YOUSSEF BENZATAT
Abonné·e de Mediapart

81 Billets

0 Édition

Billet de blog 22 juil. 2015

De quoi les événements de Ghardaïa sont-ils le symptôme ?

YOUSSEF BENZATAT
Abonné·e de Mediapart

Ce blog est personnel, la rédaction n’est pas à l’origine de ses contenus.

De quoi les événements de Ghardaïa sont-ils le symptôme ?

Un peu plus d’une vingtaine de morts par armes à feu, de très nombreux blessés et près d’une centaine de maisons détruites, en très peu de temps et, le plus surprenant, dans plusieurs localités à la fois. Hormis Ghardaïa, les violences se sont étendues brutalement à Guerrara, Berriane, jusqu’à 120 km à la ronde du centre du conflit. Une volonté explicite de le généraliser aux localités environnantes pour embraser toute la région. Le mode opératoire ne laisse aucun doute sur la planification de l'action et son organisation logistique. Des hommes encagoulés et véhiculés surgissent de nulle part semant aveuglément mort et destruction sur leur passage.


Complot ourdi par les ennemis de l'Algérie, s’empresse à conclure le pouvoir. On ne peut qu’y adhérer, sachant que nous sommes en permanence l’objet des convoitises impérialistes pour la main basse sur nos richesses naturelles, auxquelles il faut conjuguer leur volonté de neutralisation de notre diplomatie, en espérant y arriver en semant le chaos chez nous pour justifier une intervention d'occupation. A la volonté d'Israël de détruire l'un des derniers Etats encore debout parmi ceux qui sont hostiles dans la région à son projet du grand Israël. Aux visées hégémoniques de leurs alliés, les monarchies wahhabites et leur désir impérial sur le Moyen-Orient et l’Afrique islamique, par la manipulation et le soutien financier des organisations politico-religieuses islamiques. Jusqu'aux puériles tribulations de leur dernier allié, le voisin marocain, à vouloir affaiblir l’Algérie pour neutraliser l'obstacle qui se dresse devant son appétit d'appropriation des territoires sahraouis. Cette réduction du conflit au seul complot attribué «à la main étrangère», concrétisé en fait par des arrestations préventives et de supposés complices intérieurs, du reste justifiées et légitimes, sans montrer une quelconque préoccupation à vouloir rechercher les causes structurelles de celui-ci et agir en conséquence, ne fait que traduire sa volonté d’éteindre l'incendie à moindre frais, par le maintien du statu quo. D’ailleurs, il ne peut en être autrement. Car s’engager à agir sur les causes structurelles du conflit hypothéquerait dangereusement son idéologie nationalo-conservatrice sur laquelle il a bâti son système de pouvoir hégémonique, autoritaire et totalitaire, qui prend en otage l’identité de l’Etat dans le cadre du substrat de l’arabo-islamisme au détriment de l’aspect multiculturel et multi-ethnique de la société et de ses métissages millénaires. Pris dans son propre piège, le pouvoir n’aura d’autre alternative que la maîtrise de l’incendie à sa surface, laissant intactes les braises incandescentes, où les esprits provisoirement apaisés continueront à être inéluctablement exposés au ressentiment de l’altérité, aiguisant les haines et les violences à venir. Il sera acculé tout au plus à perpétuer sa gestion du conflit par le laxisme qui caractérise habituellement son mode de gestion de toutes les impasses qui minent le développement de la société, que ce soit sur le plan politique, économique, culturel et surtout sur l’épineux problème du vivre-ensemble, conséquent à la nature même du système de pouvoir qui le fait exister et l’idéologie qui le soutient. Il peut se targuer devant l’opinion d’avoir assumé sa responsabilité dans cette affaire, en ayant ramené le calme, mais au final, il ne fait que dialoguer avec lui-même. Car le problème de l’identité à travers lequel s’entredéchire la société est vécu au quotidien dans la douleur par la population, et toute rhétorique triomphaliste venant de sa part ne peut être perçue que comme une fuite en avant, un blanc-seing attestant de l’épuisement de son système de pouvoir et son impuissance à agir devant la résurgence tous azimuts de ce problème et de ses conséquences tragiques. Que ce soit au M’zab, en Kabylie, autour des milieux conservateurs, salafistes et autres mouvements politico-religieux, jusque dans le Hoggar et l’extrême Sud du pays.


Ce qui est terrible dans cette affaire, c’est que personne ne semble mesurer à sa juste importance cet événement tragique, qui préfigure, tel un symptôme, les conflits à venir, lorsque l’inéluctable transition du système de pouvoir qui se profile adviendra. Lorsque le débat pour instaurer un Etat souverain, dans lequel tout Algérien et toute Algérienne se sentirait représenté, et qui devrait être émancipé de toute tutelle qui lui est extérieure, que ce soit l’idéologie nationalo-conservatrice, religieuse, identitaire, ou toute autre pression qui viendrait menacer sa souveraineté, fera rage et sera pris en otage par l’inévitable climat de violence qui y régnera. Celui à quoi nous convient les événements tragiques de Ghardaïa en tant que symptôme, et qui préfigure dans les traitements mêmes du conflit qu’en font aussi bien la presse, l’élite politique dite d’opposition, que les acteurs, de près ou de loin, du conflit lui-même.


Stupéfiante est la posture des élites par leur silence, en s’abstenant de donner la sonnette d’alarme et pointer du doigt les développements futurs de ce conflit, qui mettraient en danger notre avenir, par les menaces imminentes de notre recolonisation et la partition de notre territoire, très chèrement acquises. Excepté quelques voix timides, qui se font entendre ici et là, et qui sont reprises aussi timidement par la presse, sans plus, sans même soulever le fond du problème dans son intégralité. Crise sociopolitique conjuguée à une crise socioéconomique et conséquences du laxisme des pouvoirs publics dans la gestion du conflit, s'indignent à juste titre les voix les plus audibles de l'opposition politique. Sans autre proposition pour problématiser l’aspect structurel du conflit et de la question identitaire dans son rapport à l’Etat. «Fitna!», pour les conclusions imprégnées de religiosité, véhiculées surtout par les courants salafistes. «Malékites contre ibadites !», reprise et amplifiée sournoisement par les médias des monarchies wahhabites. «Racisme !», rétorquent les leaders pyromanes parmi les acteurs mozabites du conflit, ceux-là même qui furent l’objet d’arrestation, en forçant à endosser l'habit de la victime expiatoire. «Arabes chaamba contre Berbères mozabites !», reprise sournoisement en boucle par les médias tout autant pyromanes de l’empire. Encore qu’il faudra démontrer que sur le sol algérien subsistent des ethnies ayant échappé au métissage millénaire ambiant qui caractérise la population algérienne sur toute l’étendue du territoire national. Au-delà du fait que la science anthropologique conteste le fait que les Chaamba soient réellement d’ethnie arabe, et qu’ils ne sont que le produit du métissage régional avec une dominante de descendance berbères zénètes. En fait, il s’agit d’un discours d'emprunt, par contamination des rhétoriques séparatistes kabyles et de l’idéologie berbériste dans son errance identitaire à vouloir ne reconnaître comme identité à l’Etat algérien que la seule référence berbère au détriment du caractère transculturel, ou au pire revendiquer la ghettoïsation ethnique par le truchement régionaliste à être confinée en Kabylie. Au détriment de la spécificité de l’algérianité, forgée par plus de deux millénaires d’acculturation et de métissage. De la langue parlée aux quatre coins du territoire national, derdja, par laquelle l’originalité algérienne s’exprime et qui est le produit de plus de deux mille ans d’emprunts et d’inventions par le génie créatif de la population, que les incrédules mal intentionnés considèrent comme une langue vulgaire dérivant exclusivement de la langue arabe. Une stratégie discursive s'adressant plutôt à l'opinion internationale et à l'ONU en particulier, qu'au pouvoir algérien ou à l'opinion nationale pour essayer de trouver une solution saine. Cette posture dissimule mal leur volonté de jouer le jeu des ennemis de l'Algérie et de son unité territoriale. D'ailleurs, ils ne s'en cachent nullement. Kamel-Eddine Fekhar, leader des séparatistes mozabites et Ferhat M'Henni, celui des séparatistes kabyles, entretiennent des relations comploteuses aussi bien avec l’empire qu’avec Israël au grand jour et appellent l'ONU à une intervention d'ingérence dans les affaires algériennes dans des démarches «officielles».


Rien n’est encore joué à ce jour. Nous avons juste été secoués dans notre torpeur par ce terrible avertissement, celui de la tragédie qui a endeuillé autant de familles parmi nous en ce mois sacré, qu’ils soient Mozabites ou Chaamba. Une tragédie qui s’est manifestée à nous avec autant d’insolence comme un symptôme des conflits à venir, lorsque nous serons contraints de bâtir un consensus pour donner une définition à l’identité de l’Etat qui régira notre vivre-ensemble, si rien n’est entrepris dès à présent par les élites. Comme ce fut le cas pour le recouvrement de notre Indépendance nationale, lorsque les divisions avaient été absorbées par le Front de Libération nationale, pour unifier les forces vives et les diriger contre la domination coloniale. Dans la situation qui est la nôtre aujourd’hui, nous avons affaire à des extrémistes négationnistes de notre réalité, faite de métissages et de transculturalité, et des obscurantistes liberticides devant notre droit à la liberté de conscience, universellement partagée. Tout autant religieux qu’identitaires, dont il nous faudra impérativement nous défaire afin de pouvoir reconstruire un Etat souverain, pour accomplir notre destin et nous armer pour déjouer tout plan diabolique qui guetterait nos moindres perclusions.

Bienvenue dans le Club de Mediapart

Tout·e abonné·e à Mediapart dispose d’un blog et peut exercer sa liberté d’expression dans le respect de notre charte de participation.

Les textes ne sont ni validés, ni modérés en amont de leur publication.

Voir notre charte

À la Une de Mediapart

Journal — Santé
Maltraitance en Ehpad : une indignation feinte et insuffisante
Les pouvoirs publics font mine de découvrir que le puissant groupe Orpea se joue des règles dans ses Ehpad. Mais la maltraitance, les conditions de travail dégradées et la répression syndicale sont sur la table depuis des années,  sans que jamais le système de financement ne soit remis en cause.
par Mathilde Goanec et Leïla Miñano
Journal — France
Macron 2017 : la preuve que l’affaire a été enterrée
Le préfet Cyrille Maillet, nommé par Emmanuel Macron à la tête d’un service du ministère de l’intérieur, a personnellement classé l’enquête concernant des prestations de sécurité suspectes durant la campagne présidentielle, avec des motifs fallacieux et contre l’avis de trois sous-directeurs.
par Fabrice Arfi, Antton Rouget et Marine Turchi
Journal
La grande colère des salariés d’EDF face à l’État
Ulcérés par la décision du gouvernement de faire payer à EDF la flambée des prix de l’électricité, plus de 42 % des salariés du groupe public ont suivi la grève de ce 26 janvier lancée par l’intersyndicale. Beaucoup redoutent que cette nouvelle attaque ne soit que les prémices d’un démantèlement du groupe, après l’élection présidentielle.
par Martine Orange
Journal
Gérald Darmanin, le ministre qui dissout plus vite que son ombre
Après une manifestation antifasciste à Nantes, le ministre de l’intérieur a annoncé son intention de dissoudre le collectif « Nantes révoltée », animateur d’un média alternatif local. Outil administratif conçu contre les groupes factieux, la dissolution est avant tout utilisée comme une arme de communication et de neutralisation politique. 
par Camille Polloni

La sélection du Club

Billet de blog
Le bracelet électronique, facteur et révélateur d'inégalités
Chercheur à l’École normale supérieure, Franck Ollivon propose une approche géographique du placement sous surveillance électronique. Il analyse notamment la façon dont, en reposant sur la restriction spaciale, le bracelet redessine les contours d’un espace carcéral, dans lequel les situations individuelles des placés sont inévitablement facteurs d’inégalités.
par Observatoire international des prisons - section française
Billet de blog
Fermer une prison, y ouvrir une école et un musée
« Ouvrir une école, c’est fermer une prison », aurait dit Victor Hugo. Avec la fermeture imminente de la prison de Forest, un projet stratégique unique se présente aux acteurs politiques bruxellois : traduire la maxime d’Hugo en pratique et, en prime, installer un musée de la prison au cœur de l’Europe ! Par Christophe Dubois
par Carta Academica
Billet de blog
Contrôleuse des lieux de privation de liberté : l’année Covid en prison
Mis en garde par la Contrôleuse générale des lieux de privation de liberté (CGLPL) pour les risques de cluster dans les prisons, le gouvernement a brillé par sa passivité. Rien d'étonnant, tant ses alertes et préconisations restent systématiquement lettre morte.
par lien-social
Billet de blog
« Rien n’a été volé »
Chronique d'audience. Abderrahmane B., pas même vingt ans, né à Alger et SDF a été arrêté avant le week-end. Il comparaît pour un vol à la roulotte. Néanmoins, il y a une difficulté dans la qualification de l’infraction : rien n’a été volé.
par La Sellette