À défaut d’insouciance, j’aimerais juste un peu d’espoir

Jeunesse catastrophée dans un climat décliniste et anxiogène ? Il s'agit de combattre le cynisme et le repli sur soi, au lendemain de l'"attentat" de Nice.

« Il y a un attentat hier à Nice », me cueille au réveil. Haut le cœur, une nouvelle fois, devant le petit-déjeuner. Amorphe.

Mon téléphone, sans batterie depuis la veille, où j’étais moi-même allée voir un feu d’artifices, ne m’avait pas tenue au courant de la tragédie. Alors que je levais les yeux vers le ciel, vers les lumières humaines qui tentaient de faire vainement de l’ombre aux étoiles, d’autres périssaient sous les roues d’un camion, frigorifique comme la morgue prochaine. 

Je pense à ces enfants, certains probablement avec des petits accessoires luminescents sur la tête, d’autres sur les épaules de leurs parents, qui poussent des cris émerveillés, innocents, devant les grandes exclamations lumineuses qui secouent le ciel, les grandes araignées de fumée, les bruits de pétard mouillé, quand les étincelles, au lointain, retombent sur la mer. Cette chère mer Méditerranée, qui accueille les corps las de l’hiver prolongé, ces corps détendus, en vacances, ensoleillés.

Et puis le conducteur, fou, mais déterminé. Les yeux grands ouverts. Je l’imagine comme Cruella dans le Disney Les 101 dalmatiens, quand elle perd l’esprit et se rue avec le tube sur  les petites collines, le petit camion sautant dans tous les sens sur ces amortisseurs élastiques. Sauf que là, ce à quoi les enfants assistent, ce n’est pas à un dessin animé, et que des êtres humains, ces piétons à qui il faut céder le passage, se trouvent sur le chemin.

Les feux de Bengale laissent place alors à ceux de la police, du SAMU, des pompiers. Ces secours toujours trop lents. Les sirènes de l’amer.

La promenade des Anglais, la Côte d’Azur sanguinolente, les cris, l’incompréhension, le tumulte. Et puis, à vomir, les médias, charognards modernes, les témoins qui prennent en photo et en vidéo les corps rapidement recouverts des nappes des restaurants voisins ; les taches de vin voisinent celles de sang.

14 juillet 2016 à Nice, donc. Perdu, le petit bal. Eclipsé, le soleil noir. Anéantie, la joie.

 Le lendemain, le flot des visages de disparu-e-s, des recherché-es-,  comme une marée numérique charriant des corps bien trop absents.

Compulsivement, traîner sur Internet. Je sais que c’est mauvais, pour le moral, pour le cerveau, pour l’esprit. Et pourtant, je ne peux m’en empêcher : je descends, comme une fuite en avant, mon fil d’actualité Facebook, de manière addictive, ne sachant pas trop ce que je veux en apprendre, ce que je cherche, ce que j’y trouve.

 Ce mur d’ « informations » que je me prends en pleine face. Qui m’éclabousse de bêtises, d’amalgames, de haine, d’explications hâtives, de « théories du complot », de rumeurs absurdes, de bleu-blanc-rouge. Mais aussi de mots et d’images de réconfort du monde entier, de remarques pondérées, et surtout d’une grande compassion : ce qu’on appelle, parfois je trouve absurdement, « humanité », caractérisée par l’empathie, existe donc encore.

 Et des questions, beaucoup. Le désespoir, le pessimisme, qu’il faut combattre. Teinté d’une lassitude. Un mal qui se fait banal, au sens d’ordinaire. Évidemment, cela provoque une onde de choc, un coup au cœur, des bleus à l’âme. Encore. Mais, malgré tout, on sent poindre une forme de routine de l’horreur : le gouvernement dira que c’est un acte « atroce », qu’il faut continuer à « combattre », que la « République restera ferme » ; chacun ira de son petit mot de réconfort ; Facebook proposera une nouvelle image de profil ; on trouvera quelques hashtags bien sentis ; on partagera un dessin sur Instagram… on fera des commémorations. Les drapeaux seront en berne, le peuple encore berné. C’est bien peu de choses à côté de la douleur des familles, des traumatismes des survivants, des blessures des rescapé-es, naturellement, et cela ne résout rien. On se réchauffe comme on peut à la lumière bleue de nos écrans.

Et, malgré tout, une forme de « quotidien du mal ». L’être humain est finalement adaptable : on dira, il « faut vivre avec », et la vie continue malgré ces épiphénomènes ponctuant l’actualité de gros titres anxiogènes.

L’Europe a été protégée de cette terreur journalière pendant quelques décennies, après s’être déchirée pendant des siècles. Havre de paix à l’intérieur de ses frontières, son peuple ne se préoccupant que peu des guerres lointaines qui étaient perpétrées en son nom, au Moyen-Orient ou en Afrique ; on pouvait y vivre tranquillement sur le dos du reste du monde. Après tout, cela nous ne concernait pas, n’est-ce pas ? La capacité à s’intéresser à ce qui ne nous concerne pas directement, nous et notre petit confort matérialiste, semble très limitée.

Et à ce problème extérieur, un indéniable malaise intérieur : ces descendants d’immigrés, qu’on reproche d’être trop nombreux dans l’équipe des Bleus, et d’autre part d’être pas assez « intégrés ». Comment se sentir appartenir à un pays qui nous fait continuellement sentir que l’on n’a pas sa place ici ?

Et puis, l’impression de délitement, de ne pas exister, la fatigue de vivre dans un monde qui ne semble rien avoir à offrir. Le gouffre, l’abyme entre les gagnants et les perdants ; et ces derniers regardent le vide, à l’image de leur vie, en ayant envie de s’y jeter. Le matraquage médiatique, la surconsommation d’informations accentuent ces sentiments : le cerveau, trop sollicité, ne tend à capter que les mauvaises ondes qui nous boursoufflent les hémisphères, nous saturent l’attention et l’esprit : les connexions neuronales ne sont pas passées à la fibre. Cela nous permet par contre de prendre conscience du monde et de ses injustices.

Pourtant, rien ne justifie l’acte de tuer. Mais tout de même. Je sais que tout est plus compliqué qu’on ne le croit, que les facteurs sont multiples, les raisons diverses, les implications variées. Je ne peux pas me lancer dans une diatribe géopolitique : malgré toutes mes lectures, je sais que je n’approcherais que peu de la réalité, que je ne vois pas grand chose dans cette eau trouble dans laquelle nous tentons tous de ne pas nous noyer.

Mais cette eau trouble nous renvoie notre reflet : nous devons nous faire face. Et cela nous amène une nouvelle fois à des questions essentielles : qui sommes-nous ? Où allons nous ? Quel projet nous anime ? Quelles valeurs soutenons-nous ? Qu’est-ce qui fait de nous une société ? ­l’argent ?  l’intolérance ? la bêtise ? Rayez les mentions inutiles…

J’ai 22 ans, j’habite en France, dans un pays dont la morosité, le sentiment de « déclin », bien que compréhensible, me pèsent. L’élan de ma jeunesse rencontre bien des difficultés, dans un monde où l’on subit la pollution des sols, des ciels, des esprits, des écrans, les crises économiques, climatiques, identitaires et la chape de plomb nihiliste.

À défaut d’insouciance, j’aimerais juste un peu d’espoir.  

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