La rumeur qui enchante et déchante ! Plaidoyer pour la Derdja à l’école

 

Devant la levée de boucliers draconiens des forces conservatrices, du statu quo, de la régression, de l’obscurantisme, à chaque fois que des propositions sont faites pour envisager de sortir la société de sa léthargie, de sa torpeur, de son apathie et de son ankylose, faisant d’elles des initiatives mort-nées, il est utile, nécessaire et urgent de constituer un front de résistance à ces forces du reflux qui sont en train de précipiter l’Algérie vers sa ruine. À commencer par la constitution d’un front de soutien à l’idée de l’introduction progressive de la langue maternelle des Algériens, la Derdja, dans l’enseignement primaire.

                                          

Car la Derdja est l’accès privilégié par lequel l’Algérie peut entrer de plein pied dans sa contemporanéité et filer droit vers son avenir. Une impasse de moins, qui devrait être percée parmi les innombrables impasses qui plombent son développement dans un statu quo qui court depuis l’accès à l’indépendance nationale. Une première grosse pierre qui constituera un véritable pilier pour la fondation d’un État souverain, qui sera bâti sur de véritables valeurs nationales dans lesquelles tout Algérien et toute Algérienne se sentirait représenté. Pour que la schizophrénie qui handicape nos enfants à l’école ne soit plus un obstacle pour leur épanouissement, pour leur rapport au savoir, leur rapport au monde et pour la structuration de leur imaginaire, puisé dans les valeurs que leur propre environnement suggère. Ils ne seront plus obligés d’accéder au savoir par le biais d’une langue qui n’est pas celle dont ils se servent lorsqu’ils se retrouvent dans la cour de récréation ou partout ailleurs que devant un instituteur froid et dépouillé de toute forme d’empathie. La langue arabe, façonnée par la mythologie des tribus arabes dans un premier temps, puis par le mythe religieux dans sa phase de structuration, est une langue étrangère qui reste dépouillée de tout moyen d’accès au système de signes qui constitue l’environnement sensible des Algériens et de leur vécu, au même titre que tout autre langue étrangère. Au contraire, la Derdja est la langue maternelle des Algériens, parlée aux quatre coins du territoire national, par laquelle l’originalité algérienne s’exprime et qui est le produit de plus de deux mille ans d’emprunts et d’inventions par le génie créatif de la population. Elle n’est pas la langue vulgaire que les forces du reflux considèrent comme dérivant exclusivement de la langue arabe par opposition à une matrice savante, devenue classique : l’arabe classique. Rien ne peut détourner le torrent de l’acculturation dans la trajectoire inéluctable de l’histoire, qui creuse ses sillions contre vents et marées, en inscrivant la culture et la langue dans un vécu en perpétuelle réinvention. De la langue maternelle à la langue populaire, le langage et les mots en perpétuelle recréation façonnent la Derdja et expriment une culture et une société vivante arrimée à sa propre contemporanéité et lorgnant jalousement sa quête de l’universel. La Derdja, langue à potentiel unificateur de la Nation algérienne, est cette synthèse qui véhicule dans sa structure profonde la langue des ancêtres des Algériens, le Tamazight, augmenté des apports de toutes les langues à qui elle a dû se confronter, comme l’a si bien chanté le maître du populaire, le Kabyle El hadj M’hamed El Anka, le dramaturge Amazigh Kateb Yacine ou le Chaoui Slimane Benaissa.

Il a suffi que des pédagogues et des spécialistes proposent l’introduction graduelle de la langue maternelle dans l’enseignement primaire, à l’occasion de la conférence nationale sur l’évaluation de la réforme de l’éducation, tenue en début de semaine à Alger, afin de permettre aux élèves d’avoir une meilleure intégration dans le système éducatif, pour qu’une levée de boucliers sans précédent ne vienne tétaniser les esprits les plus éclairés. Pourtant, la rumeur sur la décision d’introduire la Derdja à l’école était venue dans un premier temps comme un enchantement, qui laissait supposer que l’Algérie allait être propulsée soudainement dans sa modernité. Avant que les islamo-conservateurs de tout bord, l’Association des oulémas, l’Association pour la défense de la langue arabe, les partis islamistes, le groupe parlementaire de l’Alliance de l’Algérie verte (AAV), relayés par les journaux, les chaînes de télévision et les réseaux sociaux acquis à leur cause, ne montent au créneau pour faire grand bruit, obligeant la ministre concernée, Nouria Benghebrit, à démentir un tel projet en gestation au sein de la communauté scientifique !

Cela rappelle outrageusement le revirement effectué par Rachid Boudjedra, lorsqu’il avait déclaré publiquement son athéisme, en libérant la parole, qui laissait croire un bref instant que l’on s’acheminait vers le droit à la liberté de conscience, et sceller ce deuxième fondement qui devrait constituer cet autre pilier de l’État républicain, pour ensuite se rétracter brutalement sous la pression de ces mêmes forces du reflux. Comment peut-on croire dans ce cas à la sincérité du démenti de Nouria Benghebrit ? Connaissant son niveau scientifique, et donc, ne pouvant ignorer que la langue arabe n’était à l’origine que cette langue de « bédouins » ayant bénéficié d’un investissement conséquent pour se hisser au niveau de langue structurée, capable de formuler un discours scientifique relatif à l’âge d’or de la civilisation islamique, aujourd’hui inopérant. Un investissement tout à fait envisageable pour hisser la Derdja au même titre que toute autre langue arrimée à la contemporanéité du monde. Comme vient de le faire tout récemment l’État de Malte par l’adoption de sa « Derdja locale » au statut de langue nationale.

Rien d’autre ne pourra justifier tous ces revirements que la pression des forces du reflux, par une volonté de maintenir la société dans un mode d’existence conservateur. Ils peuvent compter sur le soutien du pouvoir, à chaque fois, comme pour le projet de Loi sur les violences faites aux femmes, car ce dernier voit d’un bon œil toute défense du statu quo, qui empêche la société de prendre l'initiative, et qui lui permettra à coup sûr de pouvoir préserver le système économique rentier !

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