Des gagnants au réchauffement climatique ?

Certains discours qui déclarent vouloir rechercher la « mesure » ou le « positif » mettent en avant l’existence de possibles « avantages » au changement climatique. L’analyse de ces hypothétiques éléments favorables montre leur caractère ténu, voire franchement illusoire au-delà du très court terme.

À profiter de l’extrême clémence du début de l’hiver 2015, pendant lequel on aura pu troquer en France le manteau contre le tee-shirt, on pourrait presque se prendre à croire que le réchauffement climatique aurait du bon… Par-delà ce sentiment réconfortant, mais passager, cela amène à s’interroger plus sérieusement sur ses éventuels effets bénéfiques.

Ainsi, certains pensent qu’il devrait y avoir des gagnants et des perdants. Les perdants seraient selon eux forcément les pays du Sud dits « en développement ». Les gagnants seraient plutôt les pays du Nord et surtout de l’extrême Nord. Cette vision est évidemment simpliste car si les pays dit « pauvres » rencontreront certainement des problèmes, ceux du Nord ne sont pas préparés non plus à ce qui les attend, notamment du fait que le phénomène n’en est qu’à ses débuts et va monter en puissance, et surtout en raison de la non linéarité du changement climatique.

De fait, si l’on ne fait rien rapidement pour le freiner très fortement, le réchauffement ne se traduira pas par une évolution lente et progressive, mais il fera entrer la planète dans une phase de transition climatique de plusieurs siècles qui sera dominée par des dynamiques chaotiques. Ainsi deux ou trois hivers cléments pourront être suivis de un ou deux hivers de froid polaire, ou bien des années de sécheresses prolongées pourront laisser la place à des épisodes anormalement pluvieux, dont les effets ne seront pas forcément meilleurs, comme on a pu le constater sur la Côte d’Azur en octobre 2015.

Si l’on peut se permettre une image s’inspirant de la phrase de Jacques Chirac : « notre maison brûle et nous regardons ailleurs » (conférence de Johannesburg, 2002), notre maison va osciller entre des incendies et des successions d’arrosages, dont la somme ne remettra pas la maison dans l’état initial.

Mais voyons de plus près les avantages régulièrement évoqués, et leurs limites :

Les pays du Nord seraient amenés à consommer moins d’énergie en hiver. Sauf que cela ne tient pas compte des hivers très rigoureux annoncés par les modèles ni surtout de la consommation supplémentaire d’énergie en été, à cause de la climatisation dont le besoin va augmenter avec la recrudescence d’épisodes de fortes chaleurs. Donc pas grand-chose à gagner de ce côté-là.

Les pays très au Nord pourraient se mettre à cultiver des plantes méridionales. Ainsi les Anglais envisageraient par exemple de produire industriellement de l’huile d’olive ou du vin de Bordeaux. Sauf que c’est sans compter sur des inondations, comme on l’a vu dans le nord de l’Angleterre en décembre 2015, ou des chutes très brusques de températures lors de futurs hivers très rigoureux qui ne manqueront pas de se produire et que ne supporteront pas ces cultures. Il risque donc d’y avoir beaucoup d’investissements en pure perte.

La productivité végétale, notamment la croissance des arbres et des céréales, est favorisée par l’augmentation de la concentration en CO2de l’air. Cela se vérifie effectivement depuis la fin du XIXe siècle, mais les modèles montrent que la tendance va s’inverser à l’horizon 2050-2070. À partir de cette période, de nombreux facteurs comme la multiplication des parasites, les canicules et le stress hydrique compromettront cet avantage. Les forêts tendront même à passer du rôle de puits à celui de source de carbone. Sans parler des risques accrus d’incendies qui peuvent en quelques semaines rejeter le carbone stocké pendant des années, comme cela s’est passé en Russie en 2010. En d’autres termes, la végétation finira par émettre plus de CO2qu’elle n’en absorbe.

L’ouverture de voies maritimes au Pôle Nord pourrait raccourcir les trajets entre l’Asie et les pays riverains de l’océan Atlantique, et ferait économiser de l’énergie. Certes, si des bateaux empruntent cette voie, cela pourra sans doute réduire la consommation de carburant par moment, mais c’est sans compter sur le caractère non linéaire et chaotique des évolutions. Une brusque vague de froid pourra soudainement bloquer le passage pendant des semaines ou des mois, comme cela s’est déjà produit dans la mer Baltique, également soumise à cette modification. Pire, cela pourrait provoquer le naufrage de bateaux qui ne seront pas forcément habitués à naviguer entre les blocs de glace, avec des risques de pollutions graves dans un environnement arctique particulièrement fragile. Ces voies et leurs avantages sont donc vraiment hypothétiques et à double tranchant.

Reste la question de l’augmentation du tourisme dans les pays du Grand Nord. Dans 50 ans, il fera sans doute tendanciellement plus chaud sur les rives de la Baltique ou en Norvège, mais cela restera aléatoire du fait de la non prédictibilité du climat au-delà d’une ou deux semaines. Et surtout, qui aura envie de programmer des vacances pour aller se bronzer sur les plages de Norvège ou de Lituanie si, outre le risque d’arriver dans une phase de résurgence polaire, le réchauffement climatique provoque une chute du PIB mondial de 5 %, 10 %, voire 20 % comme l’a estimé en 2006 l’ancien Vice-président de la Banque Mondiale, Nicholas Stern ? Dans ce cas, les habitants de la planète auront d’autres priorités que d’envisager de faire du tourisme sur l’ex-ligne polaire...

Ironiquement, le seul à tirer actuellement avantage du réchauffement climatique est le secteur du nucléaire. L’opinion publique commençait légitimement à s’en méfier après les accidents de Three-Miles-Island (1979), Tchernobyl (1986) et Fukushima (2011), qui ont fait dire à de nombreux experts qu’il fallait s’attendre désormais à des catastrophes de ce type tous les vingt ou trente ans, et peut-être même plus fréquemment si le nombre de centrales devait augmenter dans des pays n’ayant pas une grande culture du risque industriel. Que penser donc de ce nouvel essor du nucléaire qui se présente comme une énergie « propre » car n’émettant pas de CO2 ? Là encore, il faut remettre les choses en perspective.

Outre le risque accru d’accidents, la filière nucléaire va aussi subir le réchauffement climatique, avec par exemple l’obligation de réduire la production en cas de sécheresse, quand il n’y aura plus assez d’eau dans les rivières pour refroidir les centrales. C’est ce qui s’est passé pendant la canicule de 2003 en France. Or les modèles climatiques prédisent que si le réchauffement climatique n’est pas freiné de manière vraiment significative, la canicule de 2003 risque de devenir la norme française un été sur deux à partir de 2050. À cela s’ajoute le fait que, si l’on se base sur les chiffres de l’AIEA (Agence Internationale de l’Energie Atomique) qui n’a pas intérêt à sous-estimer les données, il y aurait au plus un siècle de réserve d’uranium au niveau actuel de production, à savoir 2 % de l’énergie consommée mondiale. Si le nombre de centrales nucléaires était multiplié par dix pour que cela représente une vingtaine de % de la consommation énergétique mondiale (par exemple pour remplacer le charbon), il resterait moins dix ans de stocks d’uranium avant qu’on ne soit obligé de tout arrêter. Enfin, presque… parce que ces quelques décennies d’énergie nucléaire laisseront aux générations futures beaucoup de travail difficile et coûteux, comme le démantèlement des centrales, et des déchets dangereux pour des centaines de milliers et même des millions d’années…

Bref, face à ces quelques « avantages » bien discutables voire très contestables sur le moyen et long terme, les risques et les dommages du réchauffement climatique s’avèrent considérables, tandis que le nucléaire apporte bien plus de nuisances et de coûts futurs que d’intérêts. La priorité est donc indéniablement de mettre en place des politiques pour limiter au maximum le réchauffement à +1,5°C, et en tout cas à moins de +2°C, comme la quasi-totalité des pays du monde l’ont proclamé lors de la clôture de la COP21, le 12 décembre 2015.

Sauf que là encore, les engagements sont très en dessous des ambitions, tant dans les délais (un début de baisse au mieux en 2020, alors qu’il y a urgence), que dans les promesses : des annonces de réductions amenant la planète vers les +3°C en 2100 si tous les pays respectent leurs déclarations.

 

Et les déboires du protocole de Kyoto ont montré que l’on pouvait douter des pays même considérés comme impliqués en matière d’environnement, comme le Canada qui s’en est retiré juste avant sa date limite pour qu’on ne puisse pas dire qu’il n’avait pas respecté ses engagements...

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