Victoria Square Project, utopie artistique à Athènes

Reportage. La Documenta, en 2017, intitulée "Learning from Athens", a essuyé de nombreuses critiques, et a notamment été accusée de promouvoir une forme de "néo-colonialisme" dans un pays en crise. Mais cette manifestation a aussi permis de belles expérimentations : le Victoria Square Project continue ainsi à défendre une vision "utopique" de l'art.

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Quiconque s’est promené dans les rues d’Athènes, et plus particulièrement dans le quartier d’Exarcheia, le sait : les murs n’y murmurent pas, mais crient en lettres capitales, à coup de formules efficaces et de graffitis acerbes. Lors de la Documenta, qui s’était tenue d’avril à juillet 2017, on pouvait ainsi lire « Crapumenta 14 », ou « I refuse to exoticize myself to increase your cultural capital. Signed : The People », exprimant les accusations de néo-colonialisme allemand sous-jacent à la manifestation. D’aucuns ont critiqué en effet l’arbitraire de cette délocalisation en Grèce, intitulée « Learning from Athens », dans l’idée probablement de s’inscrire dans l’héritage humaniste romantique, mais où, finalement, Athènes était assez peu mise en avant. Le monde de l’art, coupé de la ville, aurait finalement recréé sa bulle, s’excluant dans des espaces bien délimités et fermés, sans chercher à s’interroger sur les enjeux politiques à s’afficher dans un pays « en crise ». Mais ces considérations ne sont-elles pas trop sévères, voire caricaturales ?  Car, même si l’on peut entendre ces reproches, même si la faible présence d’artistes et commissaires grecs était regrettable, la Documenta a aussi permis des expériences louables dans ses interstices.

Un des plus beaux exemples de cela est probablement le Victoria Square Project, seule proposition issue de la Documenta qui se poursuit encore aujourd’hui. Cette social sculpture, terme emprunté à Joseph Beuys, a été initiée par Rick Lowe, artiste noir américain qui s’est fait connaître avec son projet Row Houses, il y a 25 ans, à travers lequel il a transformé un quartier afro-américain délaissé de Houston en un terrain d’expérimentations artistiques et sociales. Il a en effet permis non seulement la rénovation des maisons, mais aussi promu les échanges entre les habitants – souvent des mères célibataires et autres précaires – et des artistes, architectes, urbanistes, pour améliorer la qualité de vie de tous et toutes. Le Victoria Square Project (VSP) s’inscrit dans cette lignée mettant en œuvre l’« esthétique relationnelle », théorisée par Nicolas Bourriaud à la fin des années 90, où l’artiste développe un projet politique en cherchant non plus à « former des réalités imaginaires ou utopiques », mais à « constituer des modes d’existence ou des modèles d’action à l’intérieur du réel existant, quelle que soit l’échelle choisie ».

L’échelle choisie, dans le cas du VSP, c’est un espace au bout d’une impasse, non loin du Victoria Square qui lui lègue son nom et où les migrants, à l’acmé de la « crise des réfugiés », en 2015-2016, se retrouvaient le soir. On y est guidé aujourd’hui par les rires, les notes d’un morceau de cumbia et l’odeur de nourriture. Devant les grandes baies vitrées, qui symbolisent à elles seules la volonté d’ouverture du projet, une joyeuse troupe prépare en effet un dîner : ce soir, on fête le départ de Stella, une volontaire qui s’occupait de coordonner les nombreuses actions menées, des cours de grec à ceux de djembé. Elle est remplacée par Dorothea, muséologue, et George, architecte, tous deux 25 ans et l’envie de se sentir utile. Ils délaissent l’épluchure des carottes pour me faire visiter fièrement les lieux : au rez-de-chaussée, où se tiennent la plupart des ateliers, des bibliothèques et une grande table. Au fond de la pièce, les murs sont tapissés de journaux, intitulés « ΕΝΑΣ ΠΡΟΣ ΕΝΑΝ / one to one », un projet initié pour la Documenta où il s’agissait de réunir chaque semaine dans les pages deux commerçants du quartier, invités à raconter leur histoire à Victoria Square. « L’idée depuis le début est vraiment d’être inscrit dans le local, commente Dorothea, et de créer des espaces de rencontre entre les habitants, des associations, des institutions, et puis les migrants qui traînaient dans le coin. » Le sous-sol, transformé en lieu d’exposition, témoigne de cette volonté : y sont affichés les dessins et peintures réalisés par les enfants du camp de réfugiés d’Eleonas, en bordure de la ville. Tandis que Dorothea poursuit ses explications, George vient nous chercher : Maria Papadimitriou, l’artiste qui partage désormais la tête du lieu avec Rick Lowe, est arrivée.

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Professeure à l’université, connue pour sa pratique qui mêle considérations artistiques et sociales, Maria revient sur l’origine du projet : « Quand Rick a reçu cette commande de la part de la Documenta, il a exploré Athènes à pied, et a découvert cette place, qui mêle des populations très différentes, surtout depuis l’été 2015. On pouvait y entendre parler à la fois grec, arabe, albanais, français, farsi, turc, swahili… c’était un lieu de passage qui l’intéressait ». Durant notre conversation, les gens continuent à aller et venir dans la salle, embrassant l’artiste au passage, saluant un autre, déposant un gâteau ou une bouteille de vin sur la table : une sorte de renouvellement de l’agapè grec. « L’amitié, le soin, la fête sont au cœur de mon travail, précise Maria. C’est pour cela que Rick est venu me chercher, quand il est arrivé ici. » Maria croit au statut particulier de l’artiste, qui ne serait ni un politicien ni un activiste, mais une personne dotée de « capacités particulières », d’une indépendance et d’une perception singulière lui permettant de créer des images et des nouveaux mondes où convier les gens. Tout a commencé au début des années 90, lorsqu’elle a rencontré des communautés gitanes dans les collines non loin du centre de la capitale, avec qui elle a créé un « musée sans mur », à ciel ouvert, et réalisé un projet qui l’a menée à la Biennale de Sao Paulo. Mais elle a surtout partagé leurs moments de douleur et de joie, leurs fêtes, leur vie quotidienne, non sans difficultés parfois. « Cela a duré de nombreuses années… Pour moi ce temps long est très important, comme ce que l’on est en train de faire ici, sinon c’est ‘fake’ ». Son travail s’est poursuivi, mêlant toujours les relations humaines et l’histoire, jusqu’à l’ouverture de « Souzy Tros », non loin du camp d’Eleonas. De ce lieu, qui appartenait à sa famille, loué comme garage automobile avant d’être abandonné, Maria a décidé de faire un espace d’échanges et de vie. « Souzy Tros, ça peut sonner comme un simple nom, comme Levi-Strauss ou Strauss Kahn Mais pour les Grecs, c’est aussi une métaphore ironique. » L’expression fait référence en effet d’une comédie populaire grecque de 1969, La Parisienne, où dans une des scènes, une couturière fait remarquer à sa cliente qu’elle a grossi : « Souzy tros ! », c’est-à-dire « Souzy, tu as mangé ! ». La femme nie, et l’autre lui rétorque : « Et en plus tu te mens à toi-même ! ». Selon Maria, cet échange représente la situation de l’Europe du Sud, incapable de rentrer dans les « coupes » et modèles de celle du Nord. Dans le film, la cliente, dépitée par ce problème de taille, soupire : « je me sens si triste quand je regarde les autres personnes manger… ». Comme au VSP, qui fait désormais partie de Souzy Tros, la nourriture, ou plutôt l’échange et les réunions qu’elle permet, est essentielle au projet : sur le bâtiment, un panneau signale « HOT TRAHANAS », du nom d’une soupe bon marché, cuisinée et offerte en signe primaire d’hospitalité dans ce très vieux quartier d’Athènes. « Des fêtes immenses ont été organisées, où les Athéniens, les étrangers, les réfugiés venaient, c’était magnifique. On pouvait entendre les gens jouer la même musique, mais chanter chacun dans leur langue ! »

Le lieu, a aussi permis l’éclosion de collaborations, comme avec Active Bank, un groupe d’artistes femmes venues de Londres, qui ont organisé pendant six mois des ateliers de sculpture en argile avec les réfugiés du camp d’à côté, ou avec Kassandras, dont le mot d’ordre, praxis matters, s’illustre notamment dans l’architecture. Avec l’aide de designers venus d’Allemagne, ils ont ainsi conçu un skatepark dans la cour, où des leçons sont désormais données aux enfants du camp d’Eleonas deux fois par semaine. « C’est grâce à tout cela que Rick a entendu parler de moi, et s’est dit que j’étais la personne idéale pour l’accompagner sur Victoria Square Project ». Déjà pour l’aider à trouver les personnes pour aménager le lieu et animer les workshops lors de la Documenta, mais aussi, par la suite, pour pérenniser la social sculpture au-delà de l’événement. Si l’artiste américain continue à venir tous les deux mois à Athènes et à payer le loyer, Maria reconnaît que le projet, pour se poursuivre, doit évoluer, et notamment réussir à se financer autrement. Une victoire pour le Victoria Square Projet serait de devenir une organisation à but non lucratif. « Mais nous voulons garder une forme d’indépendance, ne pas prendre ni de l’argent sale, ni tomber dans le business des ONG. L’idée est d’être financée par des fondations culturelles et des institutions artistiques. »

            Un garçon vient la complimenter sur sa coupe de cheveux. « C’est un réfugié afghan. Il a fait des études de sciences politiques, mais il a toujours rêvé d’être coiffeur. Il est un des piliers du VSP ». Il s’éloigne pour discuter avec une femme, la cinquantaine, une Grecque qui « dirige un cabinet d’architecture dans la rue d’à côté ». Dehors, les jeunes commencent à danser en suivant les mouvements d’un Congolais. « Quand les gens ne se sentent pas bien, ils viennent là. Ils savent que s’ils veulent, ils peuvent toujours nous rejoindre », ajoute Maria. L’art est ici un état de rencontre. Dans un monde qui cherche à robotiser, à amoindrir, à dénier les rapports humains, l’essence de la pratique artistique réside alors dans l’invention de relations entre des sujets : « chaque œuvre d’art particulière serait la proposition d’habiter un monde en commun, et le travail de chaque artiste, un faisceau de rapports avec le monde, qui générerait d’autres rapports, et ainsi de suite, à l’infini » (Bourriaud, ibid. p. 20). Voici ce que l’on peut, aussi, « learn from Athens. »

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