Le nationalisme à l’épreuve de l’Anthropocène

Alors que le Royaume-Uni cherche en quittant l’Union Européenne à maximiser ses intérêts nationaux au détriment de ceux de l’ensemble des Européens, et que chaque État négocie pour faire le moins d’effort possible dans les engagements sur le climat, ou pour favoriser ses industries, même les plus polluantes, il apparaît que le nationalisme atteint ses limites dans le contexte de l’Anthropocène.

Le monde contemporain s’est forgé sur un découpage en nations, qui se sont efforcées de réunir des peuples, fréquemment pour satisfaire avant tout des ambitions de personnalités aspirant à contrôler et à diriger un nombre toujours plus grand de personnes sur un territoire le plus vaste possible.

Cette approche fondée sur l’idée de « grandeur » a porté son lot de fruits positifs avec des mises en commun et du « vouloir vivre ensemble » comme l’avait appelé Ernest Renan. Elle a aussi apporté de multiples fruits amers, pourris ou empoisonnés avec les guerres qu’elle a entraînées, les époques coloniales et l’oppression de nombreux peuples dont l’identité est encore souvent bafouée et muselée, y compris dans les nations qui se disent modernes.

Mais regardons plutôt ici les limites du nationalisme du point de vue environnemental.

De plus en plus les grands groupes industriels, phytosanitaires ou pharmaceutiques sont soutenus par leur pays d’origine, même lorsque la dangerosité des produits qu’ils élaborent et diffusent s’avère possible voire probable. Un des exemples les plus emblématiques (et trop peu connu) reste sans doute les entraves et le blocage de l’information par le Royaume-Uni lors de l’affaire de l’ESB (la vache folle) dans les années 1980-1990, pour tenter de ne pas pénaliser la filière bovine anglaise, quitte à sacrifier des centaines de vies humaines.

On pourrait aussi parler des nombreux produits chimiques, médicaments ou des pesticides dont la dangerosité a été soigneusement camouflée pendant des décennies avec l’aval (pour ne pas dire souvent la complicité) de leur nation d’origine. Et même si l’Europe a fait des efforts notamment au travers de la réglementation REACH, des milliers de substances continuent d’être commercialisées pour favoriser la croissance économique des pays, alors qu’on ignore leurs effets à moyen et long terme.

L’exemple le plus édifiant reste cependant sans doute celui des négociations climatiques lors de la COP21 en 2015, à l’issue de laquelle, en dépit d’un Accord de Paris ambitieux, la plupart des États, et surtout ceux de la première industrialisation, ont cherché à limiter au maximum leurs promesses de réduction d’émissions de gaz à effet de serre, afin encore une fois de favoriser leurs intérêts nationaux. Fin 2019, les engagements de l’ensemble des nations amènent d’ailleurs la planète vers un réchauffement au-delà de +3°C, bien loin des +1,5°C à +2°C promis.

Dans ce contexte, alors que la Terre fait face à une probable 6ème extinction de masse de la biodiversité et à une crise climatique pouvant selon certains experts amener la disparition de 90% des êtres humains, on saisit bien que l’approche en terme de « nations » amène quasiment systématiquement (et de plus en plus) à bafouer le principe de précaution, pour ne pas dire le principe de responsabilité, a fortiori vis-à-vis des générations jeunes et à venir.

Ainsi, dans le contexte de l’Anthropocène, cette époque bouleversée par les dérapages des sociétés techno-industrielles, il apparaît que, si les hommes veulent survivre, ils devront être capables de dépasser leurs approches étroitement nationalistes pour penser en terme d’intérêt de l’ensemble de l’Humanité.

Mais bien sûr, par-delà les beaux discours à la tribune des Nations Unies [sic], c’est un sujet tabou !

terre-pollution

Le Club est l'espace de libre expression des abonnés de Mediapart. Ses contenus n'engagent pas la rédaction.