De quoi les événements de Ghardaïa sont-ils le symptôme ?

De quoi les événements de Ghardaïa sont-ils le symptôme ?

 

Le pouvoir veut éteindre l'incendie de Ghardaïa à moindre frais par le maintien du statu quo. New Press

Un peu plus d’une vingtaine de morts par armes à feu, de très nombreux blessés et près d’une centaine de maisons détruites, en très peu de temps et, le plus surprenant, dans plusieurs localités à la fois. Hormis Ghardaïa, les violences se sont étendues brutalement à Guerrara, Berriane, jusqu’à 120 km à la ronde du centre du conflit. Une volonté explicite de le généraliser aux localités environnantes pour embraser toute la région. Le mode opératoire ne laisse aucun doute sur la planification de l'action et son organisation logistique. Des hommes encagoulés et véhiculés surgissent de nulle part semant aveuglément mort et destruction sur leur passage.


Complot ourdi par les ennemis de l'Algérie, s’empresse à conclure le pouvoir. On ne peut qu’y adhérer, sachant que nous sommes en permanence l’objet des convoitises impérialistes pour la main basse sur nos richesses naturelles, auxquelles il faut conjuguer leur volonté de neutralisation de notre diplomatie, en espérant y arriver en semant le chaos chez nous pour justifier une intervention d'occupation. A la volonté d'Israël de détruire l'un des derniers Etats encore debout parmi ceux qui sont hostiles dans la région à son projet du grand Israël. Aux visées hégémoniques de leurs alliés, les monarchies wahhabites et leur désir impérial sur le Moyen-Orient et l’Afrique islamique, par la manipulation et le soutien financier des organisations politico-religieuses islamiques. Jusqu'aux puériles tribulations de leur dernier allié, le voisin marocain, à vouloir affaiblir l’Algérie pour neutraliser l'obstacle qui se dresse devant son appétit d'appropriation des territoires sahraouis. Cette réduction du conflit au seul complot attribué «à la main étrangère», concrétisé en fait par des arrestations préventives et de supposés complices intérieurs, du reste justifiées et légitimes, sans montrer une quelconque préoccupation à vouloir rechercher les causes structurelles de celui-ci et agir en conséquence, ne fait que traduire sa volonté d’éteindre l'incendie à moindre frais, par le maintien du statu quo. D’ailleurs, il ne peut en être autrement. Car s’engager à agir sur les causes structurelles du conflit hypothéquerait dangereusement son idéologie nationalo-conservatrice sur laquelle il a bâti son système de pouvoir hégémonique, autoritaire et totalitaire, qui prend en otage l’identité de l’Etat dans le cadre du substrat de l’arabo-islamisme au détriment de l’aspect multiculturel et multi-ethnique de la société et de ses métissages millénaires. Pris dans son propre piège, le pouvoir n’aura d’autre alternative que la maîtrise de l’incendie à sa surface, laissant intactes les braises incandescentes, où les esprits provisoirement apaisés continueront à être inéluctablement exposés au ressentiment de l’altérité, aiguisant les haines et les violences à venir. Il sera acculé tout au plus à perpétuer sa gestion du conflit par le laxisme qui caractérise habituellement son mode de gestion de toutes les impasses qui minent le développement de la société, que ce soit sur le plan politique, économique, culturel et surtout sur l’épineux problème du vivre-ensemble, conséquent à la nature même du système de pouvoir qui le fait exister et l’idéologie qui le soutient. Il peut se targuer devant l’opinion d’avoir assumé sa responsabilité dans cette affaire, en ayant ramené le calme, mais au final, il ne fait que dialoguer avec lui-même. Car le problème de l’identité à travers lequel s’entredéchire la société est vécu au quotidien dans la douleur par la population, et toute rhétorique triomphaliste venant de sa part ne peut être perçue que comme une fuite en avant, un blanc-seing attestant de l’épuisement de son système de pouvoir et son impuissance à agir devant la résurgence tous azimuts de ce problème et de ses conséquences tragiques. Que ce soit au M’zab, en Kabylie, autour des milieux conservateurs, salafistes et autres mouvements politico-religieux, jusque dans le Hoggar et l’extrême Sud du pays.


Ce qui est terrible dans cette affaire, c’est que personne ne semble mesurer à sa juste importance cet événement tragique, qui préfigure, tel un symptôme, les conflits à venir, lorsque l’inéluctable transition du système de pouvoir qui se profile adviendra. Lorsque le débat pour instaurer un Etat souverain, dans lequel tout Algérien et toute Algérienne se sentirait représenté, et qui devrait être émancipé de toute tutelle qui lui est extérieure, que ce soit l’idéologie nationalo-conservatrice, religieuse, identitaire, ou toute autre pression qui viendrait menacer sa souveraineté, fera rage et sera pris en otage par l’inévitable climat de violence qui y régnera. Celui à quoi nous convient les événements tragiques de Ghardaïa en tant que symptôme, et qui préfigure dans les traitements mêmes du conflit qu’en font aussi bien la presse, l’élite politique dite d’opposition, que les acteurs, de près ou de loin, du conflit lui-même.


Stupéfiante est la posture des élites par leur silence, en s’abstenant de donner la sonnette d’alarme et pointer du doigt les développements futurs de ce conflit, qui mettraient en danger notre avenir, par les menaces imminentes de notre recolonisation et la partition de notre territoire, très chèrement acquises. Excepté quelques voix timides, qui se font entendre ici et là, et qui sont reprises aussi timidement par la presse, sans plus, sans même soulever le fond du problème dans son intégralité. Crise sociopolitique conjuguée à une crise socioéconomique et conséquences du laxisme des pouvoirs publics dans la gestion du conflit, s'indignent à juste titre les voix les plus audibles de l'opposition politique. Sans autre proposition pour problématiser l’aspect structurel du conflit et de la question identitaire dans son rapport à l’Etat. «Fitna!», pour les conclusions imprégnées de religiosité, véhiculées surtout par les courants salafistes. «Malékites contre ibadites !», reprise et amplifiée sournoisement par les médias des monarchies wahhabites. «Racisme !», rétorquent les leaders pyromanes parmi les acteurs mozabites du conflit, ceux-là même qui furent l’objet d’arrestation, en forçant à endosser l'habit de la victime expiatoire. «Arabes chaamba contre Berbères mozabites !», reprise sournoisement en boucle par les médias tout autant pyromanes de l’empire. Encore qu’il faudra démontrer que sur le sol algérien subsistent des ethnies ayant échappé au métissage millénaire ambiant qui caractérise la population algérienne sur toute l’étendue du territoire national. Au-delà du fait que la science anthropologique conteste le fait que les Chaamba soient réellement d’ethnie arabe, et qu’ils ne sont que le produit du métissage régional avec une dominante de descendance berbères zénètes. En fait, il s’agit d’un discours d'emprunt, par contamination des rhétoriques séparatistes kabyles et de l’idéologie berbériste dans son errance identitaire à vouloir ne reconnaître comme identité à l’Etat algérien que la seule référence berbère au détriment du caractère transculturel, ou au pire revendiquer la ghettoïsation ethnique par le truchement régionaliste à être confinée en Kabylie. Au détriment de la spécificité de l’algérianité, forgée par plus de deux millénaires d’acculturation et de métissage. De la langue parlée aux quatre coins du territoire national, derdja, par laquelle l’originalité algérienne s’exprime et qui est le produit de plus de deux mille ans d’emprunts et d’inventions par le génie créatif de la population, que les incrédules mal intentionnés considèrent comme une langue vulgaire dérivant exclusivement de la langue arabe. Une stratégie discursive s'adressant plutôt à l'opinion internationale et à l'ONU en particulier, qu'au pouvoir algérien ou à l'opinion nationale pour essayer de trouver une solution saine. Cette posture dissimule mal leur volonté de jouer le jeu des ennemis de l'Algérie et de son unité territoriale. D'ailleurs, ils ne s'en cachent nullement. Kamel-Eddine Fekhar, leader des séparatistes mozabites et Ferhat M'Henni, celui des séparatistes kabyles, entretiennent des relations comploteuses aussi bien avec l’empire qu’avec Israël au grand jour et appellent l'ONU à une intervention d'ingérence dans les affaires algériennes dans des démarches «officielles».

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Rien n’est encore joué à ce jour. Nous avons juste été secoués dans notre torpeur par ce terrible avertissement, celui de la tragédie qui a endeuillé autant de familles parmi nous en ce mois sacré, qu’ils soient Mozabites ou Chaamba. Une tragédie qui s’est manifestée à nous avec autant d’insolence comme un symptôme des conflits à venir, lorsque nous serons contraints de bâtir un consensus pour donner une définition à l’identité de l’Etat qui régira notre vivre-ensemble, si rien n’est entrepris dès à présent par les élites. Comme ce fut le cas pour le recouvrement de notre Indépendance nationale, lorsque les divisions avaient été absorbées par le Front de Libération nationale, pour unifier les forces vives et les diriger contre la domination coloniale. Dans la situation qui est la nôtre aujourd’hui, nous avons affaire à des extrémistes négationnistes de notre réalité, faite de métissages et de transculturalité, et des obscurantistes liberticides devant notre droit à la liberté de conscience, universellement partagée. Tout autant religieux qu’identitaires, dont il nous faudra impérativement nous défaire afin de pouvoir reconstruire un Etat souverain, pour accomplir notre destin et nous armer pour déjouer tout plan diabolique qui guetterait nos moindres perclusions.

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