Etat de siège et politique de la salle vide

Essentiel, non-essentiel. Le pouvoir répartit, souverain, les activités humaines de chaque côté de cette frontière érigée comme un mur où se placarde une idéologie dont on connaissait déjà les fondations : travaille, consomme, et regardons nos tableaux Excel. Sous un air d’innocence, c’est la guerre qui se trame, la guerre à la vie, la guerre à l’élan vital qui se joue.

 Adrian Ghenie  Adrian Ghenie

 

L’Insurgée dit : Nous sommes en état de siège. Jusqu’où accepter cette autorité dévoyée et plier doucement l’échine, sans sursaut autre qu’un haussement d’épaule défaitiste ?

Chacun sa chimère ; nos impuissances nous pèsent, sous la coupole spleenétique du ciel, dans une atmosphère de perpétuelle menace – de terreur sourde et organisée. C’est le règne du fusil-mitrailleur, étincelant dans les rues de Paris, de l’interdit édicté en loi, du danger permanent en mode de gouvernement, de la terreur sanitaire qui plane dans l’air. Terrorisme d’Etat, oui cela ne me semble pas exagéré : la démonstration de la sécurité publique se fonde, a toujours été fondée, sur la terreur.

L’acceptabilité des mesures révèle que cela ne relève pas d’un basculement : cette terreur-là ne se voit plus depuis longtemps, elle s’inocule insidieusement sur l’échiquier de la menace, angoisse virale, jusqu’à notre situation d’échec (et mat ?). L’irrésistible ascension du contrôle biopolitique de la vie humaine tend à banaliser des mesures proprement impossibles, maquillées derrière des règles de sécurité dont l’évidence normative, toujours naturalisée, impose une exécution inconditionnelle pour le Bien de tous.

(Et on entend certains  « Ah, mais on ne vous demande pas les sacrifices des Grandes Guerres du siècle passé, vous sauvez des vies assis sur votre canapé ! » Quel argument fallacieux.) 

Avec des accents bibliques  – État catholaïquard qui autorise Noël mais pas le Nouvel An, il est beau le « séparatisme » –, et les écrans font la réclame, les haut-parleurs clament : « Protégez-vous les uns les autres ». Mais qui nous protégera de l’État ? Sous un air d’innocence, la lutte contre la maladie est agitée comme un sacerdoce, bâtie sur l’autel de l’irréfutable Science, légitimée par son but louable – sauver des vies –, mais c’est la guerre qui se trame, la guerre à la vie, la guerre à l’élan vital qui se joue jusque dans notre intimité. 

Alors, qu’a-t-on fait pour mériter ça ? 

Les mois passent, la menace reste, et quand celle-ci disparaîtra, peut-être, un jour, on en vient à désespérer, une autre prendra sa place. Je connais le désespoir dans ses grandes lignes, le désespoir n’a pas de cœur, non le désespoir n'a pas de cœur, la main reste toujours au désespoir hors d’haleine, au désespoir dont les glaces ne nous disent jamais s’il est mort. Je vis ce désespoir qui ne m’enchante pas.

Et toujours ce gouvernement par les chiffres, ceux de la croissance, de l’endettement, de la Bourse, de l’austérité, et désormais ces 5 000 contaminations par jour comme seule boussole politique. Déjà, eux qui prônaient la rigueur budgétaire, on comprend mal tout cet argent qui ruisselle – « quoi qu’il en coûte » – tout d’un coût/coup. Comment ne pas alors comprendre que le doute s’instille, que la défiance s’installe ? Déjà les masques, maintenant les tests soi-disant inutiles quelques heures avant les retrouvailles. Mais arrêtons de nous foutre de notre gueule en permanence ! Déjà assigné·e·s à demeure. on nous parle comme à des demeuré·e·s, le président se frotte les mains en arguant qu’il faut « bien se les laver », l’autre conseille, paternel, que papy et mamy doivent se tenir bien sage dans la cuisine – couper la bûche en deux, les cheveux en quatre, les jambes à tous.

Essentiel, non-essentiel. Le pouvoir répartit, souverain, les activités humaines de chaque côté de cette frontière érigée comme un mur où se placarde une idéologie dont on connaissait déjà les fondations : travaille, consomme, et regardons nos tableaux Excel.

Essentiel, non-essentiel. Et existentiel ? C’est le rêve, c’est l’imagination, c’est la joie de vivre qu’on assassine dans ce grand black-out du cinéma, du théâtre, des arts – et les rencontres, le hasard nocturne, la flânerie diurne.

Existentiel, oui, et l’envie prend de revendiquer un nouvel existentialisme, le droit à être des individus libres de se décider par leurs actes, dans leurs corps, dans leurs liens.

On rêvait au « monde d’après » : nous avons toujours vécu dans un monde où il était impossible de rêver le futur, le seul futur étant celui de l’expectative d’un désastre. Et là, au printemps, peut-être que cette catastrophe ouvrait les potentiels du temps ? On se prenait à sourire, à s’épancher, à être pris d’un léger enthousiasme, presque à être guillerets dans la tourmente ! Mais déjà, lucides, nous soulignions notre naïveté, tout en cherchant à lutter contre les démons du cynisme, toujours tapis à l’ombre de tous nos désirs d’autre chose.

Épuisé·e·s, on ne veut plus penser qu’au monde d’avant, que tout redevienne comme avant, oui s’il vous plaît, réveillons-nous de ce cauchemar auquel on s’habitue trop vite.

D’une certaine manière, c’est déjà un aveu de défaite.

Mais ni supplication, ni abnégation, ni résignation, ce serait trop beau, ce serait leur faire un trop joli cadeau, ce serait leur donner une trop grande victoire, après nous avoir fait dépérir à petit (couvre) feux, avoir éborgné nos fils et nos compagnes, avoir relégué tout citoyen contestataire au statut de coupable idéal, le casseur – mais que dire de la casse sociale, de la casse intime, de la casse du futur sur l’enclume de leur morgue crasse ?

 – insurrection, sécession, dehors !  

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