Avignon: un sacré coup de cœur pour «Cœur Sacré»

Après avoir investi le théâtre de la Loge, la Compagnie Memento Mori présente à Avignon son seul-en-scène porté par la comédienne Tatiana Spivakova, avec un texte de Christelle Saez, puissant et percutant, où les mots fusent et infusent et donnent à penser. A ne pas manquer !

Deux chaises qui se tournent le dos, deux mondes qui se font face, deux femmes et la béance d’une incompréhension, irréductible, entre elles.Une fille, une mère.

La première a décidé de mettre les voiles : ces dernières limitent la scène en ouvrant sur un ailleurs, et sur elles vont se projeter les images du voyage, les lumières jaunes du sable chaud du pays de l’être aimé. La fille a décidé aussi, peut-être, de mettre le voile.

Ultime provocation dans une France percluse par la peur de l’Autre, du « barbu », de la femme en noir, inaccessible au regard et potentiellement dangereuse. Du moins, c’est ce que pense la mère, dont la comédienne Tatiana Spivakova donne à entendre le cri du cœur. Cette mère est dépassée, dépassée par l’amour que sa fille porte à celui qui est né de l’autre côté de la Méditerranée. La fracture entre les deux continents, entre l’Europe et l’Égypte, est inscrite sur la page blanche du sol qui recouvre la salle de la Loge, coupée en deux. Dans la première partie, consacrée au point de vue de la mère, la comédienne reste confinée sur son îlot immaculée. Il ne s’agit pas de la juger trop sévèrement, cette mère hantée par les images, la peur véhiculées à la TV ; il ne s’agit pas de la jouer avec ironie, avec second degré, ni complaisance.

La langue de Christelle Saez donne à entendre, avec dextérité, cette doxa qui empoisonne la France, ce voile de préjugés, cette barrière d’idées reçues, cette frontière symbolique et psychologique qui mine le pays, qui creuse le gouffre entre eux, « les minorités », sorte d’ hannibal antes portas, et « nous, la majorité ».

« Choisis la majorité pas les minorités

les minorités n’ont pas leur place regarde comme vivent ici

les minorités parquées cloisonnées dans des barres de béton

sans arbres sans parc sans verdure,

avec pour seuls commerces une boulangerie miteuse,

une école de cours du soir arabe/anglais/français un Dia,

tu veux faire tes courses chez Dia ?

Franchement ? »

Cette parole nous renvoie à nos hantises, à la superficialité de notre « tolérance », souvent en toc. « Tu as eu la chance de naître du bon côté de la barrière », dit la mère à sa fille. En effet, pourquoi ne pas défendre son pré carré plutôt que de vivre dans la précarité ? Le racisme ordinaire, celui pour lequel on nie souvent mot de « racisme », plein de maladresses, est mis en lumière avec une simplicité, une sobriété qui gagne ainsi en efficacité. Less is more, et il y a l’essentiel.

L’auteure profite de cette confrontation à l’altérité pour revisiter le roman national et son histoire sanglante, avec un tour d’horizon des révolutions, quelques références à la Saint-Barthélémy et à Coligny. L’histoire est écrite par les vainqueurs, en témoigne le Sacré-Cœur. À ce dernier, Christelle Saez préfère le Cœur sacré, et l’amour pour les laissés-pour-compte, notamment ceux qui ont l’œil et le cheveu noir. À l’histoire avec une grande H se mêle l’histoire d’amour, personnelle. Il y a quelque chose de terriblement intime dans ce monologue, cette parole admirablement partagée par Tatiana Spivakova qui la déverse, la susurre, l’éructe, la projette, la suspend pour mieux la faire chatoyer, chanter, percuter à nos oreilles. Après les généralités, les préjugés de la mère, largement focalisée sur la France, la fille « part ». Dans la seconde partie, la comédienne virevolte, délivrée, elle saute par-dessus le gouffre qui séparait jusque-là les deux continents. Direction Le Caire, ses saveurs, ses couleurs, ses yeux noirs dans les ruelles, ses désirs inassouvis, inavouables. On a en écho, sourdement, le tumulte des rues de la capitale égyptienne qui nous a cueilli au début du spectacle, mais par les mots et l’expérience de l’amoureuse française qui succombe à un exotisme innocent et conscient, à la peau brune et au regard de l’Oriental. Face à l’autre, elle se découvre. L’anecdote devient poésie, l’ordinaire se charge d’une beauté poussiéreuse. « Les fleurs peuvent pousser entre les pierres », dit-elle. La fleur et la comédienne s’épanouissent, se parant de multiples visages, insaisissables. Porté par un jeu virtuose et un texte intense, véritable ode à la passion et à l’amour (« Je n’ai d’autre résistance / que d’aimer ta peau »), Cœur sacré offre un théâtre de peu mais qui produit beaucoup, et qui devrait parcourir les routes d’une France désorientée…

« L’orient de la boussole. On dit Être sans orient Désorienter. »

 

Cœur sacré : Texte et mise en scène : Christelle Saez

Interprétation : Tatiana Spivakova

Création lumière : Cristobal Castillo

Création vidéo : Julien Saez

Création sonore : Malo Thouément

Production: La Compagnie Memento Mori

THÉÂTRE DES 2 GALERIES.


14H25. TOUS LES JOURS SAUF LES MERCREDIS.

du 6 au 30 juillet.
FESTIVAL OFF D'AVIGNON

 

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