Contre le principe de précaution

Le titre de ce billet apparaîtra certainement comme « provocateur», même s'il ne l'est pas1. En effet, par : « contre le principe de précaution », il sera probablement d'abord entendu : « contre le fait de prendre des précautions », alors qu'il ne s'agit pas du tout de cela. Que l'on se rassure, l'auteur de ces lignes est plutôt du genre trouillard qui ne prend pas de risques, et, par exemple, en voiture, il met toujours sa ceinture et ne dépasse pas les limitations de vitesse2.

Non, ce qu'il s'agit de remettre en cause, ici, c'est la notion de « précaution » érigée en « principe », tel que celui-ci est désormais inscrit dans la constitution française depuis 2005. Son acceptation courante (pour ne pas dire « à peu près systématique ») serait :

 

« lorsque l'on est confronté à quelque chose de nouveau, généralement un produit de la science et de la technologie, si l'on ne connaît pas ses effets à long terme et que l'on n'a pas la garantie de son innocuité, il vaut mieux, au nom du principe de précaution, s'abstenir d'utiliser cette nouveauté ».

 

Ce raisonnement aux airs de bon sens s'est imposé comme une sorte de passage obligé de beaucoup de débats tels que ceux sur les OGM, les ondes électro-magnétiques ou les nanotechnologies. Pourtant, il suffit de quelques secondes de réflexion pour en mesurer tout la nullité : on ne connaît jamais et on ne connaîtra jamais A PRIORI les effets à long terme de rien du tout, pas plus des OGM que de la consommation de protéines de soja bio sur fond de musique indienne en portant un bonnet péruvien. On peut explorer en amont, se poser des questions judicieuses, se donner des garanties, mais jamais, en aucun cas, on ne pourra réellement prouver une innocuité. C'est juste impossible, car prouver une innocuité, c'est prouver une absence de risque, c'est à dire démontrer une inexistence. Et cela, personne ne peut le faire. Essayez de prouver l'inexistence de Dieu, ou même du Père Noël, pour voir... On ne peut que prouver l'existence de certaines choses, pas leur inexistence. L'acceptation commune du principe de précaution est donc un non-sens absolu, qui dit que quand on ne sait pas tout, mieux vaut ne rien faire. A l'heure actuelle, nous mangerions encore de la viande crue si ce principe-là avait été appliqué dès l'aube de l'humanité, car, en l'absence de connaissance des effets à long terme de la consommation de viande cuite, mieux aurait valu s'abstenir...

 

Au-delà de ces remarques de simple logique et quelque peu « intemporelles », deux ouvrages parus les derniers mois viennent nourrir la machine à réfléchir, à propos de la codification et la judiciarisation du principe de précaution, et des conséquences sociétales que cela provoque dans la France de 2010.

 

Le plus récent des deux, et qui bénéficie d'une certaine promotion médiatique du fait de la notoriété de son auteur, est le dernier livre de Jean De Kervasdoué : La peur est au-dessus de nos moyens. Pour en finir avec le principe de précaution.3 Cet ouvrage est consacré aux peurs contemporaines et aux incohérences auxquelles elles peuvent conduire. Il qui vaut mieux je crois que son titre et que sa Quatrième de de couverture, a priori peu engageants - Les prêcheurs d'apocalypse , titre du précédent, sonnait mieux, je trouve.

 

 

 

Le deux premiers tiers du livre sont consacrés à une revue de ces peurs et de certains réflexes qui se sont imposés dans le « grand public ». On y trouvera beaucoup de choses intéressantes, en passant un peu du coq à l'âne, avec d'intéressants développements sur l'idéologie du « naturel et du « bio »4, sur l'utilisation trompeuse des statistiques et des probabilités (des pages qui rappelleront celles de Norman Baillargeon dans son « Petit cours d'autodéfense intellectuelle »5), sur la peur de tout ce qui est « cancérigène », sur la biodiversité et les extinctions d'espèces, sur le nouvel obscurantisme contemporain à propos des OGMs, des ondes électro-magnétiques ou des nanotechnologies. Chacun y trouvera certainement matière à réflexion voir à remise en cause de ses propres convictions, même si personnellement je n'adhère pas à tous les arguments avancés (notamment les quelques fois où l'auteur évoque la « compétitivité » de la France, de ses entreprises et de son agriculture, arguments qui ne sont vraiment pertinents que pour ceux qui adhèrent au jeu de la concurrence et de la compétition en matière économique).

La cible des critiques est bien évidemment souvent l'écologie politique, qui cristallise toute ces dérives irrationnelles, ce qui donne l'occasion à Jean de Kervasdoué de procéder à cette mise au point essentielle :

 

« Je plaide pour séparer l'écologie (science de la nature) de l'écologie politique (mouvements d'opinions plus ou moins canalisés par des partis et des associations). S'il est indispensable d'avoir une politique qui traite des questions écologiques, comme il l'est d'avoir une politique qui traite des affaires scientifiques, la politique scientifique n'est pas plus scientifique que la politique écologique n'est... écologique. » (p. 42)

 

Il vaut la peine de s'arrêter sur cette phrase et d'y réfléchir. On pourra être d'accord avec ça, même si on est en désaccord avec Jean de Kervasdoué sur le plan politique, ce qui est très probablement mon cas6. Il s'agit ici de refuser que les « écologistes politiques » se drapent du prestige de la science pour enrober leurs présupposés idéologiques, mais aussi de récuser toute inférence politique automatique des travaux de l'écologie scientifique, comme si la science dictait une politique à conduire, comme si celle-ci n'était pas justement affaire de choix, de conflits d'intérêts et de luttes7.

 

On approuvera aussi avec force cette autre mise au point :

 

« Il est fréquent, pour ne pas dire habituel, que des scientifiques donnent des avis hors de leur domaine d'expertise et ainsi trompent leurs contemporains. Hors de leur domaine d'expertise, ils ne sont ni plus ni moins légitimes que n'importe qui d'autre. Leurs opinions politiques se dissimulent alors sous leur titre professoral auquel le public, à tort dans ce cas, attribue une légitimité. Ils l'usurpent.

Bien entendu, l'inverse est aussi fréquent, et il n'y a rien de plus agaçant pour un spécialiste d'un domaine que de se voir dire que tout est affaire d'opinion, que n'importe qui peut parler de tout, en ayant l'idée de rien. » (p. 43)

 

 

Le chapitre consacré à l'épisode de la grippe A est particulièrement efficace. Il n'est pas possible de le résumer ici, mais on peut en citer la problématique :

« [Cette crise] montre comment les aspirations contradictoires de la population, amplifiées par les gouvernants, conduisent à l'effilochement du tissu social en général et à celui du système de santé en particulier. En cherchant à protéger la population, on l'infantilise, on la méprise. » (p. 131).

 

La transition est alors toute trouvée vers ce qui constitue le sous-titre du livre et l'objet de ce billet : le principe de précaution. Celui-ci est entré en février 2005 dans la Constitution française via la Charte de l'environnement, sous la forme suivante :

 

« lorsque la réalisation d'un dommage bien qu'incertaine en l'état des connaissances scientifiques, pourrait affecter de manière grave et irréversible l'environnement, les autorités publiques veilleront par application du principe de précaution, et dans leurs domaines d'attribution, à la mise en œuvre des procédures d'évaluation des risques et à l'adoption des mesures provisoires et proportionnées afin de parer à la réalisation du dommage. »

 

On le voit, cette définition juridique du principe apparaît au premier abord beaucoup plus « raisonnable » que l'acceptation courante évoquée au début de ce billet, que l'on pourrait légitimement rebaptiser « principe de stérilisation de l'action ». Là aussi, à première vue, qui pourrait s'opposer à une formulation aussi habile, à quelque chose d'aussi évident, et récuser sa constitutionnalisation protectrice ?

Jean de Kervasdoué commence par rappeler que l'on est là dans une logique différente de celle de la prévention des risques, qui sont eux des phénomènes avérés, même si non certains de se transformer en dommage réel :

« dans le cas de la "précaution", l'incertitude ne porte pas sur l'occurrence du risque, mais sur sa nature, elle porte sur le risque lui-même. Le risque est seulement probable, non encore confirmé scientifiquement. L'existence du risque n'est qu'une hypothèse par essence encore non vérifiée. » (p. 180)

Et encore, bien souvent, l'existence « possible » d'un risque, sans même que celui-ci soit « probable », conduit à l'invocation de principe de précaution. Or, comme, à la limite, tout est toujours possible....

(Dé)formation professionnelle oblige, l'auteur s'intéresse d'abord au développement de ce principe en médecine, depuis notamment l'affaire du sang contaminé, de sinistre mémoire. Il reste dans ce domaine très prudent pour jauger d'éventuels... excès de prudence, et estime que, dans le domaine de la santé, les juges ont fait une utilisation mesurée du principe de précaution, qui le rend semblable au plus classique « principe de prévention ». Après avoir présenté ce qu'il en est de la jurisprudence à l'échelle européenne, l'auteur précise la situation hexagonale :

« Jusqu'au début de l'année 2009, pour les juges français, le principe de précaution n'exigeait pas la preuve de l'absence de risques, mais la mise sur pied de procédures préalables qui sont l'occasion d'une expertise des risques par des "agences" sanitaires véritablement indépendantes. » (p. 193). Mais se produit un « tournant "historique" » avec un jugement de 2008 du Tribunal de Grande Instance de Nanterre, en partie confirmé par la Cour d'appel de Versailles le 4 février 2009 : la justice tranche en faveur de personnes se prétendant « électrohypersensibles », et condamne un opérateur de téléphonie mobile à leur verser de fortes amendes et à démanteler son antenne. Dans cette affaire, en lisant le verdict, on se rend compte que la justice statue en ce sens en l'absence de preuve scientifique de l'existence des risques, mais en s'appuyant... sur l'existence de mesures de précaution mises en place par l'autorité publique au nom du principe de précaution, y voyant la preuve avérée de l'existence de tels risques ! Autrement dit : puisque les gens sont inquiets, on va édicter des normes qui n'ont pas forcément beaucoup de fondement scientifique mais qui vont rassurer, normes dont l'existence-même va ensuite être un argument pour s'inquiéter encore plus (« ils prennent des mesures de précaution, c'est bien qu'il y a un risque avéré, non ? »). Pour s'inquiéter, et même pour condamner en justice en l'absence du moindre début de commencement d'une preuve de l'existence du risque. On voit bien à travers cet exemple comment le principe de précaution nourrit un engrenage de la déraison.

On assiste donc ici à une perversion du droit, puisque la charge de la preuve revient alors à l'accusé (et non à l'accusation) ce qui est d'autant plus pervers qu'il s'agit de prouver une absence de risque, c'est à dire une inexistence...ce qui, nous l'avons vu, est en bonne logique rigoureusement impossible ! Tout cela renvoie en fait aux normes juridiques de l'Inquisition, plus que d'une justice moderne.

La tableau de l'absurdité est à peu près complet lorsque l'on se rend compte, comme l'explique l'auteur, que lorsque le signal de l'antenne-relais diminue (au nom du principe de précaution) il faut augmenter celui du téléphone lui-même, objet que, contrairement à l'antenne, on se colle à l'oreille...

D'une certaine manière, l'absurdité n'est pas qu'une conséquence de l'application du principe de précaution, elle est dans la rédaction de l'article 5 de la Charte de l'Environnement, qui exige d'appliquer un principe... nulle part défini !, tout en recommandant de prendre des mesures conservatoires qui soient proportionnelles à l'intensité d'un risque... que l'on ne connaît pas ! Comment être proportionnel à l'inconnu ? L'article 5 ne le précise pas.... « La faiblesse rédhibitoire du principe de précaution est épistémologique. Comment peut-on prétendre agir alors que l'on ne connaît ni la nature du dommage, ni le moyen de le prévenir ? Et quand on passe brièvement en revue les grands scandales sanitaires, force est de constater que le principe de précaution n'aurait rien apporté. » (p. 217). Ainsi, dans la toute récente affaire du Médiator, qui semble s'imposer comme la nouvelle référence ultime des autoproclamés « lanceurs d'alerte », à quoi a ou aurait servi le principe de précaution, puisque, en l'occurrence, les connaissances établies débouchaient depuis longtemps sur une balance bénéfice/risque manifestement très défavorable à ce médicament, dont la commercialisation maintenue ne peut s'expliquer que par des défaillances des autorités compétentes, très probablement sous influence/pression des laboratoires Servier ? L'auteur, qui a rédigé son manuscrit avant que n'éclate l'affaire du Médiator, démontre l'absence de pertinence du principe de précaution dans les cas archétypaux que sont le sang contaminé, l'amiante, la vache folle ou la canicule de 2003. « Il est logiquement impossible de prendre des précautions quand on ne sait pas, et, si l'on sait que l'on court un quelconque danger, si l'on peut en imaginer les causes, ce principe n'ajoute rien à la nécessaire prudence. » (p. 220).

Au final, aujourd'hui, le mécanisme d'implantation de la paranoïa est souvent le même, d'une peur à l'autre, se nourrissant de l'idéologie du principe de précaution :

« une minorité agissante persuade la presse du bien-fondé de son inquiétude, des articles paraissent, les pressions sur le gouvernement et le Parlement s'accroissent. Des projets de réglementation s'élaborent. Le débat devient technique. Le fondement de la peur se légitime. Elle devient " sérieuse" et " justifiée" , puisque l'Etat s'en occupe. » (p. 207).

La sentence de Jean de Kervasdoué est à la fois brutale et habile, même si certainement exagérée :

« Le principe de précaution serait interdit si on l'appliquait à lui même, tant il est dangereux. » (p. 232)

Là où se trouve l'exagération selon moi, c'est dans la lecture de la société contemporaine uniquement autour de cette grille de lecture de la précaution. En effet, on peut penser que « la dureté des relations sociales et la brutalité des relations humaines », que déplore l'auteur sur la même page, ont toute une série d'autres causes, et, notamment, en ce qui concerne le premier point, l'appropriation privée des moyens de production et la concurrence de tous contre tous, c'est à dire la société de classes dont le moteur est la recherche du profit8....

 

 

Cette idéologie de la précaution pouvant confiner à l'absurde avait déjà été analysée en détails en 2010 par les sociologues Gérard Bronner et Etienne Géhin dans leur petit livre L'inquiétant principe de précaution9. Celui-ci s'ouvre sur une autre affaire judiciaire liée à la téléphonie mobile, l'interdiction faite à Orange par le tribunal de grande instance de Créteil d'installer une antenne relais dans le 13e arrondissement de Paris, suite à une plainte de riverains au nom du « principe de précaution ». C'est à partir de cette affaire, qu'ils jugent « inquiétante », que les auteurs ont construit leur problématique :

« Si nous nous sommes intéressés à ce que nous appelons le précautionnisme, c'est à dire la doctrine qui sous-tend la volonté d'appliquer partout le principe de précaution, c'est qu'au cours des quinze dernières années ses manifestations sont devenues si envahissantes que nous ne craignons pas de le considérer comme le fait idéologique majeur de ce début de millénaire. Le but de cet essai sera de dévoiler les applications juridiques, économiques et sociologiques du précautionnisme, ses non-dits et même parfois les éléments impensés qui en font un danger redoutable pour nos sociétés. » (p. 6)

 

 

 

Là aussi, si on laisse de côté la question des ravages du capitalisme, qui parfois ruinent (littéralement) ces sociétés et pèsent beaucoup plus dans les malheurs quotidiens de milliards d'être humains que les dégâts du dit « précautionnisme », on suivra volontiers les auteurs dans leur démonstration. Ceux-ci ne mobilisent pas comme Jean de Kervasdoué la verve du brillant polémiste, mais plutôt les ressorts de la sociologie de l'information et de la connaissance, mais aussi, et c'est peut-être là le plus intéressant, les enseignements de la psychologie cognitive. Par exemple, Jean de Kervasdoué affirme dans son livre que somme des intérêts individuels ne constitue pas forcément l'intérêt général, surtout lorsque l'on parle de santé publique10. Bronner et Géhin le démontrent en détail, en s'appuyant sur certaines expériences de psychologie cognitive, comme le jeu des prisonniers11. Plusieurs expériences témoignent ainsi de biais cognitifs dans notre perception des risques, notamment du fait d'une perception erronée des probabilités – et tout particulièrement d'une surestimation des faibles probabilités – ou bien encore d' une tendance à être paradoxalement plus à l'aise avec des risques forts que l'on connaît bien plutôt qu'avec des risques faibles que l'on connaît mal. Ces expériences de psychologie cognitives ont tendance à ruiner les soubassements de la théorie économie néoclassique fondée sur des modèles abstraits postulant la rationalité des acteurs, mais on découvre ici qu'elles interrogent fortement la pertinence de la constitutionnalisation d'un « principe de précaution » :

 

« L'opinion publique pèse fortement sur la décision politique, ce qui n'est pas illégitime en démocratie12. La difficulté naît de ce que ses préférences ne vont pas toujours dans le sens de l'intérêt général, notamment lorsqu'elle est victime d'une erreur cognitive si répandue et si bien installée, la surestimation des faibles probabilités, que même le prestige de certains experts ne peut la contrebalancer sur le marché des idées. Cette indexation de la décision politique sur les volontés de l'opinion publique (ou sur la représentation que les responsables politiques se font de l'opinion politique et de ses volontés) semble être une tentation d'autant plus forte qu'elle est (…) l'objet d'un traitement médiatique intense. » (p. 60)

 

Face aux experts, les partisans d'une version maximaliste du principe de précaution – le maximalisme étant sa pente naturelle – tirent ainsi avantage dans le débat public d'un désir d'absolu et de certitudes, là où les experts, en bons scientifiques, sont obligés d'indiquer les limites de la connaissance, qui n'est, elle, jamais absolue. Je me souviens ainsi d'un reportage de Canal +, prétendument censuré et qui ne l'a jamais été, qui s'efforçait de « révéler » la dangerosité des OGM13. Une journaliste interroge un expert et lui demande si il peut garantir avec certitude l'innocuité des OGM en circulation. Un montage habile montre alors l'expert répondre, de manière un peu embarrassé, que non, il ne le peut pas. Et le commentaire en voix off de pérorer alors sur ces inconscients d'experts qui autorisent des produits dont ils ne peuvent pas garantir l'innocuité. Ce que les journalistes de Canal + ont démontré à cette occasion, ce n'est ni la dangerosité des OGM ni l'incohérence des experts, mais plutôt toute l'ampleur de leur bêtise et de leur incompréhension du problème, en demandant des garanties absolues que personne n'est en mesure de fournir, du fait même de ce qu'est une connaissance scientifique : celle-ci ne peut en effet proposer au mieux que des sortes de certitudes provisoires, « jusqu'à preuve du contraire ». Que ceux qui veulent de l'absolu se tournent vers Dieu et les religions, excellents pourvoyeurs en la matière, et qu'ils n'oublient pas de prier pour conjurer les aléas de l'existence que la Nature nous propose de manière plus ou moins douloureuse...

 

« Les avocats du principe de précaution tirent souvent avantage de la réserve des scientifiques (…). Comme il s'agit de questions de santé publique, les scientifiques jugent sans doute plus prudent de mettre en avant le caractère toujours provisoire de leur expertise. De cette réserve, certains croient pouvoir inférer que c'est l'incertitude qui domine les débats et que, dans ces conditions, le principe de précaution doit s'appliquer. » (p. 76)

 

Bronner et Géhin citent par exemple, parmi tant d'autres, cette déclaration de l'association Greenpeace, qui est on le sait une des grosses têtes d'affiche en matière d'absurdité précautionniste et d'impératifs environnementalistes absolus:

 

« Les conséquences écologiques des disséminations dans l'environnement des plantes transgéniques sont, en l'état actuel des connaissances, impossibles à évaluer dans le long terme. C'est pourquoi Greenpeace s'oppose résolument à la culture à grande échelle des plantes génétiquement modifiées. » (cité p. 66)

 

Les auteurs commentent ainsi :

 

« Cette association n'argumente pas ici sur la dangerosité supposée des OGM pour la santé humaine, attendu que, dans leur immense majorité, les recherches suggèrent leur innocuité ; en revanche, elle signale un point qui risque d'être durablement embarrassant pour les promoteurs des organismes génétiquement modifiées : que peut-on dire avec certitude sur la question de l'impact de ces nouvelles cultures sur l'environnement ? Malgré des travaux rassurants, la vérité est que, compte tenu de la complexité de l'écosystème14, nul ne peut répondre à cette question de façon satisfaisante. C'est le point le plus problématique de l'application maximaliste du principe de précaution […] parce qu'on peut être assuré, avec ce type d'arguments, que les cultures OGM ou toute autre innovation technologique de ce genre seront interdites pour longtemps. » (p. 66)

 

Cette conjonction de biais cognitifs et d'hypocrisie précautionniste autour de la notion de « certitude » débouche sur la multiplication des demandes de moratoires :

« L'opinion publique, et certains décideurs politiques ne cessent d'en appeler à des moratoires : moratoire sur les OGM, moratoires sur les lignes à très haute tension... parce que, selon elle, l'impact que ces technologies pourraient avoir sur la santé humaine ou animale ou sur l'environnement est incertain. Il est possible d'imaginer, à la lumière des expérimentations de la psychologie cognitive, que, si les risques impliqués par celles-ci étaient avérés, les populations s'en arrangeraient comme elles ont appris à s'arranger de la consommation de produits authentiquement cancérigènes comme l'alcool ou le tabac, par exemple. Face à l'incertitude, c'est clairement la fiction du pire qui domine les débats. (…). "Dans le doute abstiens-toi" est peut-être un proverbe plein de sagesse, mais il ne peut servir de programme politique de gestion des risques publics, en particulier lorsqu'il révèle la curieuse paralysie de la décision humaine face à l'incertitude. » (p. 71)

 

Je voudrais maintenant mettre en lumière deux développements figurant dans cet ouvrage et que je trouve particulièrement pertinents :

Le premier est constitué par l'analyse qui est faite du triomphe médiatique du discours précautionniste, et des raisons de ce succès. L'analyse porte d'abord sur le phénomène Internet est sur ses répercussions, en allant par exemple voir ce qui se dit sur les forums à propos des OGM. L'analyse est qualitative15, mais aussi, ce qui commençait à devenir indispensable16, strictement quantitative. Bronner et Géhin proposent page 148 un tableau répertoriant les orientations des 100 premier sites apparaissant sur Google lorsque l'on fait une recherche sur des thèmes comme l'astrologie, le monstre du Loch Ness, le Saint Suaire, mais aussi les dangers éventuels de l'aspartam, des OGM ou des lignes THT – il aurait été aussi intéressant de voir ce qu'il en est pour la question des attentats du 11 septembre 2001. Le verdict, que les auteurs s'efforcent d'expliquer, est sans appel :

« Nous nous bornons, en tant que sociologues, à constater que la concurrence des produits cognitifs sur Internet est défavorable à ceux d'entre eux qui défendent la connaissance orthodoxe. (…) nous avons trouvé, avec une constance remarquable que, quels que soient les sujets mentionnées plus haut, on obtenait une fréquence de 70% en faveur de sites crédules (en excluant de ce calcul les sites neutres). (…). Il nous paraît acceptable de supposer que cette concurrence déloyale sur le marché cognitif puise à la source de la motivation des croyants, qui est supérieure à celle des sceptiques.17» (p. 150). Au-delà du cas significatif d'Internet, le problème est posé pour l'ensemble des médias, avec les effets peut-être du fait que les journalistes sont des hommes comme les autres soumis aux mêmes biais cognitifs, mais aussi des logiques propres à ce champ :

« La libéralisation des grands médias et leur mise en concurrence, si elle est une tendance naturelle [sic] et positive des sociétés démocratiques, a cependant des effets pervers. Elle impulse notamment un rythme de diffusion de l'information qui n'accompagne pas toujours celui de la connaissance. Dans certains cas, même, cette concurrence et la volonté de proposer une information spectaculaire conduisent certains médias très officiels à des dérives consternantes.18 » (p. 152)

Si la connaissance scientifique est certainement moins « vendeuse » que la rhétorique de l'inquiétude, l'amour immodéré des médias pour la « controverse » est sans doute également en cause, à travers ce que les auteurs appellent de « faux effets de controverse » : après avoir jeté le discrédit sur les scientifiques « officiels », on s'attache à promouvoir le discours de chercheurs « indépendants »,

 

 

Enfin et surtout, le passage qui m'a le plus intéressé dans cet ouvrage est celui qui explore un autre biais cognitif qui est au fondement de l'idéologie précautionniste, à savoir l'idée selon laquelle « la nature fait bien les choses » (et donc qu'il faudrait donc s'abstenir de trop la toucher). Ce développement correspond à d'autres recherches qui m'avait intéressées, comme celles de Dominique Guillo dans son ouvrage Ni Dieu, ni Darwin, les français et la théorie de l'évolution19. Comme Dominique Guillo, Bronner et Géhin s'appuient sur un cas de problème biologique concret, pour voir comment les réponses des « sondés » font émerger leurs représentations en matière d'évolution. Voici d'abord le problème, pour que chacun puisse jouer le jeu pour lui-même avant de passer à la suite :

 

« A l'état sauvage, certains éléphanteaux sont porteurs d'un gène qui prévient la formation des défenses. Les scientifiques ont constaté récemment que de plus en plus d'éléphanteaux naissent porteurs de ce gène (ils n'auront donc pas défenses devenus adultes). Comment expliquez vous cette situation ? » (p. 87)

 

L'explication « officielle », qui sera sans doute contestée par des chercheurs « indépendants », est darwinienne en diable [ATTENTION : SPOILER !] : les braconniers chassant évidement uniquement les éléphants porteurs de défenses, ceux qui n'en ont pas sont épargnés et se reproduisent donc plus et plus facilement. D'où la diffusion croissante du gène en question, par cet effet classique de sélection naturelle. Or, parmi les interviewés, cette explication darwinienne est beaucoup moins répandue que des hypothèses finalistes ou lamarckiennes du genre « n'ayant plus besoin de défenses, l'éléphant s'adapte » ! Les auteurs rappellent l'existence du biais de la taille de l'échantillon - on s'émerveille du résultat final de la sélection, celui que l'on a sous les yeux et que l'on juge tellement « adapté », et l'on oublie que « ce que l'on voit, ce sont les espèces qui ont survécu à la sélection darwinienne, pas le cimetière... les réussites, mais pas la montagne de brouillons » – et concluent avec perspicacité :

 

« Nous [le grand public] sommes donc disposés à croire que les mutations génétiques ne se produisent pas aléatoirement, mais tendent vers certaines fins (adaptatives, en l'occurrence). Cette conception des phénomènes biologiques contribue à réenchanter le monde et à nourrir l'idée que, si la nature fait si bien les choses, l'homme aurait intérêt à ne pas chercher à la modifier, voire à la contrarier. Une telle conception animiste n'est pas pleinement et consciemment assumée par tous les anti-OGM20, mais elle paraît sous-tendre certains de leurs arguments. Sans accuser les précautionnistes de sympathie pour la théorie du dessein intelligent (…), on peut tout de même faire remarquer qu'elle a des accointances avec ce que l'on pourrait qualifier de crypto-finalisme. » (p. 88).

 

Au final, mes quelques réserves, comme pour l'ouvrage de Jean de Kervasdoué, tiennent aux prises de position politiques plus ou moins explicites des auteurs, qui ironisent (parfois à juste titre) sur les visées éventuellement révolutionnaires des opposants aux OGM et de ceux qui disent qu'il faut sortir de l'économie de marché pour résoudre la dite « crise écologique » . Parfois l'argument fait mouche :

« Quant aux moyens qu'ils pourraient employer pour nous conduire à une avenir radieux sans CO2 et sans capitalistes, on peut aussi s'en inquiéter, car leurs promesses d'honnêteté, de transparence et d'humanisme ne les a pas empêchés jusqu'ici de pratiquer la manipulation et les manœuvres qu'ils ne se font pas faute de reprocher à l'"adversaire" .»21 (p. 135).

 

Mais, parfois aussi, on est un peu agacé par certaines formules, comme ces accusations d' « écolo-fascisme » potentiel ou de « populisme » à l'encontre des opposants à l'ordre d'établi, argument qui sent bon son Luc Ferry ou son BHL (p. 135 et p. 179). Car, si les tenants du principe de précaution et de l'écologie radicale se recrutent aujourd'hui largement (et malheureusement) dans des milieux plutôt anticapitalistes22 , on ne voit pas en sens inverse pourquoi il faudrait lier la défense de la rationalité à une forme quelconque, plus ou moins tempérée et réservée, de défense du capitalisme. Les auteurs convoquent d'ailleurs eux mêmes Karl Marx, aux côtés de Saint Simon et Auguste Comte, parmi les « prométhéens » du XIXe siècle, qui s'opposaient aux romantiques naturalistes23. Et c'est tout à l'honneur d'une organisation comme Lutte Ouvrière de maintenir à la fois un anticapitalisme conséquent et radical – bien plus que celui des antilibéraux et des altermondialistes – et une défense constante du matérialisme et de l'esprit scientifique conçus comme vecteurs maintenus de progrès pour l'humanité. Une approche qui lui fait non seulement garder ses distances avec le mouvement anti-OGM, aussi « anticapitaliste » soit celui-ci en façade, mais qui l'amène à considérer les Faucheurs Volontaires comme des « crétins » faisant preuve de « débilité antiscientifique ». 24

 

Ce dérivatif sur des enjeux plus politiques sera le sujet de ma conclusion (jusqu'à la prochaine fois...) , avec deux remarques sur des chantiers de réflexion pas encore achevés :

  1. Comment concilier une approche fondée sur l'expertise avec la primauté – indispensable - de la notion de démocratie, qui donne le dernier mot au plus grand nombre ? Les dictateurs, aussi soi-disant éclairés fussent-ils, n'ont jamais rien donné de bon, et le principe de la démarche scientifique est justement de refuser l'argument dit d' « autorité », pour lui préférer la conviction par la preuve. La réalité des « lois » de la science ne saurait se décider au suffrage universel, mais c'est bien au suffrage universel (et pas aux experts, aussi censés soient-ils) de décider ce qu'il en est des applications de la science. Un élément de la solution est bien de refuser le mélange des genres, et de distinguer autant que faire se peut ce qui relève du politique et ce qui relève du scientifique. Il faudrait alors par exemple que, comme pour le cas du mais OGM « Mon 863 » interdit de culture sur décision élyséenne suite au Grenelle de l'Environnement, les opposants aux OGM acceptent d'avouer que leurs demandes de moratoire relèvent du politique et pas du scientifique, pour distinguer soigneusement ce qui est l'avis des experts et ce qui est la décision du politique.

  2. Les partisans du précautionnisme en qui Bronner et Géhin voient de dangereux révolutionnaires devraient au contraire s'interroger sur les implications strictement politiques de leur démarche philosophique. Dans le doute, abstenons-nous ? Mieux vaut ne rien faire en attendant d'avoir des certitudes sur l'innocuité de nos actions et par crainte qu'un enchaînement de répercussions imprévues au départ ne provoque une catastrophe – les sociétés humaines ayant un mode de fonctionnement sans doute au moins aussi « chaotique » et aussi peu prévisible que les organismes ou les écosystèmes -? Mais c'est là toute la lecture conservatrice de l'histoire des révolutions ! En effet, si les bonnes intentions de 1789, par la radicalité de leurs entreprises, ont bouleversé la société au point de déboucher sur la Terreur, n'aurait-il pas mieux valu s'abstenir du choc de départ et ne progresser qu'à pas mesurés et prudents? Où le précautionnisme est en fait un François Furétisme... Et ne parlons même pas de la très prométhéenne Révolution Russe ! Si la rupture d'Octobre est d'une manière ou d'une autre au départ d'un enchaînement de faits conduisant à l'horreur du Goulag (ou à celle du Cambodge, tant qu'à faire), ne vaudra-t-il pas mieux, à l'avenir, et au nom du principe de précaution, s'abstenir de tout bouleversement révolutionnaire dont on ne maitrisera pas les conséquences lointaines, à propos desquelles on n'a effectivement aucune certitude a priori ?

     

    Je crois me souvenir qu'à tout cela, face à ceux qui ergotent sur les risques de « faire », le regretté Daniel Bensaïd opposait tout simplement le risque de ne « pas faire »....

 

Yann Kindo

 

 

1Enfin : pas complètement.

2En même temps, vu le type de bolides qu'il conduit, il n'y a pas trop de risques...

3Aux éditions Plon, 2010, 235 p., 19 euros

4 p. 22: « "Naturel", "pur" et "sain" ne sont pas des synonymes. Pasteur disait que le vin était la boisson la plus "saine" de son époque, c'était bactériologiquement le cas alors, car l'eau était souvent polluée, naturellement parfois (la typhoïde n'a rien d'artificiel) ou, plus souvent, par la proximité du tas de fumier. Certes, l'abus d'alcool produisait déjà des cirrhoses du foie et des cancers, mais pas la dysenterie. Le vin, lui mériterait-il alors le qualificatif de "naturel" ? ».

P. 27, à propos des produits de l'agriculture biologique : « Ils sont "bio", non parce qu'ils sont "naturels", mais parce que, aujourd'hui, ils respectent un cahier des charges qui leur permet de porter ce label. Ils sont "bio", non pas par essence, mais par définition juridique. »

5Des pages aussi qui, malgré leur généralité, constituent une démolition en règle des bidouillages statistiques du « chercheur anti-OGM » Gilles-Eric Séralini. [je me demande si je peux écrire ça sans risquer le procès en diffamation].

6 Quoique, je me retrouve pas mal politiquement dans ces propos là : « Les choix politiques sont difficiles, et la tentation de prétendre qu'ils s'imposent au nom de la " science" ou de l'" écologie" , au nom d'une vérité " scientifique" alléguée, est grande. On a vu récemment les ravages provoqués par le transfert du champ de la théorie économique à celui de la politique économique. En effet, une certaine conception du libéralisme était érigée en dogme " scientifique" et à ce titre " véritable". Les faits devaient s'y plier jusqu'à la catastrophe ». (p.43)

Tout cela est très vrai, et l'est encore plus lorsque l'on précise qu'il ne s'agissait même pas là du transfert d'une théorie « scientifique » au champ du politique, mais de l'application de dogmes néoclassiques relevant eux mêmes largement de la pseudo-sciences tant leurs postulats de base, sous la couche de mathématisation compliquée, sont irréalistes et déconnectés du réel.

Voir par exemple ce texte de Bernard Guerrien :

http://www.pseudo-sciences.org/spip.php?article463

7Ainsi il est dommage que dans son très instructif et très agréable à lire Biodiversité, l'avenir du vivant, Patrick Blandin entretienne délibérément la confusion entre « écologue » et « écologiste » - voir mon compte rendu sur le site de l'AFIS :

http://www.pseudo-sciences.org/spip.php?article1443

Ou bien encore, dans un ouvrage récent pourtant intitulé Qu'est ce que l'écologie ? Une définition scientifique, l'auteur, l'écologue Guy Jacques, n'hésite pas à intituler son dernier chapitre : « L'écologie, une science subversive ? », alors que la quatrième de couverture indique que « l'auteur voudrait ici amener son lecteur à une vision "politique" (au sens classique du terme) du sujet », ce qui semble entretenir la confusion des genres et mélanger deux casquettes il est vrai difficiles à séparer, celle de l'expert et celle du citoyen. Il faut toutefois préciser que Guy Jacques cite et rejoint en fait Jean de Kervasdoué dans sa critique du principe de précaution, et qu'il réfute par exemple les arguments du mouvement anti-OGM. La quatrième de couverture précise d'ailleurs, à l'inverse de ce que dit Patrick Blandin : « fait exceptionnel dans l'histoire des sciences, les écologues ont dû, à cause du succès des "verts", abandonner leur nom d'écologistes pour devenir des ...écologues. »

8Ces réalités-là semblent absentes de la vision du monde de Jean de Kervasdoué, qui par exemple n'aborde la question du dit « trou » de la Sécurité Sociale que pour stigmatiser les excès de dépense, mais jamais pour aborder celui des recettes à travers les richesses disponibles et leur inégale répartition.

9PUF coll. Quadrige, 2010, 189 p., 15 euros.

10La question de la vaccination est de ce point de vue emblématique : si l'on considère qu'il peut y avoir des « risques », même très faibles, à la vaccination, mon intérêt individuel serait que tout le reste de la population ne fasse pas comme moi et se vaccine et assure la couverture vaccinal...pour moi ! C'est ainsi qu'une application individuelle du principe de précaution débouche à l'échelle de la société sur un désastre sanitaire.

11http://fr.wikipedia.org/wiki/Dilemme_du_prisonnier

12C'est le moins que l'on puisse dire !

13Le reportage s'intitulait L'étude qui accuse, et a bel et bien été diffusé sur la chaîne cryptée le 15 novembre 2005, avant d'être promu sur Internet par les anti-OGM comme une émission censurée sur Canal et qui menaçait de l'être sur le Net (sic). A noter que la chercheuse italienne dont les travaux ont inspiré le titre du reportage a depuis expliqué que son étude n'accusait rien du tout...

14N'aurait-il pas été ici plus correct d'écrire « des écosystèmes » ?

15Par exemple, la recension de ce que dit sur un forum gouvernemental à propos des OGM inspire aux auteurs le bilan suivant :

« L'essentiel de l'argumentaire antiprométhéen nous est mis sous les yeux : l'homme qui se prend pour Dieu ; la bonne Nature qu'il ne faut pas toucher et qui n'a pas besoin des " apprentis sorciers" pour satisfaire tous nos besoins ; la qualité de la Vie dans le monde rural d'antan ; les savants dangereux, froidement rationalistes et sans humanité – mais soupçonnés aussi […] d'être au service du Capital -, et, naturellement, le principe de précaution qu'il faut opposer aux errances de tous ces Drs Frankenstein qui nous empoisonnent avec leurs OGM. » (p. 114). Le chapitre « Les soubassements du précautionnisme », consacré à une histoire de la philosophie sur ce sujet, montre que ces commentaires sur le Net sont l'écho d'une tradition anti-prométhéenne ancienne, avec la mise en avant par exemple de citations affligeantes de Rousseau ou l'évocation dans une des Lettres Persanes des... « ravages de la chimie » (en 1721 !).

16Sur ce billet :

http://www.mediapart.frhttp://blogs.mediapart.fr/blog/yann-kindo/111010/la-peur-des-ogm-construction-mediatique-dune-paranoia

j'avais tenté d'apporter ma pierre à l'analyse des biais par lesquels les médias contribuent à construire une paranoïa autour des OGM. Mais il est vrai qu'il y manquait, pour être vraiment convaincant, des données quantitatives témoignant du fait qu'il n'y avait pas de mon côté un biais de sélection.

17L'expression « concurrence déloyale » apparaît ici exagérée, puisque la possibilité de diffuser de l'information ou de l'argumentation sur Internet est strictement la même pour un croyant ou pour un sceptique. Il ne tient qu'aux sceptiques ou aux scientifiques de plus intervenir dans les débats via ce média, comme s'efforce de le faire ce blog, ou bien les quelques sites que j'ai mis dans mes liens, comme ceux de l'Afis ou « Imposteurs ».

18On se demande si les auteurs n'ont pas ici en tête le cas d'Arte, qui a supprimé en 2003 son émission scientifique – pourtant largement reconnue – Archimède, et qui depuis s'illustre par des soirées thématiques souvent sensationnalistes et parfois franchement folkloriques, comme lors de la diffusion d'un reportage proto-créationniste ou lors de la soirée « on sert la soupe à Marie-Monique Robin à propos des OGM ». Par contre, le magazine Global Mag est un bon relais des préoccupations écolo-bobos, avec tout ce que cela peut comporter d'irrationnel et de mondain. De plus, une enquête récente montre que, alors que les JT français se caractérisent par une place extrêmement réduite des sujets scientifiques, Arte fait sur ce plan encore pire que TF1 ou M6 (mais sans doute que la science, ce n'est pas de la culture). Voir :

http://www.ina-sup.com/sites/default/files/Ina_Stat_ndeg_20_-_decembre_2010.pdf

19Ellipses, 2009, 214 p., 21 euros.

20Quoique, lorsque l'on voit la popularité du thème de la « Pacha Mama » chez les altermondialistes, on est en droit de se poser des questions. Une organisation a priori « laïque » comme Attac, sans doute du fait d'un tiers-mondisme mal digéré mais aussi à cause de ce spiritualisme diffus, s'est sentie obligée de se ridiculiser en discutant le plus sérieusement du monde lors de sa dernière université d'été des vertus du concept de « Terre-Mère », extrêmement populaire parmi ses adhérents. Voir :

http://www.liberation.fr/terre/0101653429-attac-pachamama-mia

21En effet, pour quiconque est partie prenante de certains combats partagés avec ceux qui sont anti-OGM soit-disant par anticapitalisme, il y a de quoi être parfois effrayés par certaines méthodes ou certains aveuglements des « camarades de combat », au point de se demander si on veut bien en fait vivre ensemble dans le même type de société. Je crois que quelqu'un qui est « communiste » ne peut pas se sentir grand chose en commun avec un dangereux illuminé qui va détruire les recherches effectuées par le service public de la recherche agronomique.

22 Mais pas tous, loin s'en faut, si l'on se penche un instant sur les cas des ineffables Nicolas Hulot ou Yann Arthus-Bertand, qui ont à leur disposition d'énormes sommes fournies par de grosses entreprises pour expliquer aux plus pauvres qu'eux, dans des films fort coûteux, qu'il faut se serrer la ceinture pour sauver la planète menacée par la « folie des hommes » (comme si tous les « hommes » avaient une part égale de responsabilité dans certains problèmes de pollution).

23Au-delà de Karl Marx, on peur convoquer ici d'ailleurs l'essentiel de la tradition marxiste, et notamment Lénine et Trotsky, et ce parfois jusqu'à la caricature dans le cas de certains emballements de Trotsky. Voir mon billet :

http://www.mediapart.frhttp://blogs.mediapart.fr/blog/yann-kindo/051010/ah-si-leon-avait-plutot-cree-larmee-verte

24http://www.lutte-ouvriere-journal.org/?act=artl&num=2194&id=10&pg=&string=colmar+vigne&ordre=desc&tri=date&interv=all

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