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Billet de blog 10 novembre 2025

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L'agrobusiness veut rouler sur l'or bleu breton

La réindustrialisation du lin (surnommé « l'or bleu ») en Bretagne est une catastrophe. Dans le Nord-Finistère, historiquement lié à la production linicole, 3 usines devaient voir le jour cet automne. Après des retards répétitifs, une polémique et des subventions, des questions se posent. Derrière ces projets, l'agrobusiness pourrait reproduire les problèmes de la première industrialisation.

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Illustration 1
Fleur de lin © BERTFR

Le retour du lin industriel en Bretagne

La péninsule a connu un âge d'or aux 16e-17e siècles, notamment avec sa production de lin et de chanvre. Des voiles, toiles, linges et habits pouvaient être réalisés pendant cette période proto-industrielle. Une ère dont la richesse des enclos paroissiaux* et les kanndi du Léon, du Trégor et de Cornouaille sont les témoins patrimoniaux.

Les guerres de Louis XIV mettent fin à cet âge d'or. Au 19e, la production connaît un nouveau souffle avec La Société Linière du Finistère à Landerneau par exemple. Il s'agit d'une première industrialisation. Catastrophe sanitaire, l'usine a fermé ses portes en 1891 avec l'importance du coton, entre autres.

Depuis le début des années 2020, deux usines de teillage* et une de filature* sont annoncées : Teillage de Bretagne à Commana, Bretagne Lin à Lampaul-Guimiliau et Linfini à Pleyber-Christ. Toutes sont membres de Lin & Chanvre en Bretagne*. Les deux usines de teillage ont annoncé il y a plusieurs mois avoir convaincu une centaine d'agriculteurs du Léon, du Trégor et de Cornouaille de cultiver le lin. Mais il n'est pas précisé si ce sont les mêmes agris pour les deux entreprises. Et les relations entee agris et agrobusinessmen restent floues. Plusieurs milliers d'hectares sont aujourd'hui utilisés. Le PDG de Teillage de Bretagne cultive déjà du lin depuis plusieurs années, dont une partie « en bio ».

De « futurs leaders » bien aidés par les subventions publiques 

La députée de la 4e circonscription du Finistère*, l'agricultrice « en bio » Sandrine Le Feur (LREM) a lancé un appel à projet en septembre 2020 pour relancer la filière. Et petit à petit l'idée de réindustrialiser le Pays de Morlaix est apparue dans les médias régionaux. L'idée étant d'apporter de l'emploi : plusieurs dizaines, bien loin des milliers de l'usine de Landerneau au 19e. Explicable par l'utilisation de nouvelles machines, voire d'autres technologies (l'IA ayant été évoquée par des acteurs de l'agrobusiness, sans pour autant que son utilisation soit confirmée dans ce secteur).

La Chambre d'Agriculture de Bretagne (FNSEA-JA) a soutenu la relance « en bio ou en conventionnel ». À la Région, le groupe Breizh a-gleiz (Bretagne à gauche)* a appelé à soutenir la réindustrialisation en 2023-2024. Le lin pouvant être utilisé pour le textile, mais aussi le linge de maison ou la construction par exemple. Le Conseil a aidé Bretagne Lin et et Teillage de Bretagne. Mais s'est ravisé avec Linfini.

Plus récemment, début 2025, l'État a retenu Teillage de Bretagne et Linfini pour des subventions dans le cadre du plan de réindustrialisation France 2030. Il s'agit bien d'un modèle agroindustriel.

Vers un nouvel échec

Linfini fait du bruit à cause de retards répétés, d'une ancienne condamnation du PDG, de proximité politique avec la députée Le Feur ont amené Morlaix Communauté (PS) et la Région à ne pas subventionner, et deux parlementaires PS du Finistère à demander des explications au gouvernement. Une créatrice bigoudène a décidé de ne plus s'associer avec l'entreprise.

TdB, pourrait aussi déclencher une polémique. Le PDG* était en faveur de la loi Duplomb (comme celui de Bretagne Lin). Les deux hommes d'affaires soutiennent un communiqué des Jeunes Agriculteurs à ce sujet. Cette loi prévoyait le retour de l'acétamipride*, un pesticide dangereux. Mais cette partie du texte a été retirée par la Conseil Constitutionnel. Or, l'acétamipride était conseillée par l'Association Générale des Producteurs de Lin (AGPL, qui est un organisme de la FNSEA) jusqu'à l'interdiction du pesticide en France en 2018. Sans que l'on sache si la loi Duplomb telle que pensée par son auteur ait pu prévoir le retour du pesticide dans la production linicole. Le PDG de TdB a été formé à Skol ar Sell*, dans le campus controversé The Land

École soutenue par la conseillère BaG Aziliz Gouez, et Alain Glon dont la Holding (Brets, Ecofeutre...) est actionnaire de TdB. Alain Glon Holding (AGH) est accusée d'utiliser des pesticides et de s'accaparer de l'eau notamment. Quant à Alain Glon, il a été président de l'Institut Locarn (aujourd'hui le Kéréden), un « lobby de chefs d’entreprise et décideurs bretons est connu pour ses positions ultra-libérales et russophiles » selon le média d'investigation breton Splann. Le slogan « vivre et travailler au pays » prôné par ce lobby dévoile encore un nouveau projet controversé. Même si d'autres actrices et acteurs du mouvement breton (économique, politique, social ou écologique) n'adhèreraient probablement pas à cette vision du slogan. Le soutien (même remis en question par plusieurs élues et élus) à un modèle agroindustriel du lin et du chanvre fait perdre du sens aux idées de gauches régionalistes, autonomistes, écologistes et socialistes sensées être portées par différents groupes d'élues et élus en Bretagne. Idées ayant pourtant convergées dans les années 1970 pendant le Revival breton, contre les marées de pétrole, le nucléaire, le remembrement etc. D'où la gêne apparente de plusieurs assemblées vis-à vis de Linfini.

Le dernier actionnaire est Depestele*, accusé de mauvaises conditions de travail (exposition à des produits toxiques et à de la poussière textile, dépression, pas de ventilation etc.) dans une leur usine (de teillage également), en Normandie.

Où est le modèle paysan ? 

La communication autour des projets de réindustrialisation a plusieurs fois évoqué l'âge d'or du lin. Cependant, la période d'industrialisation et ses problèmes ne semble pas l'être souvent. Un oubli ou une volonté d'effacer la catastrophe ? 

Les problématiques d'exportation, de mauvaises conditions de travail et de décisions prises par des dirigeants (et non des paysans et paysannes) semblent réapparaître. L'écologie, l'autonomie et la solidarité vont-elles être sacrifiées ? 

Les paysannes et paysans sont les grandes oubliées et grands oubliés de cette nouvelle ère industrielle. Pourtant, une réflexion locale pour créer un circuit court ferme-atelier-boutique serait plus conforme aux attentes locales.

Références

Catherine ABEGUILE-PETIT. Du lin à l’argile : Les métamorphoses des usines de Traon-Elorn. 2019. (PDF)

Notes 

* Enclos paroissiaux : complexes religieux composés d'une église, d'un enclos, d'un cimetière et d'éléments spécifiques qui varient selon les définitions. L'Église récupérait une partie de la production de lin et de chanvre et la revendait.
Le Conseil de Fabrique (sorte d'ancêtre du conseil municipal), composé de notables, utilisait l'argent afin de payer des artiste pour les structures extérieures, statues, retables, orgues, fonts baptismaux.
Le lin était exporté en Angleterre, Hollande et Espagne. Les guerres de la fin du règne de Louis XIV, accompagnées des mesures protectionnistes de Colbert expliquent la baisse des moyens.

* Société Linière du Finistère (1845-1891) : des entrepreneurs ont créé la Société Linière du Finistère à Landerneau. L'industrialisation a été un échec social et un semi-échec économique. Les ouvriers et ouvrières étaient exposées à de la poussière textile et à la pollution.

* Or Bleu : expression utilisée pour désigner le lin, en référence à la richesse que sa vente sous forme de toiles/voiles etc. pouvait apporter. 

*Teillage : pratiqué en atelier, il permet de séparer les fibres du lin (ou du chanvre).

* Filature : atelier où le textile est tissé.

* Lin & Chanvre en Bretagne est une association landernéenne. D'abord essentiellement patrimoniale, elle s'est petit à petit tournée vers l'industrie.
Les dirigeants de Linfini, ainsi que le PDG de TdB sont Vice-Présidents de l'organisme. Bretagne Lin en est membre.
Elle reprend les informations de  L’Alliance du Lin et du Chanvre européens.

* Breizh a-gleiz (BaG) est un groupe de diverses élues et divers élus autonomistes et écologistes au Conseil Régional de Bretagne administrative.
Aziliz Gouez (ESNT) et Kristian Guyonvarc'h (UDB) sont à l'origine de rencontres et d'amendements pour réalisés soutenir la formation et l'économie autour de la réindustrialisation. Le groupe a soutenu l'association Lin & Chanvre en Bretagne
Le groupe a organisé une journée sur le Lin et le Chanvre en Bretagne à Plounéour-Ménez, en invitant Lin & Chanvre en Bretagne, Bretagne Lin, Linfini et Teillage de Bretagne (selon le programme, qui a pu être modifié).

* B5 Skol ar Sell (B5 L'École de la Vision en breton) est ou était une formation pour les "futurs leaders bretons" proposée au campus The Land à Rennes.
Imaginée par Alain Glon, elle a été lancée par le directeur J-M Esnault et avec le soutien d'Aziliz Gouez entre autres.
Il semblerait qu'après 2 promotions (2020-2021 suivie par le PDG de TdB, et 2021-2022), la formation ait été supprimée. Aucune information n'y fait référence aujourd'hui. 

* Le PDG de TdB est présenté comme celui qui a relancé le lin en Bretagne. Son compte Linkedin affiche des liens assumés avec l'agrobusiness, mais également des idées proches du parti LR (connu pour ses liens avec la FNSEA).

* Acétamipride : pesticide faisant partie des néonicotinoïdes interdits en 2018 en France et classés dangereux en Europe. Il était conseillé par la FNSEA pour certains insectes pendant la pousse de la plante. Cependant, il peut aussi tuer les abeilles et provoquer des problèmes neurologiques voir la mort chez l'humain. La loi Duplomb visait à le réintroduire pour certaines filières (sans évoquer le lin). Mais le "débat" n'est pas terminé au Parlement.

* Le groupe Despestele est basé en Normandie. Premier producteur linicole privé d'Europe, il a plus de 900 exploitations associées.
Il soutient notamment un évènement du syndicat d'extrême-droite Jeunes Agriculteurs, connu pour de l'incitation à la haine.
Des membres de la famille Depestele défendent l'acétamipride et les violences policières à Ste-Soline. Le groupe est membre de l’Alliance du Lin et du Chanvre européens et dispose d'une certification sensée garantir la traçabilité et le respect de l'environnement des produits.

* L’Alliance du Lin et du Chanvre européens (Confédération Européenne du Lin et du Chanvre jusqu'en 2023) se présente sur son site comme "l’unique organisation européenne agro-industrielle référente à échelle mondiale qui fédère tous les acteurs de la chaîne de valeur du Lin et du Chanvre européens. Du champ au produit fini". L'un des membres du CA est adhérent à la FNSEA mais également président de l'AGPL, VP de CIPALIN (Comité Interprofessionnel de la Production Agricole du Lin), et il siège dans des organismes influents pour défendre la production de lin pensée par l'Alliance.

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