Tunis et son confinement

Ce soir à Tunis, j’entends deux, trois aboiements de chien, et l’imperceptible musique du silence bercer une ville qui a besoin d’un peu de repos. Ce soir, papa ronfle, maman allume une cigarette, ma soeur ne quitte pas son téléphone. Ils font taire mes peurs, les vôtres aussi peut être.  Ce soir, c’est un peu pareil, dans tous les foyers de la capitale.

Dans une ville où se dire "Bonjour" prends cinq minutes, se serrer la main finit par une accolade, puis par un corps-à-corps de questions incessamment intimes, il était impensable d'imaginer  garder une distance de sécurité.Les plus braves continuent de vivre leur vie, on the rocks. Ceux qui doivent travailler voient la vie s’imposer à eux, de manière brute, dangereuse.

Les rues sont désertes. Bien sûr, on retrouve encore le chat borgne qui erre à ses heures perdues, a la recherche des restes du midi. Dans cette petite ville ou l’on sait qu’on va toujours croiser le cousin d’un ami d’enfance, une vieille tante, ou une ancienne conquête, il est singulier de rouler dans la capitale et de se retrouver seul, face à une menace grandissante. Pourtant, c’est tout autant rassurant. Au détour d’une marche, j’ai quand même aperçu ce quinquagénaire qui ne croit pas au CoronaVirus, qui crie au complot, et qui est abonné a Sputnik News. Et, prit dans un ennui incurable, j’ai observé le flic de l’ambassade , entrain de dessiner sur l’asphalte avec les cendres de sa cigarette.

 Le ciel est bleu. Bleu tranquille, bleu apaisant. Bleu qui crie : “avant le déluge, prolongez le calme”. Les tomates continuent de pousser, les fleurs fleurissent, Nermine Star danse, et puis il y à nous, dans l’entredeux, tantôt plongés dans une apathie généralisée, tantôt croulant sous l’hystérie des plateaux télévisés.

 Les hammams sont fermés, presque hantés. Les carreaux y sont glacés, et l’argile s’y est engluée aux murs. Les cafés sont plein de tables en plastiques vides, qui habitent des histoires, des tasses de thé, qui n’ont pas fini de raconter leur anecdotes, avant que le spectre du virus ne les pousse à s’enfuir.

 Alors, dans ma ville ou tout s’arrête progressivement, une chose est incessante:  on mange. Du pain, des plats riches, lourds. Hier, c’était les pâtes de ma grand mère. Ses pâtes qui nous rappellent les dimanches, mon jogging gris, l’ordinaire des jours oisifs. Des pâtes rouges. Jamais trop cuites, toujours un peu crues, et d’où, dans ses plissures glissent la sauce tomate, huilée, épicée. Parfumée d’ail, les pâtes se cassent petit à petit sous ma dent, et les miettes de pain côtoient nos coudes.Après les pâtes, vient la sieste.

La vie d’un confiné est dénuée des complications habituelles de la bureaucratie de la capitale, des anecdotes du bakchich système, des histoires rocambolesques que racontent nos vieilles tantes. Ici, tout est plus lent que d’habitude. Nos mouvements sont tracés à l’avance, les siestes sont rallongées, et la paresse nous chatouille chaque jour aux alentours de 15h , puis 17h pour flirter avec les rayons de soleil qui jouent à cache-cache avec nous, entre les moucharabieh. Et, à 18h, le muezzin laisse son vibrato s’échapper, pour poser une bande son sur nos vies des confinés.

 Je peux sentir la ville, peu à peu se dégorger de sa hargne, peu à peu reprendre son souffle,  Son souffle qui est si court depuis quelques années, tant Tunis a été réinventée, piétinée, usée par le système. Le ciel n’est ni dense, ni lourd, il est simplement là. Peut être même, un peu las. Il entend les complaintes de ceux en bas. Il nous rappelle qu’il faudrait se taire, pour enfin comprendre les mécanismes qui ont laissé le monde bouger avec tant de frénésie et d’opulence, peut être même de décadence.

Ce soir à Tunis, j’entends deux, trois aboiements de chien, et l’imperceptible musique du silence, bercer une ville qui a besoin d’un peu de repos. Ce soir, Papa ronfle, Maman allume une cigarette, ma soeur ne quitte pas son téléphone. Ils font taire mes peurs, les vôtres aussi peut-être.  Ce soir, c’est un peu pareil, dans tous les foyers de la capitale.

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