ONU et stress hydrique: des statistiques ubuesques

À en croire les statistiques de l’ONU, un pays souffrirait de « stress hydrique » lorsque la disponibilité en eau par habitant et par an est inférieure à 1700 m3. Or, il s’agit grosso modo du niveau de consommation des États-Unis. Cela signifie donc implicitement que tout pays qui ne peut consommer comme les Nord-Américains est en situation de manque d’eau...

Dans le calendrier Onusien, aujourd’hui, 16 octobre, marque la date de la « journée mondiale de l’alimentation » et en même temps la journée de la FAO, l’institution de l’ONU en charge de l’agriculture et de l’alimentation. Cette organisation fournit de nombreuses statistiques censées aider à comprendre les problèmes planétaires.

Or, à en croire les statistiques internationales, un pays souffrirait de « stress hydrique » lorsque sa disponibilité en eau par habitant et par an est inférieure à 1700 m3. Converti en litres par jour, cela donne environ : 4650 litres par personne et par jour. Vous avez bien lu. Selon l’ONU un pays qui ne peut offrir 4650 litres par jour à chacun de ses habitants est considéré comme en situation de « stress hydrique ». Et il est même en situation de « pénurie d’eau » s’il ne peut offrir 2700 litres/personne/jour, soit environ deux fois plus que la consommation d’un Français (1400 l/p/j)...

Il y a une erreur dans les données, direz-vous ? Sans doute, mais pas de la nature que vous pensez...

Ces chiffres sont authentiques et peuvent se trouver partout, des sites de l’ONU à Wikipedia jusqu’à la plupart des livres de recherche ou des manuels universitaires, qui ne se sont pas donnés la peine d’effectuer de conversions ou de comparaisons. Certes, toute statistique ou tout seuil contient une part d’arbitraire, mais dans certains cas, cela atteint des niveaux tels que les données deviennent inutilisables, ou induisent des biais majeurs dans les analyses. C’est le cas ici. Il suffit de regarder les données de comparaison ci-dessous :

Stress hydrique : disponibilité inférieure à 1700 m3/personne/an (4650 l/p/j)

Consommation USA (2010) = 1600 m3/personne/an (4380 l/p/j)

Pénurie d’eau : disponibilité inférieure à 1000 m3/personne/an (2700 l/p/j).

Consommation moyenne OCDE (2010) = 830 m3/personne/an (2300 l/p/j)

Consommation France (2010) = 510 m3/personne/an (1400 l/p/j)

Les chiffres de 1700 m3 ou de 1000 m3/personne/an ne viennent pas de nulle part, d’autant que la « disponibilité » n’est pas la même chose que la « consommation ». Ces valeurs n’en restent pas moins très surprenantes.

De fait, un habitant d’un pays de l’OCDE (parfois appelé le « club des pays riches ») consomme en moyenne 830 m3 par an soit environ 2300 litres par personne et par jour. L’eau bue par les habitants ne représente qu’une infime partie de ce chiffre (environ 3 litres), l’essentiel vient des besoins domestiques du type douche, lessive… (300 litres/jour) et surtout de l’eau utilisée pour produire la nourriture (2000 litres/jour). Une consommation de 830 m3/personne/an implique donc un mode de vie très consommateur en eau avec de grands besoins domestiques et une agriculture fortement irriguée.

Que dire alors du seuil de 1700 m3/personne/an fixé par l’ONU pour définir le « stress hydrique » de tous les pays, y compris ceux du Sahel ? Et que dire du seuil de 1000 m3/personne/an qui marque la pénurie d’eau ?

Est-ce absurde ? Le statisticien qui a proposé ces seuils bien au-dessus des niveaux de consommation occidentaux était-il complètement idiot ? Et tous ceux qui l’ont suivi étaient-ils incapables d’effectuer une « règle de trois » pour rectifier en quelques minutes cette bêtise ? C’est en fait plus complexe.

Il est sûr que ces seuils empêchent de comprendre la situation au niveau mondial, mais on peut voir deux explications « cohérentes » à ce biais, qui laissent aussi envisager des intentionnalités.

La première explication, c’est que ces seuils suivent la logique du « développement » même présenté comme « durable », à savoir que ceux qui ne peuvent pas consommer (et gaspiller) comme les pays à niveau de vie élevé sont implicitement considérés comme des « sous-développés » ou des pays en situation de « pénurie ».

La seconde explication réside dans le fait que ces seuils aberrants aggravent de manière artificielle l’impression de « stress hydrique » ou de « pénurie d’eau » des pays dits « pauvres ». Toutefois, au lieu de renforcer la volonté d’améliorer les usages de l’eau, notamment en minimisant les consommations (ce qui irait dans le sens de la préservation de l’environnement), cela pousse au contraire la plupart des gouvernements, y compris et surtout ceux des pays où l’eau est rare, à surexploiter encore plus leurs ressources, afin d’atteindre ces seuils…

Cela ne signifie bien évidemment pas qu’il n’y a pas de problèmes, au contraire. Par-delà les statistiques des centaines de millions d’êtres humains font face à de graves difficultés d’accès à l’eau, et l’ensemble de la communauté internationale devrait se mobiliser pour que cela cesse. S’il y avait une réelle volonté, ce serait même possible. Mais ce n’est pas en utilisant des statistiques ubuesques comme celles-ci, ni en incitant tous les habitants de la planète à consommer comme des Américains que l’on y parviendra.

Dans huit jours, le 24 octobre 2016 sera la journée des « Nations Unies » et en même temps la journée mondiale « d’information sur le développement ». Ce sera sans doute un peu court pour que l’ONU corrige ces seuils biaisés, mais peut-être peut-on espérer bénéficier de statistiques plus cohérentes le 22 mars 2017 ? Ce sera la prochaine « journée mondiale de l’eau »...

Le Club est l'espace de libre expression des abonnés de Mediapart. Ses contenus n'engagent pas la rédaction.