Plus (que) jamais Tunis

Comme on retombe en amour, on laisse parfois une seconde chance à la ville qui a bercé nos premières névroses.

Tunis en Août. On entend à peine le son des vacanciers, on entend très fort le zip des valises, j’entendrais presque les petites larmes couler. À travers les pergolas, le grondement des vagues, les marteaux piqueurs et les criquets ; sous tes bras, sous tes auréoles, sous ta peau brulante. Sous l’animosité qui émane de petits bureaux, tachés de sueur, de gorges minées par le tabac, d’immeubles rongés. Peut-être que tu fais partie de ceux sous une véranda, sous une pergola, sous les bougainvilliers. Je fais partie de ceux qui profitent des derniers instants pour amener une rétrospective sur son été, peser ses regrets, lâcher ses derniers rictus, ou contempler l’immobilisme dont on a fait partie. Tunis l’été, c’est « mort », mais grouillant de vie. Tunis l’été, plus jamais, ou plutôt, retrouve moi en Juillet.

 J’ai redécouvert Tunis et j’ai peut-être réappris à l’aimer, elle m’a doucement ré-apprivoisé. Dans des temps incertains, on ne veut qu’être à la maison, peu importe l’état dans lequel on l’a laissée en partant. Comme on retombe en amour, on laisse parfois une seconde chance à la ville qui a bercé nos premières névroses. On parle souvent de l’amour-romance, de tumultes, de passion, d’amertume, de l’amour platonique, mais on parle peu de celui qu’on cultive pour les villes. On parle peu de la haine qui s’y mélange et qui se dégage de ce sentiment timidement amoureux. C’est un amour plus abstrait, qui ne connait pas de réelle réciprocité, et qui n’a de limites que l’expulsion d’un corps étranger. Elle n’a pas pour mission de nous aimer en retour, et pourtant, on s’y raccroche.

 J’ai retouché Tunis comme si je ne l’avais jamais connue, comme si je me ré-appropriais toutes ces rues que l’on a autrefois hantés, tous ces toits a qui l’on a confié tous nos secrets, tous ces bars ou l’on a fait semblant d’être touchés par la vie de l’autre. Je me suis entrainée dans l’amour comme un chien se jette dans la boue. Doucement, de manière naïve, infantile, sans appréhension. Cette fois ci, tu ne m’a pas laissée fuir et m’as replongée dans tes « choses ». Tes choses, c’est tout ce que j’appréhendais. C’est d’abord l’inertie, reporter les taches au lendemain, attendre, incessamment que les problèmes se défassent par eux-mêmes. Tes choses, c’est ton rapport houleux a ceux qui t’habitent. Tunis, c’est la ville où l’enfer, c’est toujours les autres. Il ne s’agira jamais de nous, ce sera forcément la faute à une entité frivole qui tour a tour endosse le rôle de taxiste, videur, primeur, vendeur, mais jamais l’ami, le père, le cousin, le proche. Le blâmer pour son coup de rétro, pour son odeur, pour la satiété de sa curiosité. Le blâmer pour la situation économique, les retombées culturelles qui en suivent, la crise sociale. Il ne s’agira jamais d’une faute personnelle, ce sera à l’autre de se corriger car surement sommes-nous trop hauts, plus exigeants, plus intransigeants que le reste. Parce que « nous » après tout, on n’habite plus Tunis -appart quand cela nous arrange.

 C’est de ces villes ou l’on ne fait rien tout seul qui me font regretter de les quitter. C’est dans Tunis ou l’individualité n’a pas réellement sa place, que l’on repense son rapport à l’autre. J’habite une ville, qui elle-même habite des corps qui eux-mêmes habitent des histoires, des histoires qui ne prennent vie que dans l’autre. J’habite dans cette ville, où je peux suivre le fil des jours sans frénétiquement chercher ce qu’il y à a faire dans la minute, les semaines qui suivent, sans attendre, sans trop en espérer. Il y plane un gout de dé-responsabilisation. J’y suis lassée de tout ce qui a attrait a l’effort, tout ce qui remue le couteau trop loin, trop fort, incessamment, et j’adopte un comportement lunaire. A Tunis je ne sais même plus si j’ai envie d’être impliquée dans sa propre vie tant le reste de mon entourage l’est, tant le reste du microcosme y trouve son compte. Souvent, c’est dur d’accepter autant d’ingérence dans les plis les plus discrets de mon cœur. Mais, c’est cette intrusion qui est gage de l’amour qu’on me porte. Mes tantes peuvent choisir, mes oncles aussi, mes parents pourquoi pas, il y aura toujours quelque chose a redire, un choix à m’imposer, une critique mi- cassante mi- attendrissante a adresser. Six mois, 180 couchers du soleil, 5 jours de pluie après, j’ai cristallisé ma relation avec ma ville, car après avoir souvent pleuré à tes fenêtres, j’ai séché mes larmes sous ton soleil de plomb.  

 

 

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