) du lobby du bio, et il mène un combat en réalité uniquement tourné contre les pesticides de synthèse, tout en exonérant de son courroux vengeur les pesticides « naturels » utilisés en bio. Bref, c’est un mouvement de serviteurs volontaires d’un lobby, qui s’efforce de dépenser beaucoup d’énergie pour emmerder un réseau de production et de distribution de produits agricoles, au profit d’un autre réseau de production et de distribution de produits agricoles (celui qui le finance et l’organise).

En plus d’être un mouvement quand même un peu manipulé, les Coquelicots, et c’est surtout pour ça que je ne les aime pas, est surtout un mouvement extrêmement manipulateur. On le sait, ils ont mis sur pied le mouvement des « Pisseurs Volontaires » (référence à peine voilée aux vandales des « Faucheurs Volontaires »), qui vont se faire tester leur urine pour voir si elle ne contiendrait pas par hasard des résidus de pesticides. Les résultats de ces tests sont en fait vraiment très rassurants : on est là sur des doses très faibles, et le fait que telle molécule soit retrouvée dans l’urine montre surtout que les reins du pisseur fonctionnent très correctement. Ce n’est donc pas la peine pour eux d’aller se gaver de produits « detox » à la con, une arnaque que l’on trouve surtout - mais pas que – dans le réseau des magasins bio. Et ça tombe bien c'est celui finance le mouvement, en agitant ainsi d’une main le truc qui fait peur et en vendant de l’autre le truc censé te guérir du truc qui fait peur. Quand même, le monde est vraiment bien fait... Les Pisseurs Volontaires ont ainsi monté un protocole qui marche à tous les coups : qui que tu sois, quand tu pisses, on va te trouver des pesticides dans ton urine ! Or, le fait est que ceux qui sont paniqués comme ça et qui vont se faire tester sont en général des adeptes du bio, et normalement ils devraient donc s’interroger un peu et se demander comment ça se fait qu’on leur retrouve systématiquement du glyphosate dans leur pipi alors même qu’ils passent leur temps à consommer plus ou moins exclusivement des produits d’un réseau de distribution qui leur en garantit pourtant le non-usage ! C’est quoi, le miracle, du coup ? Est-ce que dans ces milieux, on fabrique dans ses reins du glyphosate comme Marie fabriquait du petit Jésus, par Immaculée Conception ? Cher Pisseur Volontaire qui mange bio, si tu avais un tout petit peu de jugeote, tu te dirais que c’est pas logique qu’on te retrouve du glypho dans le pipi, et qu’il y a sans doute une arnaque quelque part. … D’ailleurs, ça tombe bien, il y en a une: les tests des Pisseurs sont réalisés par Biocheck, un labo militant d’écolos allemands, qui a trouvé le bon créneau pour prospérer en mettant sur pied un test qui cherche une molécule qu’on retrouve dans la dégradation du glyphosate mais aussi dans la dégradation de plusieurs autres trucs, comme ça ils sont sûrs de toujours tomber justes.  Ainsi, quand des militants de la FDSEA ont fait expertiser leur même pipi par le labo privé et militant des  Pisseurs Volontaires et par un labo public aux méthodes beaucoup plus pointues, il se trouve que le labo privé militant leur a trouvé du glypho (oh, quelle surprise ! ), là où l’autre labo, dans les mêmes échantillons, n’a en  fait rien trouvé. Et ça a été vérifié par huissier, tout est expliqué ici.

Mais il se trouve que, aussi antipathique soit-il à mes yeux, les Coquelicots, c’est un mouvement qui à la base est largement porté par des gens sympas, comme on le constatait dans ma vidéo en immersion dans l’une de leurs manifs près de chez moi.  En fait, ils n’y connaissent pas grand-chose au sujet qui les occupe, ils n’y comprennent guère plus et sont bourrés d’idées erronées et antiscientifiques.. mais bon, contrairement à des militants anti-IVG, ils sont souvent très sympas et plein de bonnes intentions (ce truc qui peut paver un enfer, quand même).

En immersion dans les Coquelicots © Yann K.

Et comme il y a plein de gens sympas chez les Coquelicots, il se trouve que j’ai plusieurs potes qui en font partie, ce qui m’a permis de recevoir il y a quelque temps l'email qui est le véritable objet de ce billet, après cette longue introduction (qui oui, oui,  n’était qu’une introduction).

Il s’agit d’un message qui circule dans le réseau des Coquelicots de Privas, et il dit ceci :

 « Subject: Coquelicots de Privas ! Du côté de la rampe qui mène au lycée.... photos prises par X, que vous voyez régulièrement aux mobilisations des Coquelicots.

[Ici un lien vers des photos]

Et voilà ce que cela donne lorsqu’il n’y a pas de pesticides.... »

Et donc le lien renvoie à une page avec une série de superbes photos de coquelicots, artistiquement très réussies (pas comme mes photos bidons prises avec mon portable, que vous verrez plus bas).

Du coup, forcément, je réponds, et je fais savoir que c’est n’importe quoi, en rappelant que le nom de ce mouvement est absurde puisque les coquelicots ont tendance à très bien se porter et à ne pas du tout être menacés de disparition, et qu’il n’y a rien d’étonnant à voir des coquelicots près du lycée, que ça n’a aucun rapport avec la questions de pesticides, et d’ailleurs le lycée est bien loin de toute exploitation agricole, etc. etc.

Du coup, à travers les réponses, je comprends la logique qu’il y a dans les têtes des militants Coquelicots de Privas face à ces splendides… coquelicots de Privas : ils pensent en fait que depuis l’interdiction de l’usage de pesticides pour les collectivités territoriales, la « nature » urbaine se porte mieux, et que les coquelicots qui auparavant auraient été sur le reculoir s’épanouiraient désormais de manière spectaculaire :

« Et voilà ce que cela donne lorsqu’il n’y a pas de pesticides.... »

Je voudrais du coup  profiter de cet excellent exemple pour ne pas seulement dire du mal des écolos, mais aussi pour faire un petit peu de pédagogie rationaliste et zététicienne, d’autant plus que le lieu évoqué s’y prête bien pour moi : cet endroit est tout simplement celui qui fait face au lycée où je bosse, et j‘y passais donc tous les jours avec mon vélo jusqu’à ce que la COVID-19 en décide autrement. Bref, je connais bien l’endroit, et je voyais bien a priori ce qui avait pu s’y passer…

Je vais donc déconstruire progressivement cette hypothèse (qui est une certitude pour des militants antipesticides), et le faire en avançant en même temps les principes et règles de raisonnement qu’il faut utiliser pour tirer la bonne conclusion.

Premier principe : utiliser le rasoir d’Ockham

occam
Le principe du rasoir d’Ockham dit ceci : « les hypothèses suffisantes les plus simples doivent être préférées».
 Je vous laisse réfléchir à ça….

Sinon, vous pouvez aussi aller voir cette vidéo  des copains grenoblois de l’Observatoire de zététique, qui l’expliquent plus en détails. Eux appliquent ce principe à la question du surnaturel et du paranormal, mais on peut très bien l’appliquer à l’intérieur du champ des explications rationnelles, en se disant que si on a une explication toute simple à disposition, qui repose sur des phénomènes déjà maintes fois constatés et qui explique très bien ce qu’il y a à expliquer, autant privilégier celle-là par rapport à des hypothèses alternatives plus compliquées qui mettent en jeu plus d’éléments eux aussi hypothétiques dont il va falloir s’assurer.

Amis coqueliciens, est-on bien tous d’accord avec ce principe ?

Etes-vous prêts à privilégier une explication simple qui se suffit à elle-même, sans aller chercher midi à 14h00 en introduisant plein de paramètres incertains supplémentaires ?
Si oui, on continue. Si non, c'est impossible de se convaincre.

Deuxième principe :  La dent d’or de Fontenelle

Après notre ami moine du Moyen Age Ockham, on avance à peine dans le temps avec ce deuxième principe qui, pour être lui aussi ancien, n’en est pourtant que très peu appliqué de nos jours, notamment sur les réseaux sociaux.  Il a été promu par de Fontenelle à la toute fin du XVIe siècle, et lui le dit comme ça :

« Assurons-nous bien du fait, avant que de nous inquiéter de la cause. Il est vrai que cette méthode est bien lente pour la plupart des gens qui courent naturellement à la cause, et passent par-dessus la vérité du fait ; mais enfin nous éviterons le ridicule d’avoir trouvé la cause de ce qui n’est point. »

En gros, ça consiste à dire qu’il faut peut-être d’abord s’assurer que les choses sont bien réelles avant de chercher à les expliquer. Pour en savoir plus sur ce principe, allez voir ici.

 Ainsi, armé de la fonction photo de mon téléphone portable, j’ai pédalé pour me rendre sur les lieux, d’autant plus que j’y avais aussi rendez-vous avec mon ophtalmologue, qui m'a rappelé qu’avec toute la sagesse de l’âge dont je fais preuve ici, vient aussi sa contrepartie qui est la nécessité de passer à des verres progressifs… (maintenant, entre le rock et les lunettes, tour devient progressif chez moi. On n’arrête pas le progressif).

 Et effectivement, il y a bien un phénomène à expliquer, parce que quand on arrive sur les lieux, on est assez émerveillé de voir ça :

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Merde, c’est Monet devant le bahut, et nous on est confinés en télétravail, y a pas de justice !

 La question se pose donc bien de savoir d’où provient cette explosion inhabituelle de coquelicots à cet endroit-là…

 Principe numéro 3 : Corrélation n‘est pas causalité

 Ce principe est aussi appelé « effet cigogne ». Sa connaissance et sa maîtrise commencent je crois à se répandre auprès des jeunes générations, mais son ignorance peut provoquer de grosses erreurs et avoir de graves conséquences. Ce principe est expliqué ici, et il dit globalement que « ce n’est pas parce que deux choses se produisent en même temps, ou l’une après l’autre, que l’une est la conséquence de l’autre, qui en serait sa cause ».

Dans le cas qui nous occupe, ça donne : d’un côté, on a interdit l’usage des pesticides pour les collectivités territoriales ; de l’autre, par la suite, des coquelicots se sont mis à pousser massivement à un certain endroit. Et donc….

En fait, une fois qu’on a dit ça, on n’a pas encore le droit de conclure que l’interdiction des pesticides a permis aux coquelicots de pousser massivement. Au mieux, c’est un indice qui invite à aller voir si ça ne se serait pas passé comme ça, mais il reste encore à en apporter la preuve, en décrivant précisément le mécanisme par lequel les événements se sont déroulés, en s’assurant que ce n’est pas l’effet du hasard.
C’est important de bien faire ça, parce que, les conséquences peuvent être dramatiques en cas de méprise : le hasard de la conjonction de deux événements sans que l’un soit en réalité la cause de l’autre peut provoquer des croyances néfastes, qui sont un des principaux arguments des antivaxx. Si vous croyez que les cas d’autisme ont sensiblement augmenté en lien avec telle ou telle campagne de vaccination qui a démarré un peu avant, alors démmerdez vous avec le graphique qui suit , qui repose sur des données tout ce qu’il y a de plus réelles, et expliquez-moi que la consommation de produits bio n’est pas la cause de la (supposée) « épidémie » d’autisme.

autisme-et-bio
Rassurez vous, amis coqueliciens, les producteurs bio, pour qui vous jouez le rôle de petits soldats contre la concurrence, ne sont pas responsables de l’accroissement du nombre de cas d’autisme, les deux courbes n’ont rien à voir l’une avec l’autre même si elles  évoluent  de manière parfaitement  semblable.

 « Corrélation n’est pas causalité ».

 Principe numéro 4 : Oui mais : pas de causalité sans corrélation

 Autant l’existence d’une corrélation (= deux choses évoluent de la manière ou de manière symétrique, ou bien se sont produites plus ou moins en même temps) ne garantit pas l’existence d’une causalité (= l’une explique l’autre), autant il est important de comprendre que s’il n’y a pas de corrélation, il n’y a pas de causalité.
Imaginons que l’on postule que l’augmentation des gaz à effet de serre dans l’atmosphère pourrait être responsable du réchauffement global, et qu'ensuite on constate en faisant des courbes sur les 300 dernières années que les deux n’ont rien à voir...alors il faudrait très certainement revoir le postulat de départ.
|Note pour Claude Allègre, Donald Trump et Didier Raoult : il se trouve que les deux évoluent très largement ensemble et que l’explication physique que l’on a postulée colle très bien avec ce qui est observé. Donc, oui l’augmentation des rejets de gaz à effet de serre est bien responsable du réchauffement climatique.]

Chers amis écolos, êtes-vous à ce stade d’accord sur le fait qu’il n’y a pas de causalité sans corrélation ? Etes-vous OK avec ça, c’est bon ?

Mais alors, du coup…comment ne pas constater ensemble que votre explication du soudain surgissement de tous ces coquelicots ne tient pas debout, étant donné que la corrélation à la base de la causalité que vous affirmez est largement bidon ? Dans votre hypothèse, on aurait donc un surgissement des coquelicots urbains au printemps 2020, alors que le bannissement des pesticides pour les collectivités territoriales était effectif au 1e janvier …. 2017.  On n’aurait rien vu au printemps 2017, on n’aurait rien vu au printemps 2018, on n’aurait rien vu au printemps 2019, et il a fallu attendre le printemps 2020, trois ans plus tard, pour qu’enfin les coquelicots réagissent au bannissement des pesticides honnis ?  Et c‘est même pire que ça, parce qu’on me dit que la mairie de Privas, du temps de la mandature précédente, quand elle était dirigée par la gauche plurielle avec la participation des Verts, avait déjà anticipé l’interdiction  et décidé d’empêcher les ouvriers communaux de se simplifier la tâche et de se soulager de la peine du désherbage à l’aide d’herbicides. Bref, ça fait des années qu’à Privas il n’y a plus de pesticides utilisés en ville, et tout à coup, des coquelicots se mettraient à pousser longtemps après ? Ils sont pas un peu longs à la détente vos coquelicots, quand même ? A ce rythme-là d’effet très différé, pourquoi ne pas expliquer cette flambée subite de coquelicots par les effets secondaires et bénéfiques du passage du « nuage de Tchernobyl » en 1986 ? Tant qu’à aller chercher une explication un peu loin en arrière…

 Toute votre logique est d’autant plus bancale qu’en réalité, contrairement à ce que vous croyez, le glyphosate, qui est l'herbicide que vous honnissez le plus et qui était le plus répandu, se dégrade très rapidement dans le sol, etil disparaît plutôt sans laisser de traces. Je pense que, même pas quelques années après, mais juste quelques jours après il aura disparu du lieu où il a été utilisé. On dit ainsi qu’il est très peu « rémanent », contrairement par exemple à cette fameuse bouillie bordelaise que vos copains du bio (mais pas que eux) accumulent dangereusement dans leurs sols, au grand dam de la faune non cible qu’ils endommagent, comme les vers de terre.

Bref, à ce stade de la discussion, vous devriez normalement avoir abandonné votre hypothèse qui confine à la certitude, sur cette simple base-là : il n’y a pas de causalité, tout simplement parce qu’il n’y a même pas de corrélation effective.


Mais pourquoi tant de coquelicots à cet endroit-là à ce moment-là, alors ?

En fait, en enfourchant mon vélo, je connaissais déjà l’explication, vu que je bosse sur place et que comme tout privadois je connais l’histoire récente du lieu. Je vais vous faire comprendre la bonne explication à l’aide de quelques photos.

Voici d’abord une vue prise d’un peu plus loin :

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Au fond, c’est la zone à coquelicots, au-dessus de la rambarde. Et au premier plan, même pas 100 m plus loin, et, on le voit bien, il n’y a plus de coquelicots (ou presque). Je sais, je sais, vous voulez des coquelicots, mais désolés, là il n’y en a pas, et ne pensez pas que c’est parce que quelqu’un a illégalement mis des tonnes d’herbicides sur cet endroit, vous voyez bien que la végétation y est très abondante (voire luxuriante, chaque fois je me dis que j’aurais bien envie d’y emmener mes chèvres pour qu’elles s’occupent de tout ça).

Pour comprendre pourquoi il y en a plein à l’arrière-plan le long de la rambarde et quasiment pas au premier plan dans exactement la même zone de la ville, il va falloir laisser tomber les obsessions monomaniaques autour des pesticides et raisonner un tout petit peu en « écologue » plutôt qu’en « écologiste » :

La butte où vient de se produire l’explosion coqueliquesque est située sous la nouvelle piscine de Privas, ouverte en juillet 2019, et elle a été profondément réaménagée  au cours de et après ces travaux, avec des bulldozers qui ont laissé le sol à nu pendant tout l’hiver précédent. Sans aucune concurrence d’aucune plante déjà installée, les très opportunistes coquelicots ont pu coloniser le lieu et pousser comme des malades à cet endroit-là au printemps suivant. D'où le festival de rouge qui me rappelle l’esthétique d’un meeting de Lutte Ouvrière, ce qui n’est vraiment pas pour me déplaire.
Alors qu'à peine 5 m plus loin (de l’autre côté des escaliers) ou 50 m plus loin (près du théâtre), il n’y a quasiment pas de coquelicots, du fait de la concurrence d’une autre végétation déjà profondément installée (c’est pour ça que les coquelicots sont au bord des chemins, là où les autres ont plus de mal à pousser, j'imagine).

 

Il est donc temps de reprendre son rasoir d’Ockham bien en main et de se demander : quelle est la meilleure hypothèse ?

Celle des écologistes anti-pesticides qui postulent une causalité très aléatoire sur la base d’une absence de corrélation claire ?

Ou celle d’une démarche d’ « écologie » en tant que science des interactions à l’intérieur d’un milieu, et qui constate que l’histoire récente de cette butte explique très bien pourquoi, en fonction de la manière dont poussent les coquelicots par rapport à d’autres plantes, on en trouve plein à cet endroit-là à ce moment-là ?

Permettez-moi une prédiction, pour finir (parce qu’une théorie scientifique doit généralement aussi être capable de prédire des choses) : je vous mets ma main au feu qu’au fur et à mesure des années, il va à cet endroit y avoir de moins en moins de coquelicots, parce que d’autres plantes, moins opportunistes mais plus solidement implantées, vont progressivement prendre une partie de la place que les coquelicots monopolisent très largement aujourd’hui.

Je vous rappelle que selon votre hypothèse à vous, il va se produire l’inverse : l’effet terriblement délétère des pesticides  désormais interdits va encore s‘estomper, et les coquelicots s’épanouir de plus en plus.
On prend les paris et on en recause chaque année à la même époque ?

 Principe numéro 5 : Se méfier du biais de confirmation, ou : « On voit ce que l’on croit »

 Reste à comprendre comment des gens sensés peuvent imaginer des hypothèses qui ne tiennent pas la route, et éventuellement s’y accrocher ensuite même contre l’évidence.

Un premier aspect des choses, sur le genre de questions qui nous occupe, est évidemment le manque de culture scientifique, dans un pays où « être cultivé » signifie avoir des connaissances en littérature ou en art, mais pas en sciences. Tu peux être une burne complète en sciences et passer pour quelqu’un de cultivé quand même. Il suffit de constater que la chaîne télé culturelle du pays, Arte, n’a plus aucune émission scientifique depuis des années, et a même carrément tendance à promouvoir les pseudosciences lorsqu’elle s’immisce dans le domaine via des documentaires qui lui font sans doute jouer un rôle plus délétère que celui de TF1 ou M6. Avoir une culture scientifique, ça ne veut pas forcément ni même essentiellement dire « avoir plein de connaissances en sciences », ça veut peut-être surtout dire « avoir une culture de la manière scientifique de raisonner, de la manière dont la science fonctionne et construit sa compréhension du réel ». Dans l’exemple qui nous occupe, ça veut dire commencer par avoir un réflexe darwinien et émettre des hypothèses fondées sur le rôle de la sélection naturelle. Par exemple.

Mais l’on peut penser aussi que l’origine de l’hypothèse « c’est grâce à l’interdiction des pesticides en ville que les coquelicots ont pu s’épanouir » repose surtout sur un biais cognitif dont nous sommes tous victimes : la tendance à chercher dans le réel des confirmations de ce que l’on pense a priori (plutôt que de se mettre en danger en y cherchant des faits qui contredisent notre vision du monde). C’est ce que je résume en disant qu’en fait, on ne croit pas ce que l’on voit, mais on voit ce que l’on croit.

Je me souviens que la première fois que j’avais été exposé à cette idée, c’était dans le cours de Terminales de philo, au cours duquel l’ami Alphonse nous expliquait, en utilisant les  Réflexions sur la question juive de Sartre, que l’antisémite, en tant que fanatique obsédé, passe son temps à voir partout autour de lui des signes de tout ce qui ne tourne pas rond chez les juifs ou à cause des juifs. Son esprit ne va tout simplement ni remarquer ni enregistrer les faits, même les plus gros, qui ne collent pas avec sa vision du monde ;  mais il va par contre  immanquablement emmagasiner tous les faits, même les plus infimes, qui semblent confirmer ses a prioris. Ainsi fonctionnent les racismes, mais ainsi fonctionne aussi, je suis désolé de le dire, l’hystérie anti-pesticides.

 Pour l’illustrer concrètement, je prends toujours cet exemple ô combien éloquent de l’énorme bourde d’Elise Lucet et de son équipe dans la première de leur série d’émissions grotesques sur les pesticides. Il s’agit du  Cash Investigation du 2 février 2016 , dont le point de départ est un chiffre super alarmiste selon lequel 97% des aliments que nous consommons seraient contaminés par des pesticides. C'est donc super  dangereux, mais heureusement, comme le confirmait dans un chat du lendemain Martin Boudot, le producteur de ce reportage, il y a les produits bios, qui sont l’essentiel du 3% de pas contaminés restant. Or, tout cela repose sur une interprétation complètement à contresens d’un document de l’EFSA, qui montre que 97% des aliments contiennent des résidus de pesticides dans des doses légales (c’est-à-dire à des doses très faibles voire invisibles), alors que 3% des aliments contiennent des doses supérieures aux seuils autorisés (qui eux-mêmes sont très protecteurs, parce que 100 fois inférieurs à la dose sans effet, c'est à dire ingérée quotidiennement pendant toute la vie et mesurée sur animaux). Bref, ce que nous dit l’EFSA, à propos des pesticides, c’est que 97% de nos aliments sont absolument totalement et complètement safe, y a vraiment pas à s’inquiéter. Mais dans l’émission la paire Boudot/Lucet comprend exactement l’inverse. Et le pire est que, au moment où ils le disent dans le reportage, on voit à l’écran la page du site de l’EFSA avec le titre complet et correct !!!!!

Quand on en discute avec les élèves, qui hallucinent à chaque fois, ils ont tendance à immédiatement remettre en cause soit l’intelligence des journalistes, soit leur intégrité professionnelle. Et on peut les comprendre, au vu de la répétition des émissions et des erreurs allant toujours dans le même sens, malgré cette énorme bourde initiale qui aurait pu signifier la fermeture définitive du programme pour incompétence notoire ou malhonnêteté avérée. Mais j’essaie systématiquement de proposer une autre piste, un peu plus charitable, et surtout plus générale, avec une leçon à tirer pour chacun d’entre nous : la raison pour laquelle les journalistes anti-pesticides ont lu le document de l’EFSA complètement de travers, c’est peut-être qu’ils n’y ont pas lu ce qui y était vraiment écrit, mais ce qu’ils ont cru (en fonction de leurs convictions profondes) qu’il allait y être écrit. Ce qui était écrit était trop éloigné de leurs préjugés pour qu’ils puissent simplement le voir, le constater, à défaut évidemment d’y adhérer.

 « On voit ce que l’on croit… »

Et les militants anti-pesticides de mon bled ont vu dans la butte aux coquelicots ce qu’ils croyaient, c’est à dire l’action bénéfique de l’absence de pesticides, sans pouvoir simplement imaginer une autre hypothèse que celle qui vient confirme leurs préjugés profondément ancrés.

Espérons que ce petit billet argumenté leur aura fait prendre conscience de ce phénomène…

Deux dernières choses pour finir.

D’abord, tant qu’on y est, enfonçons le clou, toujours autour des coquelicots, avec cette photo marrante prises par mon pote Thomas :

2-coquelicots

Que voit-on sur cette photo ? Un coquelicot parfaitement épanoui, à gauche, qui fait plaisir à voir, surtout pour ceux qui veulent des coquelicots ; et à droite un autre coquelicot qui a l’air bien plus mal en point, qui peine à éclore et qui est plus rabougri, et pour cause : il est envahi par les pucerons.

Moralité de l’histoire racontée par cette image: si vous voulez voir des coquelicots, aspergez les d’insecticide, pour les aider à se porter mieux.


Et ensuite, pour finir, je vous propose une autre histoire récente qui montre à nouveau à quel point les militants anti-pesticides voient l’action des pesticides partout, comme d’autres reconnaissaient en toute chose l’effet du poumon

Le poumon vous dis je © P. Chevrier
 

Il semble que l’apiculture se porte à merveille ces jours-ci, et que ça nous promet une super récolte de miel pour cette année. Les abeilles sont nombreuses et en pleine forme, ça butine à mort comme on dit chez les Balkany [Balkany… butin… humour], et tout va pour le mieux dans le meilleur des mondes de ce côté-là. Tant mieux.

Quand on se demande comment ça se fait, on jette un coup d’œil sur le jardin, on voit que les fleurs qui nourrissent les abeilles sont elles-mêmes en pleine forme, et on se dit que c’est sans doute grâce aux conditions climatiques favorable de ce printemps qui a été bien assez chaud comme il fallait et bien arrosé quand il fallait, et qu’on a du bol, quoi.

On se dit ça… quand on n’est pas un militant anti-pesticide qui pour sa part pense plutôt que c’est grâce au confinement et au fait que les agriculteurs ont moins travaillé et moins répandu d’insecticides, et donc, ça a moins tué les abeilles qui du coup sont pour une fois nombreuses et en pleine forme, CQFD.

Je vous laisse reprendre un à un tous les principes de raisonnement exposés dans ce billet en train d’enfin se conclure, les appliquer à cette situation concrète, et enfin aller voir si besoin  ce billet bien informé qui détaille tout ça.

 

Conclusion :

Pour ne pas s’enfermer dans ses propres biais de confirmation, il est important d’aller exposer ses idées à la réfutation de ceux qui pensent autrement, pour voir si des fois ils n’auraient pas raison (ou pour solidifier sa propre argumentation)

C’est d’une certaine manière ce que je fais ici, avec ce billet, en proposant aux Coquelicots de Privas de réfuter mon argumentation, et je publierai moi-même dans les commentaires leurs remarques critiques si ils/elles ne sont pas abonnés à Médiapart.

En sens inverse, je suis forcément convaincu que les militants anti-pesticides (et les écolos en général)  pourraient vraiment profiter intellectuellement d’une fréquentation plus régulière et soutenue des billets publiés sur ce blog, qui va souvent à l’encontre de leurs conceptions.


Yann Kindo

 

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