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Billet de blog 6 févr. 2018

«Bestie di scena», la divine comédie D'E. Dante

Le nouveau spectacle d'Emma Dante, «Bestie di Scena», était présenté au In d'Avignon cet été. Il sera joué jusqu'au 25 février au Théâtre du Rond-Point à Paris et offre une radicalité bienvenue.

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© Bestie di scena © Christophe Raynaud de Lage

Les séquences nous égayent par leur inventivité, par la beauté ou l’incongruité donnée à des objets bas du quotidien : des serpillières colorées se font papier crépon ou bouquets de fleur pour accompagner un couple de danseurs, la ronde des balais offre un ballet puis un carrousel, des boîtes à musique autoritaires tendent à devenir un instrument de torture…

Sans parole, sans fable, le spectacle nous parle néanmoins beaucoup. Là, des pétards évoquent la brutalité d’éléments naturels déchainés ou la guerre, ci de l’eau savonneuse sur le tapis de danse renouvelle le ventre-qui-glisse en une métaphore métaphysique, une poétique de la chute, Sisyphe condamné à la sempiternelle glissade – mais il faut imaginer Sisyphe heureux et les camarades sont là pour se donner un réciproque soutien.

Car c’est là l’incroyable talent de l’artiste italienne : donner à voir et à sentir un feuilleté de signes, aux multiples interprétations, jouant sur des registres différents où chacun-e trouvera son compte. Le spectacle va à sauts et à gambades, comme cet homme qui joue au singe et mange des cacahuètes, sans jamais se perdre, et Emma Dante structure avec brio ce désordre créateur. Elle réussit à donner non seulement à voir un magnifique travail de groupe, mais aussi la singularité de chacun-e de ses comédien-nes/danseur-es. Avec humour et légèreté, dans une forme que l’on ne pourra que difficilement catégoriser, l’ensemble fait l’éloge du ludique. Les performers suppriment en effet, en enlevant leurs vêtements, les oripeaux d’une civilisation castratrice. Ainsi le spectacle commence par une tarentelle, cette danse de l’Italie du Sud et de la Sicile dont est originaire l’artiste, dont la légende dit qu’elle est héritée des festivités dionysiennes de la colonie grecque de l’Antiquité qui s’y était installée. Elle serait provoquée par la morsure d’une araignée, suscitant une transe. Durant l’acte de possession, les personnes touchées se dénudaient, et le village devaient alors organiser une cérémonie pour les réintégrer à la société. Elle symbolise aujourd’hui un appel contre l’individu moderne cloisonné dans une rationalité et un conformisme encombrants. Ce prologue est donc lourd de sens pour qui sait le percevoir.

Après ce que certain-e-s rabaisseront à un banal « échauffement », les seize acteurs s’amusent en effet des convenances alors qu’ils s’abreuvent tour à tour en file indienne à un jerricane régénérant, sorti démiurgiquement des coulisses : chacun-e cache maladroitement le sexe de l’autre, boit, puis s’avance vers l’avant-scène où illes réaliseront ensemble une chorégraphie dérisoire  de la « feuille de vigne », déjouant toute perversité ou regard voyeuriste… avant de prendre conscience de l’inanité de cette mascarade. Ce mouvement « régressif » devient alors libératoire. Les corps s’offrent à nous dans leur diversité, dans leur imperfection, avec insouciance : musclé, gros, maigre, petit, vieux, jeune… Il s’agit alors de lâcher prise, de rester ouvert à l’imprévu – naturellement ici mis en scène –, matérialisé par ces objets venus de l’extérieur, à cour, à jardin, des cintres, dont les bêtes de scène s’emparent joyeusement. Rythme, couleurs et corps dialoguent dans ces scènes primitives où percent toujours une malice, un humour qui ne s’imposent pas mais restent agréablement en sourdine.

Le spectacle se clôt de façon ouverte : sous une averse de vêtements, les comédiens nous font face, disponibles, attentifs. Leur dénuement est le dénouement. 

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