Que le spectateur vienne, «où les coeurs s'éprennent»

Thomas Quillardet adapte Rohmer au théâtre, à partir des films cultes des années 80, "Les Nuits de la pleine lune" et "Le Rayon vert", et si Rimbaud écrivait "Ah ! que le temps vienne, où les coeurs s'éprennent", on ne peut que dire : "Ah! que le spectateur vienne" au spectacle "Où les coeurs s'éprennent".

 Une page blanche qui se taille, se coupe, se tache, se lit et se fait lit, journal ou épouvantail ; blancheur qui fait ressortir les couleurs rohmeriennes des cols roulés et des jupes plissées des jeunes gens en apparence rangés de la bourgeoisie française ; page blanche surtout « où les cœurs s’éprennent », vers rimbaldien qui donne son titre à l’adaptation théâtrale des Nuits de la pleine lune et du Rayon vert, de Thomas Quillardet.

Les deux films s’accrochent à un réel somme toute prosaïque mais dont est tirée une indéniable poésie : ils traitent de jeunes héroïnes un brin paumées, libres mais jamais tout à fait à leur place. Elles ratent constamment à rentrer dans les cadres sociaux de leur milieu, et sont ainsi confrontées à la solitude. La première, Louise (Anne-Laure Tondu), est en couple, mais se sent à l’étroit dans l’appartement de Marne-la-Vallée, elle qui a besoin d’une « nuit blanche » au « centre », à Paris, pour se sentir existée ; l’autre, Delphine, admirablement jouée par Marie Rémond, est célibataire mais cherche son idéal amoureux, alors que ces vacances prennent la forme d’une fuite.

La scénographie crafty, égaillée de quelques accessoires signifiants et ludiques - la miniature d’un phare et une maison Playmobile pour signifier la maison de vacances à Cherbourg, une cafetière, le téléphone à cadran… -  participe à donner le ton, avec ces quelques relents des années 80.  Les comédiens, très bons, explorent un jeu naturel témoignant d’une grande technique, et apportent une troisième dimension aux personnages de Rohmer, les incarnant avec justesse. Il est pourtant délicat de reprendre un personnage qui a été porté au cinéma : la prestation de l’acteur est en effet « gravée sur la pellicule », et ce n’est pas un « rôle » destiné à être interprété différemment : quel parti-pris alors prendre vis-à-vis de lui ?

Dans la première partie, consacrée aux Nuits de la pleine lune, la blonde Anne-Laure Tondu reprend le rôle de la brune Pascale Ogier, et en garde l’allure évanescente grâce à ses grands yeux bleus faussement innocents, et en s’inspirant de ses intonations candides. Mais la distribution prend le contre-pied de celle du film pour les rôles masculins : le fluet Florent Cheippe reprend le rôle du râblé László Szabó tandis que la silhouette de Luchini s’efface devant celle, plus massive, de Benoît Carré, dont le personnage d’Octave représente le désespoir de la friendzone.

Le rythme est allègre, l’esprit léger et insouciant relève de l’enfance, comme les trains électriques qui circulent sur l’avant-scène pour signifier les trajets des deux héroïnes, qui n’en finissent pas de partir, pour se trouver, mais elles se perdent parfois en route, ne se sentant chez elles nulle part.

Sur le plateau, la langue, jouissive, de Rohmer est un régal, et les personnages font part de leurs états d’âme avec raffinement et précision du vocabulaire, en particulier dans Les Nuits de la pleine lune, très écrit, alors que Le Rayon vert a été largement improvisé, et permet d’autres variations : réminiscence de son travail sur Copi, Thomas Quillardet s’est amusé à donner des rôles de femmes à des comédiens, et notamment à Guillaume Laloux qui fait de la suédoise sur la plage une folle qui n’aurait pas déplu à l’artiste argentin, et les conversations sonnent de façon plus contemporaine.

Les jeux de chœur, a contrario de ceux des cœurs, sont très maîtrisés, jouant sur les premier et second plans, et la mise en scène comme la direction d’acteurs tirent profit de tous les possibles du théâtre, avec une économie de moyens pour une richesse de plaisirs, faisant confiance à la capacité d’imagination du spectateur.

Bref, en un mot : c’est délicieux.

 Où les cœurs s’éprennent, d’après Eric Rohmer, mise en scène de Thomas Quillardet.

Avec Benoît Carré, Florent Cheippe, Guillaume Laloux, Malvina Plégat, Marie Rémond, Anne-Laure Tondu et Jean-Baptiste Tur.

 

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