La COP21, Munich du climat ?

La COP21 a abouti le 12 décembre 2015 à la signature de l’Accord de Paris, qui a été très largement salué par la communauté internationale. Mais est-ce vraiment une avancée, ou bien un écran de fumée qui nous empêcherait de prendre les bonnes décisions, à l’instar de ce qu’avaient été les Accords de Munich en 1938 ?

En septembre 1938, étaient finalisés les Accords de Munich. À côté d’Hitler et de Mussolini, ses signataires étaient pour la France et le Royaume-Uni, Édouard Daladier et Neville Chamberlain. À leur retour, ces derniers furent acclamés et accueillis en héros. La plupart des médias de leur pays saluèrent ce qu’ils considérèrent alors comme une victoire pour la paix et l’avenir. Moins d’un an plus tard, la Deuxième Guerre mondiale débutait.

Cette leçon de l’Histoire doit nous faire étudier avec circonspection les négociations sur le climat. De fait, les similitudes sont plus importantes qu’on ne pourrait le penser de prime abord, et les différences également.

Parmi les points similaires, on peut noter l’identification d’une menace grave à l’échelle planétaire. Les écrits d’Hitler dans les années 1920 comme la montée de l’oppression en Europe dans les années 1930 et l’annexion de l’Autriche après l’Anschluss témoignaient d’un risque réel.

Pour le réchauffement climatique, le comité scientifique de la Maison Blanche a averti le Président des Etats-Unis du danger dès 1965, tandis que la formation du GIEC en 1988, suivie de l’établissement de la Convention de l’ONU sur le Changement Climatique en 1992 prouvent la prise au sérieux de cette menace et l’identification des gaz à effet de serre émis par l’Homme comme responsables majeurs.

À ce titre, il faut signaler que le Protocole de Kyoto en 1997 était largement sous dimensionné puisqu’il correspondait de l’avis de tous à seulement 3 % de l’effort nécessaire pour limiter significativement le problème. Il a donc surtout constitué un écran de fumée qui a donné une fausse bonne conscience à l’Europe et qui a fait perdre près de vingt ans dans les négociations pour lutter contre les dérèglements du climat.

Qu’en est-il de l’Accord de Paris de 2015 ?

Il est salué par beaucoup comme « ambitieux », et il l’est dans l’objectif affiché, comme le montre l’article 2-1-a : « contenir l’élévation de la température moyenne de la planète nettement en dessous de 2°C par rapport aux niveaux préindustriels et en poursuivant l’action menée pour limiter l’élévation des températures à 1,5°C par rapport aux niveaux préindustriels ».

Cet objectif ambitieux ne cadre toutefois  guère avec les engagements de la plupart des pays du Nord comme du Sud, qui entraînent la planète vers une hausse considérée comme dangereuse de +3°C voire au-delà. L’accord de Paris le reconnaît d’ailleurs explicitement dans le paragraphe II-17 en notant « avec préoccupation que les niveaux des émissions globales de gaz à effet de serre en 2025 et 2030 estimés sur la base des contributions prévues déterminées au niveau national ne sont pas compatibles avec des scénarios au moindre coût prévoyant une hausse de la température de 2°C ».

Un des enjeux majeurs de l’Accord de Paris se situe donc dans une révision très rapide des engagements. Il trouve son expression dans le point II.21 qui invite le GIEC à « présenter un rapport spécial en 2018 sur les conséquences d’un réchauffement planétaire supérieur à 1,5°C par rapport aux niveaux préindustriels et les profils connexes d’évolution des émissions mondiales de gaz à effet de serre ».

On pourrait déjà presque faire l’économie de cette attente de trois ans, car le profil d’évolution correspond au scénario RCP 2.6 du rapport du GIEC de 2013, qui est le seul à permettre d’envisager de ne pas dépasser les +2°C. Or ce scénario implique que les sociétés humaines n’émettent plus du tout de CO2 à l’horizon 2070-2080, c’est-à-dire moins qu’avant la Révolution industrielle, alors que la population mondiale sera vraisemblablement passée de 1,3 milliard d’habitants vers 1850 à plus de 10 milliards en 2070.

Les difficultés s’annoncent colossales et les techniques disponibles largement insuffisantes pour répondre à ce défi, sans parler des forêts qui sont supposées devenir des réservoirs importants de carbone, alors que les modèles prédisent au contraire une réduction de leur capacité à le faire à partir de la deuxième moitié du XXIe siècle.

Une autre différence majeure à signaler par rapport à 1938, c’est que jusqu’à présent les hommes ont seulement connu et mené des guerres entre eux, dans un contexte de relative stabilité climatique depuis une dizaine de milliers d’années. Les hommes n’ont pas encore véritablement eu à affronter la Nature, et surtout une Nature fortement perturbée avec sa formidable inertie. En effet, le climat n’est pas une armée ennemie, il ne suffit pas de signer un armistice ou un traité de paix pour mettre fin à la confrontation. Une fois lancés, les dérèglements du climat continueront des décennies et même des siècles. C’est pour cela qu’il faut commencer à réduire les émissions de gaz à effet de serre le plus massivement possible et le plus tôt possible, et ne pas attendre 2020 (date prévue d’activation de l’Accord de Paris) et encore moins 2030 ou 2040.

La plus lourde part des conséquences des retards de décisions et d’actions, tant au niveau des coûts que des effets, sera supportée par les générations futures. Et c’est sans doute en cela que le réchauffement climatique constitue la plus grande et la plus épouvantable nouveauté dans l’histoire de l’Humanité.

Jusqu’alors, chaque société avait cherché à garantir à ses enfants des conditions de vie décentes si ce n’est meilleures que par le passé. Pour la première fois dans l’Histoire, les hommes risquent de privilégier leur présent et leur futur proche, au détriment de l’avenir de leurs descendants. Cette possible rupture égoïste de la solidarité intergénérationnelle est sans doute ce qu’il y a de plus effrayant derrière les choix liés à la lutte contre le réchauffement climatique.

L’Accord de Paris n’est pas forcément une défaite, même s’il s’avère décevant par son manque de précisions et d’engagements concrets. Il laisse néanmoins entrevoir un fragile espoir. Ainsi, en dépit de leur situation souvent précaire, beaucoup de pays dits « en développement » ont consenti des efforts importants. A contrario, certaines réticences au cours des négociations et notamment l’insistance des États-Unis lors de la dernière journée à privilégier les conjugaisons au conditionnel plutôt qu’au futur n’augurent rien de bon et montrent à quel point les chances de réussir demeurent ténues.

Si l’Accord de Paris reste un « écran de fumée » qui se contente de chercher à étouffer les inquiétudes de ceux qui connaissant l’ampleur des menaces, il y aura certainement des Churchill pour dire de Barack Obama, de John Kerry, de François Hollande, de Laurent Fabius et de bien d’autres : « Ils ont accepté le déshonneur pour avoir la paix. Ils auront le déshonneur et la guerre ».

La société civile va devoir se battre et rester vigilante pour que cet Accord de Paris trop vague et trop peu contraignant devienne le cadre d’un vrai changement d’approche et de mesures véritablement sérieuses en vue de réductions massives des émissions de gaz à effet de serre et pour la mise en place de stratégies opérationnelles afin de s’adapter aux impacts négatifs qui ne manqueront pas de toucher toutes les sociétés, et pas seulement celles du Sud.

 

Si ce n’est pas fait, alors le bilan des victimes du réchauffement climatique ne se comptera pas en dizaines de millions comme pour la Deuxième Guerre mondiale, mais plutôt en centaines de millions.

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