« Le Maniement des larmes », le théâtre comme arme d’instruction massive

Dans "Le Maniement des larmes", Nicolas Lambert prend "dassault" un domaine régalien, laissé à la seule discrétion du pouvoir exécutif : l'armement. Par un montage de textes documentaires, le metteur en scène et comédien nous interpelle, de façon intelligente et à travers une performance d'acteur admirable, sur cette face sombre de la République. Et l'on voit ... rouge !

 Si l’Etat manie les armes, dans le plus secret, Nicolas Lambert manie les mots, dans la lumière du théâtre de Belleville. Et avec beaucoup de brio.

Le comédien et metteur en scène sonne la sonnette d’alarme, mais avec beaucoup de charmes : il met en joue et en jeu les relations entre les plus hautes sphères de la République et la Libye, les diverses compromissions au fric et l’attentat de Karachi. On pouvait douter, sur le papier, de la réussite d’un tel projet : comment ne pas assommer le spectateur de données, comment ne pas se retrouver à produire un théâtre à thèse trop surlignée, imbitable par son didactisme ?

Le Maniement des larmes se tient éloigné de tous ces chausse-trappes, et évite ces écueils qui guettent le théâtre documentaire. Il réussit un tel pari notamment grâce au choix des textes, tirés d’audiences, de conférences de presse, d’articles, d’émissions de radio, de retranscriptions de conversations téléphoniques, et d’extraits de livres ; mais aussi grâce à l’intelligence du montage, qui permet de prendre conscience de l’imbroglio des relations et des malversations qui composent les affaires comme celle de Karachi, fil rouge du spectacle. Nicolas Lambert met en lumière les scènes publiques et leur versant privé, le on et le off. Comme il le répète, après les saluts, chaque mot prononcé est « véridique », et le spectacle est le fruit d’un long travail d’enquête.

Si Le Maniement des larmes est instructif, le comédien donne aussi une véritable leçon d’interprétation, seulement accompagné sur le plateau par un musicien, joueur de contrebasse électrique, et du régisseur, qui deviennent collègues et camarades de jeu à l’occasion.

Nicolas Lambert offre un show de deux heures et toute une palette de personnages, passant par une inflexion de la voix, un geste, une attitude de Michèle Alliot-Marie à Anne Lauvergeon, l’ancienne directrice d’Areva, de Brice Hortefeux àZiad Takieddine, du style feutré des présentateurs de FIP aux vitupérations de ceux d’Europe 1.

Le Maniement des larmes s’inscrit dans un projet plus large : il est le troisième volet d’une trilogie consacrée à l’« a-démocratie », qui nous en fait voir de toutes les couleurs, et notamment celles de la République : « bleu-blanc-rouge ».  Chacune de ces couleurs correspond à un domaine régalien du régime français : si le volet rouge s’intéresse aux armes, le premier épisode, « bleu : Elf, la Pompe Afrique » se focalise sur le pétrole, et le second « Blanc : Avenir Radieux, une fission française », sur le nucléaire.

La trilogie invite alors à faire un « pas de côté », comme l’indique le titre de sa compagnie, en interrogeant ces sujets délicats sur un plateau. Elle donne un exemple de théâtre à la fois politique, documentaire, et populaire avec des thèmes qui le sont moins, renouvelant l’injonction classique au placere et docere.

Au théâtre de Belleville : Volet #1 - Bleu : Elf, la Pompe Afrique du 7 au 23 décembre.

Volet #2 - Blanc : Avenir Radieux, une fission française du 14 au 30 décembre.

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