Lettre ouverte à Cyril Hanouna : de la portée d'un bol de nouilles

De la responsabilité de la télévision : le divertissement et la course à l'audimat n'excusent l'humiliation publique, contrairement à ce que soutient Cyril Hanouna dans son émission "Touche pas à mon poste". Coup de gueule d'une jeune femme qui voudrait que parfois on ferme les vannes, non pas au profit de l'(auto)-censure, mais pour redonner un peu de sens au mot galvaudé de "respect".

Permettez-moi une petite note biographique : je me rappelle d’un mercredi après-midi, je devais avoir 13 ou 14 ans. J’étais à mon cours de théâtre hebdomadaire, et mon professeur nous avait apportés un texte cynique et drôle qui nous semblait faire alors une caricature de la télévision. Nous étions à moitié amusés, à moitié horrifiés, par l’ampleur de la bêtise qui nous était présentée là : les participants de l’émission décrite dans la pièce, qui étaient des représentants politiques, devaient subir différentes épreuves, et l’acmée de cette compétition, particulièrement embarrassante, prenait une odeur et couleur scatologique : pour atteindre le billet gagnant, les candidats devaient plonger dans un tonneau rempli de merde afin de trouver le ticket d’or. Manière de « dépasser ses limites », mais si je suis plutôt partisane de ce genre de précepte, je ne sais pas si un tel dépassement est souhaitable dans ce domaine, merdique s’il en est. La critique de cette œuvre dramatique avait donc deux cibles : d’une part, l’auteur cherchait à dénoncer symboliquement ce que les politicards étaient prêts à faire pour atteindre le pouvoir, symbolisé par le ticket ; et d’autre part il accusait la télévision de banaliser l’avilissement.

À moitié horrifiés, car à cette époque-là, c’est-à-dire il y a moins de dix ans, nous pensions qu’atteindre à un tel niveau de crétinisme, d’humiliation publique et consentie relevait de la dystopie. Pourtant, notre prof, en Cassandre lucide, nous prévint que c’était fort probable qu’on puisse malgré nous un jour assister à ce genre de choses sur nos écrans. Ce que je prenais pour du pessimisme, dans ma naïveté adolescente, s’est révélée être une forme de réalisme.

En effet je me réveille ce matin et je vois sur ma page Facebook un extrait de Touche pas à mon poste, qui dans le cas présent aurait pu s’appeler « touche pas à mon postérieur ». Je reste sidérée. J’ai longtemps regardé la télé, j’étais passionnée ; je trouvais incroyable d’avoir chez soi cette petite fenêtre colorée sur le monde, où le monde venait à moi. Pour me déplacer dans cette univers qui déjà contracté le monde, j’avais la commande, j’étais aux commandes ! Oui, je suis une enfant de la télé, née dans les années 90, avant de m’en détourner à l’adolescence pour Internet et sa profusion de choix dans lesquels je me retrouvais plus. Et je ne suis pas déçue d’avoir mis de côté mon poste de TV depuis quelques années. Je m’en porte très bien, merci, même si quelques personnes de mon entourage s’inquiétaient de cet innocent boycott. Innocent à ce moment-là. Après avoir vu cette émission débilitante, cela ne peut plus être le cas. Je sais que cette émission a probablement du succès pour diverses raisons et qu’elle accomplit à merveille sa fonction de divertissement, sinon deux millions de personnes ne la regarderaient pas quotidiennement avec plus ou moins d’attention, mais cela ne légitime pas l’humiliation publique : on ne peut pas tout faire, on ne peut pas laisser proliférer ce genre d’actes odieux au motif de faire de l’audimat, au risque d’être une machine à débilisation insidieuse. Il faut que les médias prennent conscience de leur impact sur la société, et qu’ils en concluent leurs responsabilités et leurs devoirs envers les citoyens. Je ne dis pas que toutes les chaînes doivent promouvoir C’est pas sorcier et des reportages ARTE, chacun ses (é)missions dirons-nous, je dis juste que parfois il faudrait fermer les « vannes » de Cyril Hanouna pour le bien commun. Fut un temps où l’on promouvait la formule « instruire et plaire » ;  je préfère qu’Hanouna ne cherche pas à nous instruire, cela pourrait être dangereux, mais au moins qu’il plaise avec un minimum de décence. Bien entendu, je ne prêche pas pour le politiquement correct, mais seulement pour le respect de la dignité de tous, et non pour la « banalisation de l’humiliation » qu’a bien souligné Bruno Donnet dans son admirable analyse girardienne[1]. « Touche pas à mon poste » n’est pas sans faire référence à « touche pas à mon pote », qui promeut les valeurs de respect et de dignité. Il serait dommage qu’avec un « s » ajouté,  cette expression soit synonyme de violence et de dégradation.

On me dira que je ne suis pas « drôle », que je suis une frustrée, une nostalgique, une réac’, une élitiste, une pète-sec, une frigide. Non, Monsieur Hanouna & Co, aucune attaque ad feminem n’est permise dans ce cas-là. Vous êtes allé trop loin, avec votre « cul bordé de nouilles » pâte/éthique. À force de vouloir montrer que vous en avez dans le slip, vous finissez par mériter une déculottée verbale. Votre réponse au journaliste Bruno Donnet est d’ailleurs encore plus minable et montre l’étendue de votre vacuité :

« Je ne sais pas où vivent ces gens mais ils n'ont pas compris. En fait, il faut qu'ils sortent un peu, qu'ils aillent voir des gens, qu'ils échangent un peu, qu'ils arrêtent de rester entre eux ! Ils ne comprennent pas que les jeunes aujourd'hui ne font que se charrier, s'amuser, se vanner. C'est aussi ce qu'on fait ici à longueur de journée : vous me vannez, je vous vanne aussi... »[2]

Qui sont ces « ils » que vous fustigez ? Les personnes qui refusent que des enfants puissent voir un homme, qui a dit « non », concéder à se faire bizuter en public, sous le regard de milliers de téléspectateurs, de façon dégoûtante ? Je ne vois pas quel est le rapport avec le fait de rester « enfermé chez soi ». Mais vous avez raison, la meilleure solution est de sortir, de parler à des gens, plutôt qu’assister devant le petit écran à votre émission.

 René Girard parlait du « désir mimétique », c’est-à-dire pour faire simple que je désire ce que désire autrui. Cela va dans le sens de la tendance de l’homme a reproduire ce que font les autres. Vous voyez où je veux en venir, si l’on met cela en application avec votre bol de nouilles. Je crois que les professeurs des écoles ont bien assez de choses à faire plutôt que d’éventuellement vider les culottes de leurs élèves à cause de la mise en branle de leurs neuronnes miroirs par vos petites farces.

Prenez vos responsabilités, Monsieur Hanouna. Faire rire, je pense qu’on a tous besoin en ces temps de détresse. Mais essayez, à défaut de le faire de façon intelligente ou raffinée, de le faire avec humilité et sans humiliation.   


[1] http://www.franceinter.fr/video-la-normalisation-de-lhumiliation-bruno-donnet-a-regarde-touche-pas-a-mon-poste

[2] http://leplus.nouvelobs.com/contribution/1476445-il-n-est-personne-hanouna-humilie-donnet-dans-tpmp-une-detestable-condescendance.html

 

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