Et si on condamnait l’ONU ?

Face aux nombreux problèmes mondiaux contemporains, notamment géopolitiques et environnementaux, la « communauté internationale » est souvent blâmée. Toutefois, comme cette « communauté » n’a pas d’existence propre, le « blâme » reste sans effet ni conséquences. Alors peut-être devrait-on juger l’ONU qui est supposée l’incarner et devrait éviter les crimes graves.

Les naïfs ont tendance à placer l’ONU sur un piédestal, et les moins naïfs à seulement regretter ses insuffisances et ses difficultés à agir, mais le problème n’est-il pas beaucoup plus grave ?

Deux sujets permettent de mettre en lumière ses dysfonctionnements et contradictions : le droit des Peuples et les questions d’environnement.

Dans l’article 2 de sa Charte de 1945, l’Organisation des Nations Unies se pose en garante des « droits des peuples à disposer d’eux-mêmes ». Mais combien de massacres et d’oppression de peuples ont été commis, et continuent d’être commis, par de nombreux Etats, au vu et su de tous ? Parfois, quand le rapport de force ne leur est pas trop défavorable, comme en Catalogne ou en Nouvelle-Calédonie, certains peuples peuvent essayer de faire valoir leur droit. Mais la plupart du temps, ils doivent subir le joug de ceux qui les dominent. L’actualité nous en donne de nombreux exemples avec les Palestiniens, les Kurdes, les Tibétains, les Sahraouis, les Rohingyas... mais aussi les peuples amérindiens face aux innombrables traités bafoués par les Etats-Unis...

Certes, les géopolitologues auront tôt fait de justifier ces situations en arguant du principe de « souveraineté des Etats », mais pourquoi l’ONU tolèrent-elle ces contradictions avec les principes qui l’ont fondée ? Les Realpolitologues diront alors que l’ONU est en fait avant tout une coquille vide servant d’écran de fumée pour défendre les intérêts des puissances d’avant-guerre, à commencer par ceux des cinq membres permanents du Conseil de Sécurité. Ce n’est pas faut, mais dans ce cas, l’ONU devient implicitement caution des crimes commis, ou en tout cas coupable de non-assistance à personnes en danger.

Dans ce contexte, il faut quand même saluer le travail des Casques Bleus et autres instances de soutiens aux populations, mais peut-on vraiment féliciter ceux qui ont laissé se produire les incendies de venir ensuite avec quelques seaux d’eau ?

L’environnement est un autre dossier révélateur.

Alors qu’une conscience internationale des problèmes écologiques était apparue dans les années 1970, notamment via la première conférence de l’ONU sur l’environnement à Stockholm en 1972, les lobbies productivistes ont mené une contre-attaque en créant le « développement durable », qui prétend que ce seraient les pauvres qui détruiraient la planète et qu’il faudrait que tous les pays du monde se « développent » (implicitement accèdent au monde de consommation des pays du Nord) pour résoudre les problèmes...

Par-delà les inégalités réelles au niveau mondial (qu’il faudrait résoudre autrement), on perçoit bien toute l’absurdité de ces raisonnements « développementalistes » simplistes. Et pourtant, de bonne ou de mauvaise fois, les discours Onusiens débordent désormais de références à ce « développement » prétendu « durable ». Même pour ceux qui sont de bonne foi et qui mènent des actions utiles en dépit de l’étiquette « développement durable », on comprend le caractère pernicieux et même dangereux de l’omniprésence de cet oxymore.

Plus concrètement et pour chercher du positif (car il est quand même des dossiers qui avancent), le réchauffement climatique fournit un exemple de lenteur voire de léthargie onusienne.

Certes l’ONU a su se doter d’une institution comme le GIEC (Groupe d’experts intergouvernemental sur l’évolution du climat) et c’est plutôt à son honneur. Cependant, depuis sa création en 1988, peu d’actions concrètes ont été mises en œuvre. Certes, il y a eu la COP21 en 2015, mais en dépit du constat d’urgence majeure, les Etats se sont accordés cinq ans (jusqu’en 2020) avant d’agir, avec l’aval de l’ONU. Pourtant, le prochain rapport du GIEC (à paraître en octobre 2018) montre bien que plus on tardera, plus ce sera difficile de « limiter » les catastrophes (il n’est même plus question de les « éviter »).

Qu’en conclure ? L’ONU est-elle « coupable » ?

En tout cas, cette Organisation mériterait d’être jugée, ne serait-ce que pour pouvoir examiner publiquement ses limites, ses dysfonctionnement et son « incompétence » à répondre au cœur de sa mission depuis plus de soixante-dix ans dans de nombreux domaines.

Si nous ne jugeons pas l’ONU, soyons certains que les générations futures (qui subiront les conséquences de ses incompétences) le feront, qu’elles nous jugerons avec elle, et qu’elles ne seront pas dupes des beaux discours avec lesquels beaucoup de dirigeants enrobent leur passivité ou leur inaction.

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