Décroissance et cacahuètes

Quel rapport entre le courant de la décroissance et les cacahuètes ? A priori, pas grand-chose... Toutefois, c’est en réfléchissant aux continuels discours tels que « mais comment pourrait-on renoncer à la croissance » ou « on ne va quand même pas revenir à l’ "âge de pierre" » que m’est venue cette analogie avec les arachides.

L’environnement est devenu un sujet public depuis début des années 1970, et c’est à partir de cette époque que de nombreux chercheurs ont commencé à montrer qu’il y avait des « limites à la croissance » (notamment lors de la première conférence de l'ONU sur l'environnement à Stockholm en 1972 ou dans le premier rapport du Club de Rome, la même année).

Cette prise de conscience a suscité une réaction assez inattendue de certains lobbies avec la mise en place de la doctrine du « développement durable » qui affirme que les pauvres seraient responsables de la dégradation de l’environnement (en non pas les pays du Nord). Donc, selon eux, il suffirait que tous les pays se « développent » (donc accèdent à la société de consommation de masse des pays de l’OCDE) pour résoudre les problèmes d’environnement planétaires.

Présenté comme cela, on perçoit le caractère pernicieux du « développement durable » qui a en fait été inventé pour éviter une remise en question de la croissance (même si certains le promeuvent avec bonne foi), mais quel rapport avec les cacahuètes ?

Comme la « croissance », les cacahuètes ne sont ni bonnes ni mauvaises en elles-mêmes. Toutefois, certaines personnes sont ou deviennent allergiques aux arachides. Le syndrome peut même s’avérer grave au point de mettre en jeu le pronostic vital.

Imaginons donc la réaction d’un patient, grand amateur d’arachides, souffrant d’un tel syndrome et auquel son médecin dirait qu’il faut arrêter complètement sa consommation :

— Mais docteur, j’adore les arachides !

— Pourtant, il va falloir arrêter complètement d’en consommer.

— Voyons docteur, ce n’est pas possible. Les arachides ne peuvent pas être si mauvaises. D’ailleurs, cela fait des années que j’en consomme, et mes parents en ont toujours mangées, et leurs parents avant eux...

— Peut-être, mais là vous avez atteint un stade où cela devient très dangereux pour votre organisme, même à faible dose. Qu’est-ce que vous faites dans la vie ?

— Chauffeur de bus scolaire...

— Vous imaginez si vous avez une crise alors que vous êtes au volant.

— Mais comment je vais faire pour me passer d’arachides ?

— C’est votre vie qui est en jeu, vous ne comprenez pas ?

— Si bien, sûr, mais si je mange des cacahuètes durables ?

— Voyons, soyez raisonnable. On peut très bien vivre en se passant de certaines choses.

— Et si je mange des cacahuètes soutenables ?

Inutile de continuer ce dialogue. Tout le monde aura compris l’absurdité de la position de cet homme qui ne parvient pas à comprendre, ni surtout à accepter, que les arachides peuvent constituer un danger pour sa santé, ainsi que pour d’autres personnes dont il aurait la charge.

La plupart des membres des sociétés de consommation de masse (et de leurs dirigeants) ont le même comportement. Lorsqu’on leur explique patiemment la gravité de la situation planétaire, les seuils environnementaux critiques, les risques liés à l’effet de serre, les conclusions de la COP21, etc. ils finissent par admettre qu’on ne peut pas continuer comme cela. Et puis, quand on leur dit :

— Alors vous êtes d’accord qu’on ne peut pas continuer avec une logique de croissance infinie et qu’il faut changer d’approche du monde.

Ils répondent :

— Quand, même… renoncer à la croissance ! On ne pourrait pas plutôt passer à une « croissance verte » ?

Et pour reprendre l’analogie croissance/cacahuète, il y aura toujours des lobbies de la cacahuète pour prétendre que les risques sont très exagérés et pour financer des études de chercheurs naïfs ou peu scrupuleux pour montrer que l’arachide ne peut pas être mauvaise pour la santé, que seuls les catastrophistes diraient cela.

Bref, la planète est mal barrée... et les générations futures aussi...

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