Lanthimos, «Mise à mort du cerf sacré»: farce archaïque ou mythe clinique?

Critique du film de Yorgos Lanthimos, "Mise à mort du cerf sacré", 2017.

the-killing-of-a-sacred-deer-trailer

Un film comme une opération à cœur ouvert, des plans comme autant de systoles non suivies de diastoles : on reste contracté ad nauseam par la direction au scalpel de Lanthimos dans cette inexorable tragédie à l’issue annoncée. Car, comme tout récit mythique, on connaît la fin ; dès le titre, on est déjà au cœur du sujet : Mise à mort du cerf sacré.  

D’aucuns diront que du fait de sa nationalité, le réalisateur avait des accointances avec le mythe. Dans un monde médical, clos, foucaldien et récurrent, d’une manière ou d’une autre, dans son cinéma - l’hôtel dans The Lobster, la maison-prison avec les enfants en tenue immaculée dans Canine – Lanthimos modernise et brouille le mythe d’Iphigénie sans en faire une transposition trop soulignée. La référence antique ne sera évoquée qu’une fois clairement, quand la jeune fille de 14 ans, Kim, est félicitée pour sa dissertation sur l’héroïne grecque que son père Agamemnon a dû sacrifier aux dieux.

Car il s’agit bien de sacrifice. À notre époque où se sont bien plutôt les parents qui sont enjoints à se sacrifier pour leurs enfants, Lanthimos retrouve une justice archaïque tout en construisant un malaise dans la civilisation.

Colin Farrell, déjà antihéros dans The Lobster, figure un cardiologue américain talentueux et célébré. Mais, alors qu’il détient le pouvoir de sauver des vies et frôle donc l’hybris, qu’il tend à posséder la main de Dieu, cette dernière, in fine toute humaine, a tragiquement tremblé. Cette erreur inaugure le cycle de la vengeance inexpugnable. Tous les artefacts humains, les IRM, toutes les études étiologiques dans cet hôpital de pointe se retrouveront vaines face au fatum de la malédiction. Œil pour œil, dent pour dent : il faut un mort pour restaurer l’équilibre. C’est du moins ainsi que Martin voit les choses.

Rappelant le jeune Paul qui vient demander des œufs avant de froidement assassiner toute la famille de Funny Games de Haneke, il suit le Théorème de Pasolini : il incarne l’élément exogène et anxiogène qui va s’inoculer dans l’univers policé de Steven et jouer la montre. Lentement, inéluctablement, la tragédie progresse. Il s’agit de trouver le bouc émissaire girardien, le cerf mystère à abattre, le remède dans le mal.

            Lanthimos excelle à instiller de la gêne, à déplacer les attentes et ainsi à nous placer, à nous manipuler. Dans les silences, les pauses, les absences de réaction. Cela tient au jeu blanc qu’il demande à ses acteurs, qui semblent inhumanisés, immunisés, sans psychologie, jusqu’au moment où finalement ils craquent. Glaçant, donc. Le ton monocorde du génialement détestable Barry Keoghan et, comme toujours chez Lanthimos, le rapport au corps et à la sexualité créent une mécanique grinçante et borderline. Ainsi, le couple de médecins Nicole Kidman, d’une beauté minérale, et Colin Farrell ont pour jeu érotique « l’anesthésie générale » ; les premières règles de Kim sont évoquées à plusieurs reprises.  Les phrases qui rythment le quotidien sont aussi évidées de leur sens – arroser les plantes, sortir le chien. S’amusant ainsi des convenances, on hésite entre pouffer et frissonner avec ses dialogues absurdes et situations ionesciennes qui interrogent cruellement, comme dans Canine, les codes de la famille bourgeoise.

L’atmosphère générale tient aussi beaucoup au scénario lacunaire, qui distille des informations au compte-goutte sur les différents personnages, implicitement, et nous oblige à prendre position au fur et à mesure sur Steven. Elle tient surtout au style dissonant, et presque maniériste, de Lanthimos, revendiquant clairement la paternité de Kubrick : à la radicalité des plans fixes et de l’absence de musique de Canine, le réalisateur préfère ici les grands angles, les longs ralentis et travellings arrières et avants, ainsi qu’un design sonore omniprésent, composé de musiques classiques (Bach, Schubert) et de partitions minimales et terrifiantes rappelant Ligeti.

Le tout offre un cinéma abrasif, une frappe chirurgicale qui explore cette part obscure de nous-mêmes et interroge notre rapport, par-delà le bien et le mal, à la morale et à la violence.

Le Club est l'espace de libre expression des abonnés de Mediapart. Ses contenus n'engagent pas la rédaction.