Peut-on faire confiance aux «experts» des techno-sciences?

Deux récentes évaluations sur la dangerosité du glyphosate et des OGM montrent d’inquiétantes dérives liées à la confusion fréquente entre « sciences » et « techno-sciences ». Avec pour conséquence, la mise en danger potentielle de la santé publique.

Une divergence trop souvent négligée est en train de s’accentuer depuis plusieurs années entre « science fondamentales » et « techno-sciences ». Les chercheurs des sciences « fondamentales » (qu’elles soient de la matière, du vivant ou humaines) peuvent se tromper ou vouloir à tout prix défendre une théorie ou une cause qui leur est chère. Il vaut donc mieux toujours considérer leurs travaux et leurs résultats en faisant preuve d’esprit critique et de recul. C’est d’ailleurs pour cela qu’il ne faut pas dire « les scientifiques » (ce qui tend à les mettre sur un piédestal), mais les « chercheurs » ayant des « démarches scientifiques » (ce qui souligne mieux le fait qu’ils peuvent aussi se tromper).

Cela étant, même si le nombre de retraits d’articles a augmenté, le phénomène se maintient encore dans des proportions limitées. Ainsi, selon « Retraction Watch », le nombre de rétractations dans des revues à caractère scientifique est passé de 15 articles par mois en 2010 à 60 en 2015, mais il reste relativement faible par rapport à la totalité des articles publiés (de l’ordre de 0,5 pour 1000).

Cela phénomène pourrait rassurer les citoyens, sauf que le non retrait ne signifie pas pour autant qu’un article est « intéressant », ni même qu’il est « honnête ». Pire, à l’inverse, des « retrait » ne signifient pas que l’article fustigé ne présente pas d’intérêt. De fait, les attaques et les retraits sont généralement liés à deux choses : soit des fautes graves (plagiat, falsification de données…), soit des erreurs ou imprécisions dans des « protocoles » qui ne permettent pas forcément de valider les résultats sans qu’il y ait forcément pour autant « intention de falsification ».

Deux exemples dans cette dernière catégorie montre à quel point le sujet est délicat : la « crosse de hockey » de Michael Mann (1999) et l’étude sur la toxicité d’un maïs OGM par Gilles-Eric Séralini (2012).

Dans le premier, Michael Mann a été attaqué parce que sa courbe montrait pour la première fois sans ambiguïté que le réchauffement climatique post-Révolution industrielle était bien plus important que les variations climatiques planétaires depuis un millier d’années (y compris les phénomènes appelés « Petit Âge Glaciaire » et « Optimum médiéval »). Ses conclusions ont été confirmées par la suite, tant par ses pairs que par les instances judiciaires qui se sont penchées sur ses protocoles. Mais les lobbies climato-sceptiques, notamment liés aux producteurs d’hydrocarbures, se sont acharnés sur ses travaux et continuent de le traiter de falsificateur.

L’affaire de la toxicité du maïs génétiquement modifié NK 603 est plus complexe. De fait, le professeur Séralini a commis une erreur dans l’élaboration de son protocole en prenant un nombre insuffisant de rats pour que les résultats de ses expériences puissent « constituer une preuve ». Mais au lieu de se contenter d’objecter cela, ses adversaires se sont lancés dans un véritable procès d’intention pour tenter de discréditer tous ceux qui voudraient vérifier si les OGM pourraient être dangereux. À ce titre, une des principales critiques qui lui a été faite était d’avoir reçu des financements d’institutions de défense de l’environnement réticentes aux OGM.

C’est dans ce contexte que les récentes affaires sur les conflits d’intérêt à propos des OGM et sur les protocoles européens relatifs à l’étude des glyphosates montrent que des problèmes au moins aussi graves concernent les experts sollicités par les pouvoirs publics.

Ainsi, le quotidien Le Monde a révélé qu'un un rapport-clé de l’Académie des sciences américaine de 2016 censé attesté de la non-dangerosité des OGM était entaché de conflits d’intérêts, dans la mesure où de nombreux experts qui y avaient participé avaient reçu des financements de la part de sociétés de biotechnologies végétales.

http://www.lemonde.fr/planete/article/2017/03/08/ogm-un-rapport-cle-de-l-academie-des-sciences-americaine-entache-de-conflits-d-interets_5091481_3244.html

 Une autre affaire montre la difficulté à faire confiance aux « experts ». Le 15 mars 2017, l’Agence européenne des produits chimiques (ECHA) a annoncé que le glyphosate (que l’on retrouve dans le Roundup ® de Monsanto) ne devrait pas être selon lui être classé comme « cancérogène », ce qui contredit un avis formulé en 2015 par le Centre international de recherche sur le cancer (CIRC) lié l’Organisation mondiale de la Santé (OMS).

Les défenseurs du glyphosate (et des OGM car les deux sont très liés) ont applaudi en disant que la « Science » aurait enfin triomphé. Ils ont oublié de préciser que plusieurs « experts » de l’ECHA ont été identifiés comme ayant des conflits d’intérêt pour avoir travaillé avec des industriels du secteur de la chimie. En outre, les protocoles de l’ECHA ont été critiqués car cette agence avait notamment « omis » de prendre en compte le critère de la durée d’exposition, pourtant essentiel pour pouvoir jauger de l’impact et donc de la dangerosité sur l’organisme.

http://www.lexpress.fr/actualite/societe/environnement/pesticides-le-glyphosate-sulfureux-dossier-qui-divise-l-europe-depuis-deux-ans_1889504.html

Bref, ces affaires montrent qu’il est de plus en plus difficile de s’y retrouver, pour les personnes des milieux scientifiques, mais aussi et encore plus pour les citoyens.

De fait, contrairement aux sciences dites « fondamentales », les techno-sciences dépendent de plus en plus des industriels pour obtenir financements et matériels, que ce soit dans les OGM, les nanotechnologies, mais aussi d’une certaine manière le nucléaire ou tout autre secteurs travaillant sur des sujets scientifiques ayant des applications directement rentables au niveau des milieux économiques privés. De nombreux chercheurs se trouvent ainsi « juge et parti » à devoir évaluer pour les pouvoirs publics la dangerosité d’installations ou de produits dont la commercialisation leur apportera des financements et pérennisera leur poste et leur salaire.

Mais comme les pouvoirs publics, à commencer par la Commission européenne, sont aussi directement intéressés par les retombées financières de ces techno-sciences, la tentation est forte d’être plus sensibles aux discours des lobbies qu’au principe de précaution...

Il n’y a qu’à se souvenir de la lenteur et souvent de la négligence criminelle avec lesquelles des dossiers comme ceux de l’amiante ou des farines animales (vache folle) ont été traités pour réaliser à quel point les citoyens devraient exiger plus de transparence. 

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