CETA-TAFTA : l’escroquerie du néolibéralisme n’est pas là où on la cherche

Et si la plupart des tenants des deux camps, pro- et anti-CETA, se trompaient de cible ? S’il y avait bien une « escroquerie » intellectuelle derrière le néolibéralisme promu par le CETA et le TAFTA, mais qu’elle se situait là où presque personne ne pense à la chercher ? Si elle se situait un biais structurel qui amène l'absence d'application de cette doctrine par ceux qui la prônent ?

Fin octobre 2016, le CETA entre l’Union Européenne et le Canada (Comprehensive Economic and Trade Agreement, ou AECS « Accord économique et commercial global ») a failli échouer face au refus de la Wallonie d’entériner ce texte controversé. L’échec « momentané » de cet accord de « libre-échange », a été salué par ceux qui ont peur de l’essor mondial du néolibéralisme et critiqué par ceux qui le défendent. Face à son refus d’entériner le CETA, la Wallonie a été félicitée par les uns et mise au pilori par les autres. Cela montre surtout bien que, comme lors du « non » français au référendum sur la Constitution européenne en 2005, la plupart des dirigeants européens se montrent surtout favorable à la démocratie lorsqu’elle va dans le sens qu’ils espèrent…

D’ailleurs, déjà lors du référendum de 2005, c’était l’accent mis majoritairement sur des orientations néolibérales pour l’Europe du futur, au détriment d’une Europe sociale et de l’environnement, qui avait suscité le rejet populaire. Et si dans le cas présent la Wallonie avait eu raison contre tous les autres États ? Pour le vérifier, il faut d’abord revenir à des fondamentaux et s’interroger sur ce qu’est le néolibéralisme, par-delà les discours.

De fait, le libéralisme ou plus exactement le « néolibéralisme » qui prône l’essor du commerce et du « libre-échange » a été théorisé en 1817 par l’économiste David Ricardo. Cet économiste avait alors assuré que le libre-échange serait forcément mutuellement avantageux pour les pays qui commerceraient entre eux, si chacun faisaient valoir ses « avantages comparatifs ». On peut légitiment s’interroger deux siècles plus tard pour savoir si cela se vérifie. Et puisque les économistes sont très à cheval sur les théories, on peut se référer aux quatre hypothèses ou conditions que Ricardo avait désignées comme « nécessaires » pour que le « néolibéralisme » soit applicable :

* la concurrence devrait être parfaite

* la valeur d’un bien devrait dépendre de la quantité de travail nécessaire à le produire

* les facteurs de production devraient être immobiles au niveau international (seules les marchandises devraient circuler)

* la productivité devrait être constante

 On constate immédiatement l’absurdité de cette approche car ces conditions tendent à se vérifier de moins en moins dans le monde actuel. Passons sur la concurrence qui n’est jamais « parfaite », mais dont les économistes disent qu’il faudrait œuvrer pour qu’elle le soit plus… La valeur n’a plus grand chose à voir désormais avec la quantité de travail ; les facteurs de production (capitaux et main d’œuvre) ne sont plus du tout « immobiles » ; quant à la productivité, on constate ses multiples variations temporelles et géographiques.

Bref, d’un point de vue théorique, le « néolibéralisme » est une aberration dans l’économie mondialisée du XXIe siècle. Reste qu’on peut être moins soucieux de théorie que les économistes et se demander si le néolibéralisme a des effets positifs concrets. Cette doctrine a surtout commencé à être promu à partir de 1947 avec la création du GATT, qui s’est transformé en OMC (Organisation Mondiale du Commerce) en 1995. Du milieu des années 1940 au début des années 1990, la situation économique mondiale était souvent présentée comme simple à travers une opposition Est/Ouest. L’Est (avec notamment l’URSS et la Chine) était considérée comme « communiste », tandis que l’Ouest aurait été capitaliste et surtout « néolibérale ». En fait, les choses n’étaient pas si simples. Vu d’Occident, le « néolibéralisme » était abusivement confondu avec le « capitalisme » alors qu’il est tout à fait possible d’accepter le capitalisme sans vouloir du néolibéralisme (cela s’appelle le protectionnisme que les pays appliquent quand ça les arrange…). Par ailleurs, ce capitalisme amalgamé artificiellement au néolibéralisme était opposé de manière binaire au communisme et à sa « planification » qui aurait été nuisibles au marché. Pourtant, beaucoup de pays des Nords planifient « aussi » leurs activités, à commencer par la France.

Mais surtout, on peut s’étonner qu’en 1986, lorsqu’une vingtaine de pays se réunirent pour créer le groupe de Cairns, afin justement de demander une application plus rigoureuse du libéralisme tant vanté dans les discours, il y ait eu des pays comme l’Australie, l’Argentine, le Brésil, la Thaïlande, l’Indonésie, l’Afrique du Sud ou même le Pakistan, mais pas les États-Unis, les pays d’Europe de l’Ouest, ni le Japon. Trente ans plus tard, en 2016, c’est toujours le cas… Comment se fait-il que les dirigeants de la « Triade », qui passent leur temps à défendre le néolibéralisme, n’aient pas demandé à ce que leurs pays fassent partie de ce groupe spécialement créé pour demander son application ?

Y a-t-il une contradiction ? D’une certainement manière, oui… Ou plutôt, cela amène à conclure que les pays de la « Triade » n’ont en fait aucune envie d’appliquer le néolibéralisme pour eux-mêmes.

Deux exemples illustrent bien cette attitude : l’agriculture et les produits numériques.

Selon le principe du néolibéralisme, il faudrait arrêter toutes les subventions, y compris dans le domaine agricole, pour aller dans le sens d’une concurrence « pure et parfaite ». Or les agricultures nord-américaines, européennes et japonaises sont parmi les plus subventionnées du monde… C’est d’ailleurs en constatant ce double discours que nombre de pays des Suds ont bloqué depuis plusieurs années les négociations de l’OMC visant à étendre le libre-échange (le cycle de Doha depuis 2001). Les dirigeants des pays de la Triade multiplient les arguments pour justifier leur refus de supprimer leurs subventions, de la volonté d’assurer un revenu minimum à leurs agriculteurs à la nécessité de garantir leur sécurité alimentaire. Mais cela montre avant tout que d’un point de vue macro-économique et sociétal le néolibéralisme ne fonctionne pas et tend bien vers l’escroquerie intellectuelle.

La question des « produits numériques » est encore plus stupéfiante. Les États-Unis ont réussi à obliger leurs partenaires commerciaux à ne taxer ces produits et à ne les faire figurer dans les statistiques commerciales internationales que pour la valeur de leur seul support physique (en général des CD ou des DVD). Mais pourquoi vouloir que des logiciels pouvant valoir des centaines ou des milliers de dollars n’apparaissent que pour quelques dollars ? Est-ce pour favoriser la clarté du marché et une concurrence « parfaite » ? Bien évidemment non… Alors à quoi une telle pratique sert-elle pour les entreprises qui exportent de tels produits (principalement les pays des Nords) ? À au moins deux choses :

* à éviter de payer des taxes douanières aux pays des Suds

* à sous-évaluer artificiellement les exportations dans la balance commerciale de leur pays, afin d’obliger les pays des Suds à leur acheter plus…

Alors, direz-vous, si les pays des Nords n’appliquent pas le néolibéralisme, pourquoi prétendre le faire ? Et surtout pourquoi vouloir l’imposer dans l’économie mondiale ?

La réponse n’est pas si complexe, si l’on accepte de sortir du politiquement correct. Quand il n’est appliqué qu’aux autres, le néolibéralisme est une formidable arme de domination économique. Les pays ayant une position dominante dans l’économie ou du moins un grand nombre de secteurs s’en servent pour obliger les autres à supprimer les subventions et à abaisser les droits de douanes. Cela leur permet d’y vendre plus facilement leurs produits en réduisant la concurrence locale. C’est ainsi par exemple que les produits agricoles subventionnés d’Europe ou des États-Unis ont pu ruiner les agricultures de certains pays d’Afrique, d’Asie ou d’Amérique latine et les rendre dépendants…

Et les dragons d’Asie ? Et les pays émergents ? direz-vous. N’ont-ils pas réussi à se « développer » grâce au néolibéralisme ? 

Sur les quatre « dragons » d’Asie, deux (Singapour et Hong-Kong) sont des micro-pays qui constituent des exceptions. Ils ont effectivement à gagner dans la baisse des droits de douanes, car ils importent la majeure partie de ce qu’ils ont besoin et vivent de leurs exportations sur des secteurs limités. Il s’agit donc de cas très particuliers qui ne sont pas représentatifs de la plupart des pays du monde. De leur côté, les deux autres pays (la Corée du Sud et Taiwan) ont en fait mené des politiques hyper-protectionnistes jusqu’à ce que leur économie s’alignent sur celle des pays de la première industrialisation. Ils n’ont donc pas du tout appliqué le néolibéralisme pour améliorer leur situation, au contraire… Cela a été très bien montré par des économistes des pays concernés, notamment par Ha-Joon Chang.

Quant aux pays dits « émergents », hé bien les délocalisations et la concurrence de ces pays avec l’économie de ceux de la Triade montrent bien que l’on est plus dans une logique de vases communicants (les nouveaux arrivés prennent des parts de marché aux autres) que dans du « gagnant-gagnant ». C’est d’ailleurs ce qui se passe avec la Chine, et c'est pour cela que les pays des Nords cherchent tous les moyens pour imposer des droits de douane à ses produits, en l’accusant de pratiquer du dumping social ou environnemental. Comme si l’Europe ou les Etats-Unis s’étaient préoccupés de ces questions lorsqu’ils ont déversé leurs marchandises sur le monde au XXe siècle… Cela ne signifie pas que ces questions ne soient pas importantes, au contraire, mais cela prouve que ceux qui dominent trouvent toujours un moyen de bloquer les produits des autres.

Vous n’êtes pas encore convaincu ? Alors, si le « libre-échange » était aussi intéressant pour tout le monde, comme le prétendent ses défenseurs, pourquoi n’est-il pas appliqué depuis des décennies entre les pays de la première industrialisation eux-mêmes et particulièrement entre l’Europe et l’Amérique du Nord ? Puisque ces deux grands blocs prônent officiellement le néolibéralisme au moins depuis la création du GATT en 1947, pourquoi n’est-il pas appliqué depuis presque soixante-dix ans ? !

Qu’est-ce qui a bloqué les négociations du CETA et qu’est-ce qui bloque depuis des années le fameux TAFTA, l’accord de libre-échange entre l’Europe et les États-Unis ? Certes, il y a des différences sur des questions de qualité des produits, ou sur des « exceptions culturelles », et une partie des populations continue de résister… Mais si les gouvernements de ces pays n’avaient pas énormément à perdre et pas grand-chose à gagner, ces différends auraient été dépassés depuis longtemps.

Non, en fait le néolibéralisme n’est intéressant que pour les plus forts lorsqu’ils sont en face de « partenaires » en situation d’infériorité. Mais ce n’est pas politiquement correct de dire que le « néolibéralisme » et une arme de domination économique massive, car cela révèle la vraie nature des relations internationales.

Dernière chose, pourquoi l’escroquerie intellectuelle prétendant que le néolibéralisme serait bénéfique pour tout le monde n’est-elle pas plus dénoncée ?

Là encore, il y a plusieurs raisons. Certains dirigeants des pays des Suds peuvent bénéficier de la situation, notamment du fait de la corruption (et des corrupteurs des Nords), donc ne souhaitent pas forcément à le dénoncer. La majorité d'entre eux a surtout tellement entendu que le néolibéralisme était formidable et constituait le seul rempart au « communisme », qu’ils ne cherchent pas à vérifier s’il est appliqué… Mais il y a aussi des dirigeants des pays des Suds qui protestent, notamment ceux qui ont bloqué les négociations du cycle de Doha à l'OMC, en arguant que les pays des Nords devraient commencer par supprimer leurs subventions agricoles. Sauf que ceux là n’arrivent quasiment pas à se faire entendre dans un monde où les médias internationaux sont largement dominés par les pays de la première industrialisation.

 

Pour conclure sur une note positive : un monde plus juste est sans doute possible, comme viennent d’essayer de nous le montrer les Wallons, mais il va falloir commencer par mettre à plat et repenser en profondeur les concepts et modèles économiques et de sociétés en cours… Et là, il y a énormément de boulot sur la planche.

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