«Chatons violents»: Océanerosemarie passe l'arme à gauche (mais ne meurt pas)

Océanerosemarie, qui s'est faite connaître avec «La Lesbienne invisible», revient sur scène avec ses "chatons violents", qui donnent un peu de gaîté à des sujets qui sont moins gays, mais toujours aussi sensibles et piquants. La comédienne montre qu'humour et engagement peuvent donner un cocktail aussi savoureux que (im)pertinent.

        Le poète Hölderlin, dans son élégie Pain et vin, se demandait : « à quoi bon des poètes en ces temps de détresse ? ». Deux siècles plus tard, à une époque qui a sanctifié la productivité et la rentabilité sur l’autel du néolibéralisme, où le cynisme rampant ou affiché pénètre dans bien des esprits, où la crise est devenue paradoxalement permanente, nombreux sont ceux et celles qui s’interrogent encore. Plus largement, qu’est-ce que l’art peut encore dire, qu’a-t-il à dire ?

Cette entrée en matière est bien classique, mais j’aimerais poursuivre en évoquant une forme qui l’est moins : le spectacle d’Océanerosemarie, actuellement au théâtre de la Gaîté avec ses Chatons violents. Le titre peut apparaître oxymorique, et tient à la fois du lolcat et du tigre sous les feux de Bengale, mais révèle bien la teneur du spectacle. Débutant et finissant avec la fuite de Froustinette, chat(te) hardie explorant la terrasse de l’immeuble d'en face, bien présomptueuse du haut de ses neuf vies, le one-woman-show se concentre plutôt sur les BBB, les « Bons Bobos Blancs », qui composent essentiellement son public. Rien de très révolutionnaire me direz-vous, mais avec malice et justesse, Océanerosemarie redonne du sens à l’idée d’un humour engagé, d’un miroir tendu au spectateur pour le mettre, avec habileté et souplesse, face à ses contradictions, ses idées préconçues et sa bien-pensance.

Le racisme de gauche sous les feux de la rampe

            Une blague, un mot font mouche quand ils arrivent à saisir avec justesse une réalité familière du public. Le début est un peu laborieux, mis à part une imitation d’anthologie de la « cagole », lorsque la comédienne critique l’héliocentrisme marseillais des Parisiens. Mais Océanerosemarie se révèle excellente quand il est question de ses congénères, les « BBB », ceux et celles qui prennent des verres de vin blanc à 9 euros à Abbesses, portent des casquettes ridicules et migrent à Montreuil pour élever leurs enfants au milieu de bambous, afin de mieux guérir leur asthme et découvrir la "mixité sociale". La comédienne caresse à rebrousse-poil, mais avec le sourire. Elle épingle la tendance woody-allenesque à la psychanalyse, les dilemmes existentiels –  « vegan ou pas vegan » , la propension à utiliser des mots surannés comme « chouette », ou des prénoms absurdes pour leur progéniture, qui éponge les angoisses de leurs parents.

Mais l’intérêt véritable du spectacle est la manière dont la comédienne charge politiquement ses sketchs, en mettant en lumière notamment le « racisme de gauche » : les petites phrases qui égratignent l’oreille si on y prend garde, encore plus si on les fait résonner sur scène –  « les enfants sont très amis avec la petite beurette », et alii , ou encore le fossé entre les idéaux et la pratique –  le traitement du personnel de maison par la bourgeoise, étiquetée « gauche caviar » . On rit jaune, noir, et des Blancs – de nous donc, et ça fait du bien –, de notre sentiment de « culpabilité », de notre (fausse) « humilité ».

Humour et engagement : rire de sujets lourds sans les rendre légers.

Dans cette performance politico-humoristique, Océanerosemarie réussit à nous faire rire de sujets lourds sans les rendre légers. À côté des imitations et des caricatures, elle semble parler en son propre nom, évoquant le passé colonial de la France, revenant sur l’expression critiquable qu’est « touche pas à mon pote », les violences policières, le 49-3, l’ethnocentrisme européen, le « fardeau de l’homme noir », par l’allusion ou la pique, acérée.

Elle incarne, avec d’autres humoristes comme Sophia Aram et ses chroniques sur France Inter, le retour d’un humour engagé, dont on déplorait l’absence sur les ondes et les plateaux depuis un certain temps. Tout comme Genet, artiste-homosexuel-voleur-délinquant insaisissable, qui s’était rallié à la cause des Noirs pour la défense des droits civils, partageant avec eux le sentiment de marginalité, d’être à l’écart, irrémédiablement, de la norme, Océanerosemarie, qui avait fait expressément un spectacle sur son orientation sexuelle –  La Lesbienne invisible[1] , se sent proche des laissés-pour-compte, des bizarres, des freaks, des queers, des pas-comme-nous, des non-frères. Elle offre une belle figure d’artiste engagée on avait aussi pu l’entendre sur la vidéo des « vœux du/de la président-e » sur Médiapart pour l’année 2016[2] , contre nos faiblesses, nos bassesses, nos préjugés.

 Plus encore, elle combat le cynisme de l’époque :  le chaton est violent, mais pas désespéré. Alors vous avez encore jusqu’à janvier pour miauler ou rugir de rire avec les félins d’Océanerosemarie, au Théâtre de la Gaîté à Montparnasse[3].  On lâche rien, Miaou !

 

 

 

 

 

 

 

 


[1] http://www.oceanerosemarie.com/

[2] https://www.mediapart.fr/journal/france/311215/les-voeux-de-paix-d-oceanerosemarie?onglet=full

[3] http://www.gaite.fr/spectacle-theatre.php?id=122

 

 

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