«Le déshonneur du Général » est maintenant publié

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Extrait :

Ce matin de Juillet le soleil s’était levé sans histoire sur la ville. On s’apprêtait à commémorer la fête des martyrs comme à chaque nouvelle année. Le Général vivait paisiblement, un pied à la retraite et son orgueil planté en surplomb sur sa région natale, veillant jalousement sur sa tribu et sur l’étendue de son sérail, toujours obéissant et discipliné. Comblé de jouissance, à peine dissimulée, que lui procurait la crainte qu’il inspire aux Habitants, soumis et résignés. Jusqu’à ce moment exalté, lorsque la rumeur était venue par son sarcasme mettre en péril sa quiétude et faire vaciller son royaume, qu’il croyait parmi les mieux gardés et consolidé pour l’éternité.

   Elle s’était propagée au rythme du soleil entamant son périple fulgurant et pointant ses humeurs d’été, qui plombent habituellement sans répit l’atmosphère des hauts plateaux en cette saison, jusqu’à son coucher. Jusqu’à la paralysie de toute vie qui oserait s’aventurer à le défier, y compris les sauterelles qui tenteraient désespérément de se nicher dans l’ombre des interstices des écorces des mûriers. Il y aura toujours un rayon qui leur soit destiné et venir finir sa course sur leurs carapaces frêles, déjà laminées par la dureté des vents défavorables et par autant de débauches d’énergies déployées dans les désastres laissés après leurs passages. Elle était venue par son insolence mettre à nu tout ce que la neige de saison pouvait dissimuler avant l’effondrement de son manteau de mensonges, qui seraient happés par la force insondable de cette manie collective qui dicte sa loi sur les secrets mal gardés dans nos mœurs, et qui les auraient propagés aux quatre coins de la ville. Comme un éclair qui viendrait sortir de l’ombre quelque conciliabule qui se croyait à l’abri des regards de vaillants espions.

   Il se savait pourtant épié avec amertume, depuis qu’il avait cessé le combat pour ne devenir qu’un ancien combattant, et se méfiait sourdement de ce moment fatal, celui où les Habitants auraient découvert que les fondations du royaume qu’il avait bâti étaient pour l’essentiel usurpées. Il ne pouvait pourtant ignorer qu’un tel royaume ne pouvait durer, pour l’avoir déjà éprouvé face aux derniers occupants étrangers. Alors que ce moment fatidique se rapprochait de plus en plus violemment de son terme, à la mesure du rythme auquel celui-ci s’érodait sous l’effet démesuré de ses excès, il continuait cependant à s’agripper à la luxuriance que son trône lui procurait, jusqu’à en faire un point d’honneur. Ce qui comptait pour lui : c’était de durer. Durer autant que la résignation des Habitants le lui permettait, au détriment de tous les moyens avec lesquels il pouvait reprendre le combat, y compris les serments les plus sacrés, ceux sur lesquels les Habitants avaient misé autrefois pour reconquérir leur dignité, pour ne finir par le subir qu’en mauvaise augure de leur destinée.

   Poussé dans ses derniers retranchements, il sera acculé à se réfugier dans ses fantasmes les plus éculés, jusqu’au ridicule, ceux de l’éternel ancien combattant auréolé de gloire, devant ses sujets, depuis longtemps désabusés, incrédules et médusés. Jusqu’à la suspension du temps qui porte les stigmates de l’érosion de son royaume, qu’il figera à tous jamais dans les méandres de l’alibi de la main de l’étranger, comme pour exorciser l’irruption de la clameur des Habitants à chacun de ses grondements sentenciés.

   La raréfaction de la rivalité, de plus en plus anéantie par sa vigilance, l’avait amené jusqu’à se laisser vagabonder vers l’exaspération de son errance de soldat déserteur. Allant façonner des milices corvéables à outrance, pour imposer son ordre intransigeant à ses sujets et en disposer. Des milices des plus redoutables et à l’appétit des plus coriaces. Des prédateurs marqués du sceau de sa cupidité, les panses rivées sur les entrailles de la terre, dos aux habitants et l’échine courbée. Se bousculant aux portes du royaume contre une promesse de soupe froide, que peut- être à leur tour les y voilà ! C’était la ruse par laquelle il s’était fait Roi, sans trop se ménager. Il était tellement méfiant, pour être conscient de sa forfaiture, qu’il n’osait plus se montrer devant des Habitants fâcheusement contrariés. Il se contentait du haut de son trône de jeter en pâture à ses milices des mangeoires pleines de confettis aphrodisiaques, pour qu’ils puissent venir s’y abreuver pour services rendus. Des confettis enveloppés dans des coquilles vides, qui faisaient cycliquement l’objet de surenchères, pour aiguiser leur appétit et attiser leur avidité. Était élu celui qui manifestait le plus d’ardeur dans sa volonté de se soumettre et de glorifier son maître.

   À l’heure où l’érosion des idéaux pour lesquels étaient tombés dans le champ d’honneur des hommes sans ruse, voilà venu le temps des milices. Psalmodiant aux pires moments de leur avilissement des litanies d’anamnèse pour supporter l’humiliation : à quoi sert l’honneur dans l’anéantissement. Par-delà la commémoration du deuil usurpé à l’orgueil commun.

   Il manœuvrait le plus souvent à partir de sa tanière, qui était nichée dans l’opacité de ses arrières gardes, et érigée en un temple vide où n’étaient autorisés à séjourner que les spectres de la Révolution. Cela durait depuis le détournement du fleuve, dont le torrent demeure toujours vif dans les désirs frustrés des Habitants, celui qui germa dans leur conscience par tant de méprises des derniers occupants étrangers, pour enfin déborder dans un élan de réappropriation des terres qu’ils avaient confisqué, et sur lesquelles pouvait couver de nouveau notre Humanité.

   Jaloux et méfiant de la rivalité fatale qui le hantait, il délégua à l’un de ses hommes l’audace de distribuer les places et veiller sur la fidélité des heureux élus. Il le choisira comme gros bras fétiche parmi les Capitaines les plus démunis de scrupules, pour pouvoir accomplir ses missions les plus délicates, sans remords, ni état d’âme faillible. Un épouvantail des plus épouvantables. Ce qui importait au Général, c’était de les tenir à distance de toute nuisance au royaume. Il l’avait doté de tous les pouvoirs, y compris de faire irruption en tout lieu et à tout moment sans que rien ne puisse venir constituer un quelconque obstacle dans l’accomplissement de ses missions, qui consistaient à suivre son flair là ou pouvait résider la potentialité de quelque conspiration contre son trône. Il ne lui avait pas suffi beaucoup de temps pour que la seule évocation de son nom puisse mettre un terme à toute discussion entre les Habitants, et provoquer la dispersion de toute forme d’attroupement, aussi convivial fusse-t-il.

   Celui-ci n’avait pas échappé pour autant à hériter d’un sobriquet parmi les plus humiliants que leur génie était capable d’inventer dans un sursaut d’orgueil contenu. Il fut surnommé Brékho, par une habitude d’appropriation des mots que parlaient les étrangers établis sur nos terres, et qui court depuis la nuit des temps. En effet, la langue que parlaient les ancêtres a toujours su s’approprier les richesses langagières des étrangers qui venaient s’aventurer à convoiter nos terres, et se développer à leurs dépens. C’est par cette habitude qu’ils avaient transformé le mot bourricot, que parlaient les derniers parmi eux, en sa reconversion dans la langue que parlent les Habitants par le mot Brékho. Ils l’avaient adopté à l’unanimité, comme pour conjurer le sort qui s’était abattu sur eux, à devoir le subir jusque dans leur intimité. Il ne s’était jamais remis de cet affront humiliant, ce qui avait exacerbé sa brutalité contre les récalcitrants. Le condamnant définitivement dans son rôle, sans aucune possibilité de s’en échapper. Il était devenu leur bourreau incontesté.

   Pour renforcer l’enceinte de son royaume, le Général n’hésitait pas à user malicieusement d’un loisir assez sournois. Il s’amusait, en fin marionnettiste, à tendre des pièges larvés à ses potentiels rivaux, les plus tenaces et les plus disposés à venir menacer sa pérennité. Confinant les uns dans des refuges sans issue, en les élevant de nulle part vers les chemins qui montent, sur les cimes des collines oubliées et les crêtes les plus escarpées, et aux autres, leur réservant le privilège de tomber de quelques cieux chimériques, perceptibles par leurs seuls sens.

   Les destinées du royaume allaient comme bon lui semblait, sans grande histoire, ou presque, jusqu’à ce matin de Juillet troublé, lorsque la rumeur était venue balayer par son torrent tout édifice bâti sur des fondations usurpées. N’épargnant sur son passage, ni l’honneur du Général et de sa tribu, ni celui de son sérail et ses milices. Aussi farouche et aussi rusé qu’il était, cela ne lui a été d’aucune utilité pour pouvoir échapper au piège qu’il avait lui-même tendu aux Habitants, celui de les avoir maintenus en captivité dans son royaume, cruellement avilis, dos à l’Humanité.

   Tout a commencé le jour où un fort sentiment avait surgi dans la relation que j’entretenais dans la discrétion avec sa fille Mamlouka. Les choses auraient pu en rester là, si le Général n’avait pas imposé son ordre intransigeant, à l’encontre du désir souverain des Habitants dans leur volonté de rupture avec les mœurs anciens. Mais les conditions de cet ordre vieillissant avaient permis à la rumeur de se frayer un chemin sans encombre dans le plus sarcastique de leurs fantasmes, au comble de leur oisiveté et au bonheur des plus affectés par leur frustration. Car nous étions très nombreux à la désirer et à cultiver pour elle autant de passions. Alors que nous savions tous, nous autres amants frustrés, qu’elle était inaccessible à nos complaintes, à cause de sa filiation, étant la fille présumée de l’homme le plus puissant et le plus terrifiant parmi les Habitants.

   C’était lors d’un grand jour de floraison et d’enchantement des nobles sentiments, où son ensorcellement avait réussi à avoir raison sur ma résignation, qui nous lia à jamais par la promesse de vivre l’un pour l’autre aussi intimement comme le font les fleuves et les océans. Par-delà la volonté de son géniteur et le lourd fardeau de l’honneur de sa tribu.

   C’est cette promesse qui m’avait enorgueilli autant, jusqu’à vouloir l’approcher ce matin de Juillet à la cérémonie de commémoration des martyrs, avec la nette détermination de le mettre devant le fait accompli. Sans que je me fasse trop d’illusions sur sa disposition à la faveur de ma folie. Sachant que cette démarche ne fait pas partie de nos mœurs, encore moins auprès d’un Général issu de nos traditions. Mais dans mon for intérieur, je me disais que cette déconvenue annoncée, qui avait réduit à néant l’espoir de beaucoup d’autres amants ayant reçu avant moi pareille promesse, sans être parvenus à accomplir leur désir, n’était après tout que prétexte à démission. Je m’étais donc résolu à affronter mon destin comme il allait se présenter.

   Je m’étais rendu alors à la salle des fêtes des anciens combattants ou se tenait la cérémonie, que le Général présidait habituellement. J’avais eu cette idée, qui pouvait apparaître a priori insolite au commun des résignés, parce que j’étais convaincu que ce soit là l’endroit et le moment idéal pour évoquer ce genre de compromis. Lui faire comprendre que j’étais déterminé à accomplir ma promesse, quelle que soit sa volonté à vouloir m’en dissuader.

   J’avais poussé la porte de la salle des fêtes des anciens combattants, sans hésiter, et j’étais rentré. Ils étaient tous là, agrippés aux humeurs du Général, tels des spectateurs de cirque, à l’affût du moindre rugissement du fauve, lorsque celui-ci est un peu trop agité sur la piste, tous crocs saillants, la bouche grande ouverte. J’ai été accueilli par des regards, farouchement tournés vers moi, me dévisageant sans retenue, ni pudeur, dès mon franchissement du seuil de la porte. Suivis immédiatement par des murmures et des chuchotements qui traversèrent la salle tel un courant marin, dont les effets à la surface demeurent si mystérieux au commun des pêcheurs. Comme si j’étais le diable en personne qui venait de faire intrusion dans leur quiétude. Un trouble-fête dont l’usage est souvent associé à qui viendrait contrarier les certitudes des habitués de ce genre de cérémonies, un chahuteur comme aiment à les appeler les notables fraîchement cooptés dans quelque clan du sérail qui entoure le Général. Ils avaient toujours eu la hantise que l’on vienne un jour empiéter sur les faveurs qu’ils tiraient à l’entourer avec autant d’allégeance et de soumission, et dont la réputation avait depuis longtemps gagné nos villes et villages, jusqu’aux campagnes les plus reculées.

   Le Général, qui était sous les projecteurs au centre de la tribune, avec à ses côtés les orateurs du jour, n’était pas non plus à son aise. Une sombre inquiétude semblait l’affecter. Cela se voyait surtout sur la gêne qu’il laissait entrevoir sur son visage aigri et sur ses gestes brusques et injustifiés. Alors qu’il lui arrivait autrefois de s’endormir d’ennui en pleine cérémonie. La scène ressemblait étrangement à un peloton d’exécution face à un condamné à mort, et que l’accusé, en l’occurrence le Général, feignait d’ignorer tout sur les motifs de sa condamnation. Mais il ne pouvait pas ne pas douter que quelque chose de fâcheux se tramait contre lui. Il restait là, impassible, avec ses coups...

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