L’Anthropocène ou la Chaoscène ?

L’« Anthropocène », une nouvelle ère ou époque géologique provoquée par l’Homme, est de plus en plus galvaudée et reprise par les médias. Pour celles et ceux qui ne savent pas ce que cela signifie, elle pourrait même en devenir faussement rassurante, comme si nous avions pris la « maîtrise » des choses. Or, plutôt que d’ « Anthropocène », ne vaudrait-il pas mieux parler de « Chaoscène » ?

Depuis que le Congrès de l’Union internationale des sciences géologiques (IUSG) a reconnu en 2016 l’intérêt du concept d’Anthropocène, ce changement d’environnement popularisé en 1995 par le Prix Nobel de Chimie Paul Crutzen est devenu moins controversé, et commence à s’imposer dans les discours et les médias.

Ainsi, nous serions sortis, ou sur le point de sortir, de l’Holocène, l’ère géologique interglaciaire au climat relativement stable, dans lequel la Terre est entrée il y a environ 12.000 ans, et qui a permis l’essor des sociétés sédentaires.

Pourtant, paradoxalement, loin d’envoyer un signal d’alarme à nos dirigeants, loin d’alerter le grand public ou les journalistes, cette idée est accueillie avec une certaine résignation, voire de l’acceptation par la plupart des gens.

Sans doute est-ce lié en partie à son étymologie rassurante : « Anthropo »-cène, une ère créée par les « Hommes », ou, pour être plus précis, par les représentants des sociétés techno-industrielles (car tous les « hommes » n’en sont pas responsables).

D’aucuns se laissent certainement à penser que ce sera une époque où les humains pourraient contrôler leur environnement. Ne parle-t-on pas de plus en plus de géoingénierie ? ou de climatoingénierie ? ou de l’utilisation d’OGM pour créer des plantes et des animaux adaptés à nos futures conditions de vie ?

Paradoxalement, et contrairement à l’intention initiale de ses promoteurs, le terme d’Anthropocène commence à devenir une option familière et admissible, où les humains pourraient créer des conditions qui leur conviendraient ou qu’ils adapteraient à leurs besoins.

C’est faire un contresens total à propos des phénomènes en cours.

Comme le « développement » prétendu « durable », l’Anthropocène est en train de devenir un nouvel oxymore, car il n’est pas du tout certain qu’il y ait de la place pour les humains dans ce monde futur.

De fait, peu de personnes prennent la mesure de ce que signifie par exemple un réchauffement climatique de +2°C ou +3°C. Beaucoup s’imaginent même encore que cela pourrait amener plus de douceur à nos climats. En fait, à l’échelle planétaire, un tel réchauffement correspond à la moitié de l’inverse d’une ère glaciaire. C’est pour cela que la COP21 a fixé le seuil de +2°C maximum, car au-delà, on avance vers des horizons incontrôlables.

Avec les concentrations actuelles de gaz à effet de serre, nous entraînons désormais la planète vers l’équivalent du Pliocène, l’ère qui s’est achevée il y a 2,6 millions d’années, où l’Europe connaissait des climats subtropicaux avec des zones de steppe, et où le niveau des mers était de 20 mètres supérieur à actuellement.

De surcroît, alors que les fins ou les débuts d’ères géologiques se produisaient auparavant en 10.000 ans voire plus, ce qui laissait du temps à la biodiversité pour s’adapter, la nouvelle ère en cours voit des transformations majeures se produire sur quelques décennies, soit 100 à 1000 fois plus rapidement que les cycles « naturels » antérieurs. C’est d’ailleurs pour cela que les chercheurs évoquent de plus en plus une 6ème grande phase d’extinction de la biodiversité.

Et surtout, les transitions d’ères géologiques se traduisent par des phases chaotiques. L’évolution ne se fera donc pas doucement et régulièrement, mais de manière non linéaire, par à-coups et ruptures, ce qui va être extrêmement difficile à gérer.

Ce qui nous attend va donc s’apparenter à une Chaoscène plutôt qu’à une Anthropocène.

Dans ce contexte, plutôt que de laisser notre monde dériver vers le chaos, ne vaudrait-il pas mieux se donner les moyens de construire des sociétés vraiment soutenables afin de rester dans l’Holocène ? Les défis sont énormes, car cela signifie notamment de parvenir à zéro carbone d’ici 30 ans, mais l’avenir de l’humanité est en jeu.

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