Al Gore 2017: un film naïf ou dangereux?

Le premier film d’Al Gore, "Une Vérité qui dérange", en 2005, n’était pas irréprochable. Il avait un côté "show à l’américaine" et contenait de petites erreurs. Mais c’était ce type de film qu’il fallait réaliser à l’époque, pour montrer la gravité du réchauffement climatique. Le nouveau film : "Une Suite qui dérange", en 2017, s’avère au contraire naïf, biaisé et même pernicieux voire dangereux.

 En 2005, Une Vérité qui dérange présentait plus de qualités que de défauts. Les membres du jury du Nobel ne s’y étaient d’ailleurs pas trompés en décernant le Prix Nobel de la Paix 2007 à Al Gore et au GIEC (Groupe d’experts intergouvernemental sur l’évolution du climat).

Son nouveau film : Une suite qui dérange : Le Temps de l’action (An Inconvenient Sequel: Truth to Power) est avant tout « dérangeant » parce qu’il occulte les vrais problèmes des négociations de la COP21, et donne au final l’impression que c’est grâce aux interventions de l’ancien Vice-Président américain que l’Accord de Paris aurait été signé. Sans vouloir minimiser son rôle, cela paraît excessif.

Une des choses les plus gênantes, c’est que beaucoup de choses sont dans le film, et donc qu’une partie du public pourra avoir le sentiment que c’est un bon documentaire, alors que la plupart des éléments majeurs sont évoqués en passant, tandis que d’autres plus mineurs sont hyper exagérés.

Mais pour être juste, commençons par les aspects intéressants ou positifs.

Il ne fait pas de doute qu’Al Gore est un militant de longue date de l’action pour lutter contre le réchauffement climatique. Son engagement ancien et sa sincérité transparaissent bien dans les films d’archives des années 1990, qui montrent des extraits de ses interventions au Sénat américain ou dans de grandes conférences internationales, ainsi que ses conférences ou ses sessions de formation d’ « ambassadeurs du climat ».

Le film Une suite qui dérange montre par ailleurs bien certaines des graves conséquences des dérèglements : fonte des glaciers au Groenland, augmentation de l’intensité des cyclones, inondations en Floride, incendies de forêts... Il souligne même que la dégradation des conditions environnementales peut contribuer à déstabiliser des pays, comme ce fut le cas avec la sécheresse prolongée en Syrie de 2006 à 2011.

Même s’il tend à laisser penser de manière un peu discutable que ce sont les « pauvres » qui souffriront le plus (notamment en citant le Pape François), le film de 2017 montre aussi la fragilité et la vulnérabilité des pays du Nord, quand des torrents de boue balayent des villes européennes ou que le niveau de la mer monte pour submerger des quartiers de Miami ou de New York.

Tous ces constats s’inscrivent dans le prolongement du premier film et véhiculent des messages importants, particulièrement pour la population américaine qui reçoit encore des informations très contradictoires de la part de ses dirigeants et de ses médias.

Où sont les problèmes alors ?

D’abord, le film est un peu égocentrique et met un peu trop Al Gore sur le devant de la scène, sans faire beaucoup d’efforts pour montrer le rôle des autres acteurs. Mais passons.

Le principal problème est sans doute de vouloir faire croire que les Américains (et plus globalement les Occidentaux) seraient les gentils qui se comportent bien et qui auraient les solutions, alors que les ressortissants des pays au Sud seraient les principaux pollueurs et ne feraient guère d’efforts.

A ce titre, l’Inde est particulièrement stigmatisée dans le film. Pourtant, les émissions de CO2 d’un Indien sont dix fois inférieures à celle d’un Nord-Américain (1,7 t/hab/an contre 17 t) et quatre fois inférieures à celles d’un Européen. En d’autres termes, si tous les habitants des pays du monde (à commencer par ceux de l’OCDE) faisaient l’effort de ne pas polluer plus qu’un Indien moyen, on ferait un grand pas pour freiner le réchauffement climatique.

Plus structurellement, le film d’Al Gore de 2017 occulte largement quatre grands points de crispation des négociations de l’Accord de Paris : 1) le choix des émissions « par pays » plutôt que « par habitant » ; 2) les émissions « historiques ; 3) les promesses de financement des pays du Nord ; 4) les émissions « importées ».

1) Le premier point est bien illustré par l’exemple indien. Les grands pays du Sud comme la Chine ou l’Inde sont devenus respectivement les 1er et 4ème émetteurs de CO2 mondiaux parce qu’ils ont une population dépassant le milliard. Mais individuellement, les habitants polluent moins que ceux de la plupart des pays du Nord. Les pays du Sud ont tenté de le faire entendre, mais le rapport de force géopolitique ne leur a pas permis d’obtenir un calcul par habitant qui aurait pourtant été plus juste.

2) Le film évoque les émissions historiques par la voix d’un Indien qui signale que les Etats-Unis ont commencé à émettre massivement du CO2 depuis 150 ans. De fait, en 2017, les émissions de gaz à effet de serre des pays du Sud sont à peu près équivalentes à celles de ceux du Nord. En revanche, si l’on fait un calcul depuis le début de la Révolution industrielles, les pays du Nord sont responsables des deux tiers des émissions. Cela signifie qu’ils devraient faire plus d’efforts de réduction, mais ils ont refusé que cela ne soit pris en compte dans les calculs. Et ce comportement égoïste, le film ne le présente pas.

3) La question du financement est aussi évoquée en passant, mais sans dire que depuis la conférence de Copenhague en 2009, les pays de l’OCDE se sont engagés à verser à partir de 2020 100 milliards de dollars par an aux pays du Sud pour les aider à réduire leurs émissions et à s’adapter aux changements. Or, les pays du Nord n’ont pas forcément les moyens ni l’envie de donner cet argent. 100 milliards par an, c’est l’équivalent de deux tiers de l’aide « au développement » totale versée annuellement, alors que ce devrait être le double (en 1970 les pays de l’OCDE se sont engagés à verser 0,7 % de leur PIB en aide « au développement », en fait l’aide stagne autour de 0,35 %). Dans ce contexte, un document de l’OCDE publié en novembre 2015 affirmait que ses pays membres (ceux du Nord) verseraient « déjà » 60 milliards par an au titre de la lutte contre le réchauffement. Ce document avait manifestement pour but d’essayer de faire accepter aux pays du Sud l’idée qu’ils recevraient au mieux 40 « nouveaux » milliards par an à partir de 2020 et pas les 100 milliards promis en 2009 et confirmés par l’Accord de Paris en décembre 2015.

4) Le film d’Al Gore oublie aussi de dire qu’une part importante des émissions des grands pays du Sud est en fait du CO2 « délocalisé ». Ainsi par exemple, environ un tiers des émissions chinoises correspondent à la fabrication de produits consommés par les pays de l’OCDE. Ces derniers ont donc transféré une partie de leurs pollutions vers le Sud. Pire, ils surtaxent désormais les produits de ces pays en arguant qu’ils ne respectent pas des normes environnementales qui n’existaient souvent pas au Nord avant les délocalisations.

Ce dernier point amène à un problème fondamental que le film oublie totalement celui des implications de la différence entre pays dits « riches » ou « pauvres », ou entre pays dits « développés » et « en développement ». Ces expressions reviennent à de nombreuses reprises dans le film, mais pour laisser penser qu’il faudrait tout faire pour qu’à terme les pays du Sud rejoignent la consommation de masse de ceux du Nord.

Et là, les études montrent qu’en l’état actuel des techniques, ce n’est pas possible et qu’il faudrait trois ou quatre planète pour le permettre. Pourtant, comme le dit Al Gore, nous n’en avons qu’une et elle est plus fragile qu’elle n’en a l’air.

Alors au final, que propose Al Gore ?

Et bien, il dit que la voie pour sauver le monde est le passage aux énergies renouvelables (solaire, éolien...). Certes le renoncement aux énergies fossiles est nécessaire ce qui implique un basculement vers le renouvelable, mais Al Gore oublie de dire que ce seul basculement technique ne sera pas suffisant sans des changements profonds dans les sociétés et notamment dans les modes de consommation.

Il y a d’abord des questions de résistances économiques et géopolitiques : les pays ou compagnies qui ont des réserves de pétrole ou de charbon ne vont pas accepter facilement d’y renoncer. Il y a aussi des aspects techniques car les carburants fossiles représentent 80 % de l’énergie mondiale. Remplacer toute cette énergie par du « renouvelable » suppose de trouver suffisamment de matériaux (dont beaucoup d’éléments ou métaux rares) pour les fabriquer. Sans parler des autres pollutions que cela induit et de l’augmentation démographique avec une population de « consommateurs » qui pourrait passer de 7,5 milliards en 2017 à 10 milliards en 2050 et peut-être à 17 milliards en 2100…

Bref, face à ces enjeux mondiaux, la solution « miracle » d’Al Gore de mettre des panneaux solaires et des éoliennes partout paraît bien naïve. Certes, il faut augmenter autant que possible le renouvelable, mais cela ne sera qu’un élément parmi beaucoup d’autres. Faire croire que ce serait le principal moyen est donc non seulement naïf, mais aussi pernicieux et même dangereux, car cela laisse penser que la diffusion des techniques actuelles pourrait sauver le monde, sans avoir à s’interroger sur ses déséquilibres planétaires structurels et à mettre en œuvre des actions d’urgence pour les résoudre.

 

 

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