Olivia Grandville et ​César Vayssié : Garage band de la danse contemporaine ?

La danseuse et chorégraphe Olivia Grandville et le vidéaste César Vayssié proposaient un duo charmant, insolite et facétieux lors du festival les Inaccoutumés cette semaine, faisant du pas de deux un garage band dans le sous-sol de la Ménagerie de verre.

La porte du garage s'ouvre : une grosse BMW. PNL, Le monde ou rien, résonne dans le bas-fond bas de plafond de la Ménagerie de verre. La voiture souffle, ronfle, et avance, pleins phares sur le public. À quel trafic a-t-on affaire ?

La porte encore ouverte donne sur la rue, fenêtre sur un monde rendu sépia par les réverbères, qui contrastent avec les violents fluos de l'intérieur.

Les clignotants épileptiques pétaradants et la musique crachant "ouais ouais ouais ouais ouais", le conducteur et la passagère descendent. Les portières ne se ferment pas, et les leds rouges ponctuent lumineusement l'espace vide. Y a-t-il un règlement de compte en perspective ? Un rendez-vous amoureux interlope ?

Ils investissent le lieu, qui devient alors, par ces déambulations, plateau. Prise de contact ? Les deux êtres se jugent, se jaugent. Tout est alors possible. Le spectacle, en effet, est largement improvisé : c’est grisant et électrisant à la fois, cet état perpétuellement inchoatif, cette rencontre renouvelée. Pour éviter d’abîmer cette fraîcheur, César Vayssié va d’ailleurs proposer, après quelques présentations, de former de nouveaux duos avec d’autres danseuses.

La performance met en œuvre une dimension essentielle des arts vivants : l’écoute. C’est une mise au pas non contraignante, et surtout une capacité à rebondir, à saisir les propositions de l’autre, qui sont mises en évi-danse. On assiste alors à une tentative de communication, avec deux langages semblables, faits de mouvements et de corps, bien que sensiblement différents. On partage des signes, on apprend de l’autre, dans l’ouverture, la disponibilité. Pas de deux, donc. Aux improvisations de la danseuse professionnelle, à la maîtrise du corps et de ses lignes, répondent les sempiternelles génuflexions de l’ancien skieur ; au jeu aérien, à la dialectique de la pesanteur contre la pesanteur de l’ex-danseuse du corps de ballet, répliquent l’alacrité transpirante du clubber invétéré.

S’ils ont chacun leur univers, ces mondes ne sont pas hermétiques : chacun essaye d’apprendre, de se mettre au rythme, de s’adapter au corps, non formé ou informé, de l’autre. La danse, longtemps confinée à une technicité excluante, à une forme physique rédhibitoire, a exploré de nouveaux territoires, avec la nouvelle danse française à partir des années 70, ou la non-danse une décennie plus tard. Elle continue de se démocratiser, de s’ouvrir à d’autres formes et matières : les amateurs, comme le montre la démarche entreprise notamment par Jérôme Bel avec Gala, ont désormais droit de cité.

Artiste proche de danseurs et de chorégraphes comme Boris Charmatz ou Mathilde Monnier, César Vayssié connaît bien ce domaine, qu’il interroge à sa manière, non dénuée d’humour, par petites touches. Le rapport au corps par exemple, considéré comme une pure matière pour la danseuse qu’est Olivia Grandville, se retrouve colorée, dans cette inter-sex-ion qu’est Coproud, par des potentielles tensions sensuelles ou sociales : le performeur commente son embarras par le regard et des pauses, lorsque le duo se retrouve dans un imbroglio de bras et de jambes absurdes, gênantes, sexy. Il joue aussi avec les codes de la danse, comme le rôle du regard qui doit suivre la main avec grâce, provoquant quelques rires complices. De son côté, Olivia Grandville cède à l’obsession pour la position air-schuss de son comparse… mais après tout, qu’on rentre en piste, de danse ou de ski, qu’importe !

Le duo n’est pas non plus dénué de poésie, là encore dans une économie du presque-rien. L’un des plus beaux moments est lorsqu’Olivia Grandville joue avec l’intérieur et l’extérieur, par le truchement de la profondeur : elle s’éloigne, va dans la rue, et danse sur le trottoir, face au public, sous une bruine toute automnale. C’est peut-être le contraste avec la poubelle à sa gauche, les phares qui l’illuminent lorsque sa jambe file dans les airs, une voiture qui passe et la cache un instant, … Mais une forme d’onirisme urbain, dans cette ruelle, se crée.

Et durant les cinquante minutes du spectacle, un disque, dans la voiture, déroule sa playlist. Entre deux silences, une nouvelle chanson. Depeche Mode, People are People, dont César Vayssié, qui ne cache pas sa fatigue, répète les paroles, face contre terre. Si le non-danseur s’essouffle, ce n’est pas le cas de la performance, qui prend à chaque fois de nouvelles respirations, par l’inventivité d’Olivia Grandville ou l’usage des quelques ressources du plateau. En témoigne l’utilisation de la voiture - qui tient plus du paquebot-, sorte de leitmotiv dans les œuvres ou performances de César Vayssié, qui devient un véritable support de jeu, en plus d’être un jukebox : elle se fait praticable, quand Olivia Grandville monte au plafond, sous l’œil suspicieux de son compère, ce qui lui permet de cacher le haut de son corps et de dévoiler  un jeu de jambes, sur le toit de la BMW. Les différentes possibilités de lumière sont aussi explorées, avec l’éclairage uniquement par les phares, le plafonnier…L'orange des clignotants, sur un discours de Barack Obama " Yes We Can", fait ainsi dramatiquement écho au nouvel occupant de la Maison blanche, et évoque des gyrophares.

Au terme de ces allers-retours, de ces tentatives de dialogue, les deux performeurs échangent leur veste, comme deux joueurs de foot leur maillot à la fin du match : en voiture, le Garage Band Coproud doit filer sur d’autres routes, pour de nouveaux défis. 

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