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Billet de blog 12 nov. 2018

Nucléaire en Afrique : va-t-on assassiner l’avenir d’un continent ?

Jusqu’ici, sur le continent africain, seule l’Afrique du Sud produisait de l’électricité nucléaire, mais elle vient de renoncer à continuer dans cette voie. Comme cette tendance est mondiale avec l’amélioration des performances des énergies renouvelables, les promoteurs du nucléaire sont prêts à tout pour trouver de nouveaux clients, y compris dans des pays à risque politique ou économique.

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Le nucléaire est très peu présent sur le continent africain. L’Afrique du Sud est le seul pays à l’utiliser pour produire de l’électricité. Sa centrale de Koeberg a été construite en 1976 (trois ans avant l’accident de Three Miles Island) avec des fins également militaires. En effet, du temps de l’Apartheid, le régime de l’Afrique du Sud avait souhaité se doter de l’arme nucléaire pour défendre son régime raciste.

L’Afrique du sud a renoncé à l’arme nucléaire en 1994, en même temps que le pays s’ouvrait à un régime multiracial. À l’été 2018, le pays vient également de renoncer à de gros projets de construction de nouvelles centrales nucléaires civiles. Sa décision est basée sur le constat que cela allait coûter très cher, dans la mesure où la rentabilité des énergies renouvelables est désormais meilleure. En outre, cela la soulage des coûts ultérieurs de démantèlement et de retraitement des déchets, sans parler des risques d’accidents.

Un autre pays dispose également d’installations nucléaires significatives : la République Démocratique du Congo. C’est même à Kinshasa qu’a été construit le premier réacteur nucléaire d’Afrique en 1958, avec l’aide du gouvernement colonial belge et des États-Unis. Par la suite, un deuxième réacteur a même été mis en place en 1972, mais ces équipements ne fonctionnent plus depuis quinze ans, faute de moyens et en raison des troubles politiques et militaires. Cela ne les rend pas moins problématiques car plusieurs barres d’uranium ont été dérobées pour alimenter des trafics mondiaux d’armement, tandis que le site lui-même est menacé par l’érosion qui pourrait fragiliser les fondations des installations nucléaires, avec des conséquences potentielles graves sur le combustible encore en place.

Cinq autres pays africains aux situations économique, politique ou géologique pas forcément plus favorables disposent aussi de réacteurs de recherche : Algérie, Égypte, Libye, Maroc, Nigeria.

Dans ce contexte déjà inquiétant, une dizaine de pays africains se sont mis récemment sur les rangs pour bâtir des centrales nucléaires dans le double but « affiché » d’augmenter leur indépendance énergétique et de lutter contre le réchauffement climatique.

Ils ont bien sûr été poussé dans ce sens par l’AIEA, l’Agence Internationale de l’Énergie Atomique, qui cherche à diffuser au maximum le nucléaire, et aussi par les rares États capables de construire des centrales, mais qui manquent de plus en plus de clients à mesure que le monde se rend compte des risques et limites du nucléaire : Chine, États-Unis, France, Russie, Corée du Sud...

Certains de ces pays d’Afrique disposent d’une expérience dans le nucléaire : Algérie, Égypte, Maroc, Nigeria, mais d’autres n’en ont aucune : Ghana, Kenya, Niger, Ouganda, Soudan, Tunisie, Zambie.

Il y aura forcément des voix pour défendre ces projets, notamment au nom de la « modernisation » de l’Afrique. Mais c’est oublier que le nucléaire est déjà devenu une énergie « du passé », comme le prouve la décision de l’Afrique du Sud, le seul pays du continent à avoir une vraie expérience en ce domaine, et qui vient d’y renoncer.

Quant aux deux arguments de l’ « indépendance énergétique » et de la « lutte contre le réchauffement climatique », ils méritent d’être fortement questionnés.

S’ils confirment ces projets, la plupart de ces pays africains seront encore plus dépendants de quelques nations possédant les technologies nucléaires, comme la Chine, les États-Unis, la France ou la Russie. Par ailleurs, même si quelques pays disposent de réserves d’uranium comme le Niger ou l’Algérie, ce n’est pas le cas de la plupart, donc ils ne seront pas « indépendants », a fortiori quand on sait que les réserves mondiales sont extrêmement limitées.

Quant au réchauffement climatique, il est encore une fois instrumentalisé, puisqu’il n’y a pas assez d’uranium sur Terre pour en faire une énergie de remplacement significative des énergies fossiles (si le nucléaire devait remplacer 20% des énergies fossiles, il n’y aurait que l’équivalent de 10 ans d’uranium exploitable à l’échelle mondiale).

Avec leur croissance démographique importante et leur souhait légitime que les conditions de vie de leurs populations s’améliorent, on peut comprendre l’envie des dirigeants africains d’augmenter leur production énergétique. Mais qui leur dit que ces centrales nucléaires ne leur apporteront de toute façon qu’une petite portion de leur besoin, à des coûts bien supérieurs à ceux des énergies renouvelable ? Et cela a fortiori si l’on prend en compte les coûts du démantèlement et de la gestion des déchets nucléaires qu’aucun pays au monde, pas même les États-Unis, ne maîtrise, sans même parler des coûts liés à de potentiels accidents, comme les subit le Japon depuis Fukushima.

Les dirigeants africains vont-ils céder à des promesses illusoires sur le nucléaire, qui légueraient aux Africains, pour des centaines de milliers d’années et des milliers de générations, le poids et les conséquences de décisions, dont on peut déjà savoir aujourd’hui qu’elles seraient aberrantes ?

Renoncer au nucléaire ne serait pas un « refus de la modernité », au contraire, puisque comme on l’a dit le nucléaire est déjà une « énergie du passé ». Par ailleurs, il y a bien d’autres technologies prometteuses et moins dangereuses qui s’offrent à l’Afrique avec le solaire, l’éolien… ou d’autres innovations que les habitants de ce continent peuvent inventer.

Espérons que la sagesse africaine saura percevoir la voie d’un avenir qui se soucie vraiment des générations actuelles comme futures, et éviter celle des désastres annonçables. 

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