Rien n’excuse la barbarie. Ça ne doit pas dispenser de l’analyser

Les drames terribles du 13 novembre 2015 à Paris se sont déroulés le jour où Médiapart publiait une tribune que j’avais écrite sur le réchauffement climatique et la nécessité de repenser la notion même de "développement" afin de sortir des impasses planétaires.

http://blogs.mediapart.fr/edition/les-invites-de-mediapart/article/131115/non-les-pays-dits-developpes-ne-sont-pas-moins-vulnerables-face-au-rechauff

Ce télescopage incite à réfléchir au fait que le terrorisme actuel a aussi des liens avec ces questions de "développement".

Ma famille était virtuellement athée. Cela m’a conduit à des questionnements au cours de l’adolescence, notamment sur le sens de la vie ou sur la peur de la mort. La volonté de comprendre m'a amené à lire de nombreux textes religieux, l'Ancien et le Nouveau Testament, mais aussi le Coran, ou des textes bouddhistes, confucianistes, hindouistes ou d'inspiration chamanique. J'en ai notamment retiré le sentiment que les pensées et les pratiques religieuses étaient des phénomènes complexes que l'on ne pouvait pas "évacuer" d’un claquement de doigts et qu'elles étaient a priori "respectables", car faisant partie de la culture de chaque peuple, même si cela ne devait excuser aucune de leurs dérives allant dans le sens de l’oppression individuelle ou collective.

Reste que les pratiques spirituelles avaient par le passé une fluidité qu'elles ont perdue avec les religions des Livres, qui leur permettent beaucoup plus difficilement d'évoluer et de s’adapter aux nouvelles époques. Il y a beaucoup de choses qui posent problème quand on suit la lettre de l'Ancien Testament, du Coran ou des Védas, ne serait-ce que la notion d’ "impureté", mais on peut comprendre "pourquoi" cela a été formulé ainsi dans leur contexte historique. Une des difficultés est que le monde a changé mais pas ces textes... Une partie du fanatisme vient de là, dans la croyance en des "vérités figées".

Ainsi, par exemple de nombreux passages de l'Ancien Testament ou du Coran sont problématiques de nos jours, notamment sur la place des femmes. Mais il y a aussi des choses très belles, et même des marques de "désarroi" qui attestent de la sincérité des prophètes, d’Abraham à Mahomet. Une grande partie du problème vient d'interprétations ou de lectures étroites ou sectaires. Ceux qui ont vécu dans les pays musulmans d’Asie peuvent attester que, par delà des différences qui ne sont pas l'apanage de l'Islam, les femmes peuvent y trouver une place et défendre leurs droits. Et quand on regarde le nombre de femmes accédant aux vrais postes à responsabilité en Occident ou au Japon, on voit qu'il y a aussi beaucoup de progrès à effectuer dans les pays de la première industrialisation.

Dans bien des pays, les problèmes liés l'islam ont commencé avec les radicalisations des années 1970/1980. C'est sur le pourquoi de ces "radicalisations" qu'il faut s'interroger.

L'Iran en donne un exemple intéressant. Jusqu'à la fin des années 1970, beaucoup d’Iraniens ont cru avant tout au progrès et à la modernité. Ce sont les dérives de la dictature dite "progressiste" du Shah, soutenue activement par l'Occident, qui ont amené le refus de ce régime et projeté l’Iran vers l’espoir que leur promettaient les ayatollahs.

Autre exemple : le "Printemps arabe". Lorsqu’il a débuté en 2010, nombre d’observateurs ont été stupéfaits car ils s’étaient laissés aller depuis le 11 septembre 2001 à une logique de "choc des civilisations" assez simpliste. En fait, de nos jours, une grande partie de la jeunesse d'Afrique du Nord et du Moyen-Orient aspire au mode de consommation de masse, qu'ils voient à travers les médias ou à la télé. C'est entre autres ce qu'ils ont revendiqué par leur mouvement. Sauf que pour des raisons économiques et surtout environnementales, ce mode de consommation n'est pas généralisable à l'ensemble des habitants de la planète. Les très difficiles négociations de la COP21 en attestent. Alors, que penseront et feront ces jeunes du Printemps arabe dans dix ou vingt ans si leur sort ne s’est pas amélioré ?

On pourrait d'une certaine manière tirer des analyses similaires de la situation d'une partie des Musulmans français issus de l’immigration. Les générations jusqu'aux années 1970/1980 pouvaient espérer l' "ascenseur social" et l' "intégration". La crise a mis un terme aux espoirs d'une partie des nouvelles générations. Cela entraîne certains vers des sentiments de frustration, d’injustice, et parfois même de rage voire de haine. Et on peut comprendre les raisons de tels sentiments lorsque dans un même temps certains rabaissent leur culture ou discutent leur légitimité à être Français.

C'est chez les déçus des promesses de "développement" et de "progression sociale" que les radicaux islamistes trouvent un terreau, grâce à des affirmations du genre: "l'Occident nous a trompés, il n'y a pas d'espoir de ce côté", en leur proposant de se conformer à ce qu’ils prétendent être les "vrais valeurs" de l’islam, qui s’avèrent bien souvent un dévoiement du message initial.

Pour prendre des exemples dans d’autres approches du monde, ces comportements ont des points en commun avec ce qui s’est passé en Europe pendant les "années de plomb", au cours des décennies 1960-1980, lorsque de jeunes Européens ont fondé des mouvements radicaux basés sur l’anti-impérialisme, comme les Brigades Rouges, Action Directe ou Fraction Armée Rouge, et que de jeunes Italiens, Français et Allemands, sûrs de la justesse de leur cause, ont semé la violence et la mort à travers des attentats qu’ils justifiaient par la révolte contre l’ordre établi et contre les actions d’un monde occidental dont ils refusaient les dérives.

Les nombreux morts de ces "années de plomb" ne sont pas plus excusables ni acceptables que ceux de l’islamisme radical. Ils donnent néanmoins à réfléchir car ils se sont tous deux nourris du refus des injustices Nord-Sud ou de la défense de causes comme celle des Palestiniens, à laquelle la communauté internationale a été incapable de trouver une solution depuis soixante-dix ans.

Les discours de l’islam radical sont emprunts d'aveuglement, mais ils s’appuient sur des représentations et des vécus qui doivent être étudiés. Au-delà de l’émotion et de la légitime colère, il est nécessaire de sortir des réactions d’horreur immédiates pour s’efforcer de comprendre les "pourquoi", les "racines" des logiques et des impasses si on veut éviter que cela ne se reproduise.

Par-delà l’immense douleur et la peur, c'est aussi le travail des intellectuels, d'aider à dépasser les sentiments d'incompréhension et d' "impuissance" pour sortir de ces impasses. Et il ne faut pas oublier non plus que le monde "libre et démocratique" qui a été attaqué en France le 13 novembre 2015 est également celui qui n’est pas sûr d’être capable de garantir un monde viable aux enfants de la Terre si la COP21 ne parvient pas à prendre des engagements fermes pour limiter le réchauffement planétaire à +2°Cmaximum par rapport à l’ère préindustrielle. Et si la conférence ne parvient pas à cela, on peut s’attendre non plus à des centaines, mais à des centaines de millions de victimes, que causeront les dérèglements climatiques toujours plus graves.

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