En Iran en écrivant

Impressions vagues, dispersées, hétéroclites sur mon voyage en Iran en février dernier, au moment des élections, et alors que le pays attire de nouveau bien des regards !

« Voyager était le moyen d’être ailleurs, ou de n’être nulle part. Aujourd’hui c’est le seul moyen d’éprouver la sensation d’être quelque part. Chez moi, environné de toutes les informations, de tous les écrans, je ne suis plus nulle part, je suis partout dans le monde à la fois, je suis dans la banalité universelle. Celle-là est la même dans tous les pays. Atterrir dans une ville nouvelle, dans une langue étrangère, c’est me retrouver soudain ici et nulle part ailleurs. Le corps retrouve sont regard. Délivré des images, il retrouve l’imagination. »

Ces quelques lignes de Baudrillard[1], m’ont rappelé mon sentiment en arrivant en Iran : être ici, ailleurs, et nulle part à la fois.

J’avais mis de côté cette idée d’écrire sur mon (trop) court séjour là-bas, et ces phrases, lues dans un TER en Auvergne (sic) m’ont ramenée dans cet Orient devenu plus Proche: un écho, une réminiscence, une envie soudaine d’écrire à ce sujet, de me replonger dans mes souvenirs me prenaient d’assaut. Le rythme lent du train, les traversées de bleds plus ou moins pommés, le tapis de billard des collines : tout cela invitait à la rêverie. Le paysage verdoyant laissait peu à peu place à des grandes étendues de poussière, à des tanks abandonnés le long de routes chaotiques, à des montagnes rougeoyantes, à des banderoles noires pour fêter Fatima, à l’omniprésence des portraits de l’ancien et de l’actuel Guide Suprême. J’étais de nouveau là-bas, imaginairement, à parler, parler, parler avec Sara, Magid, Shima, Amin, Ali…

             Je suis allée en Iran, il faut l’avouer, par hasard. En février 2016, pendant les élections. Durant la période où le pays se faisait une beauté sur la scène internationale, avec l’accord ‘historique’ sur le nucléaire. Les élections, et la victoire des modérés, ont depuis donné lieu à de nombreux articles et à de multiples reportages sur le pays, mais avant mon séjour, je n’avais entendu de l’Iran que les mots-clefs de la doxa auxquels on le réduisait jusque-là : « Ahmadinejad », , « nucléaire », « pétrole », « fanatiques », « révolution de 1979 » « Marjane Satrapi », « Persepolis », « l’ex de Louis Garrel », et pour les plus aux courants, « chiisme » et le schisme avec les sunnites, dont on se sait jamais trop quoi dire à part le classique «  ah, ces barbares qui s’entretuent » ou « je n’y comprends rien »...  

            En septembre 2015, j’ai fait la rencontre d’une photographe originaire de Téhéran lors de son exposition sur « Femme(s) et modernité(s) en Iran ». Son enthousiasme a été rapidement communicatif : au bout de vingt minutes, j’avais son adresse mail et sa carte de visite, et surtout la furieuse envie d’aller faire un tour dans ce coin de monde, symptôme de mon désir de voir l’ailleurs, sans trop savoir quoi mettre derrière ce mot. Il me fallait une grande bouffée d’air, qu’il soit chaud, froid, sec ou humide.

Le camarade qui m’a accompagnée lors de ce voyage était plutôt informé sur la culture locale, contrairement à moi ; il fut un parfait initiateur de la poésie et du cinéma iraniens. Avant notre départ, et en parallèle des multiples tractations pour le visa, j’ai nourri mon imaginaire des romans audacieux de Sadegh Hedayat, des poèmes corporels de Forough Farrokhzad, des films de Kiarostami et de ceux de la relève qu’incarne Farhadi, comme une sorte de préparation mentale pour aborder le pays.

Le trajet de l’aéroport jusqu’à Téhéran avait ainsi un arrière Goût de la cerise. Dans ce film, Kiarostami met en scène l’errance existentielle d’un homme tournant en rond dans son pick-up à travers un chantier en banlieue de la capitale, levant la poussière à défaut du voile sur sa vie.

Dans le guide, il était indiqué qu’il valait mieux ne pas parler politique en Iran. J’ai pourtant l’impression d’en avoir beaucoup discuté, et que les gens nous en parlaient même spontanément. Le contexte des législatives était probablement propice à cela. Je me souviens ainsi d’un petit monsieur en veston qui m’avait interpellée à Naqshe Jahan Square, le soir des élections. Nous étions arrivés à peine une heure avant depuis Yazd. Sur l’immense place, des groupes épars pique-niquaient, des badauds flânaient, des collégiennes en uniforme profitaient de leur quartier libre. Mais ce qui aguichait l’œil, c’étaient les longues files d’hommes et de femmes séparés qui se préparaient à voter devant la mosquée Lotfallah, merveille architecturale qui fait face au Palais Ali Qapu. La beauté de cette place suffit à comprendre pourquoi Pasolini a choisi ce lieu pour tourner Les Mille et Unes Nuits, avec ses coupoles bleues éblouissantes, faites de cavités triangulaires dont la perfection géométrique doit être à l’image de celle du divin.

Ce petit monsieur donc m’aborde par la sempiternelle question « Where are you from ? » qui introduit toute conversation ici, pour ensuite directement enchaîner sur les difficultés du pays, sur ses fils qui ont des « bad things » dans la tête, sur comment-c’était-mieux-avant-la-révolution et son boycott des élections…

Quand j’y pense, j’ai surtout rencontré des contre-révolutionnaires, sûrement parce qu’ils étaient les plus prompts à aborder les Occidentaux, et que le dialogue avec des pro-régimes était plus compliqué, mais je sais que je ne dois pas tomber dans l’excès inverse, qui serait d’imaginer que toute la population s’oppose au gouvernement, même si beaucoup précisaient dans les cinq premières minutes de la conversation « we are not our government… ».

 Car la Révolution a malgré tout représenté un immense engouement, un immense espoir : Foucault[2], s’il n’avait pu prophétiser ses conséquences néfastes, pour les femmes notamment, et la mainmise des ayatollahs et du Guide sur la vie politique[3] avait bien perçu l’idéal qui sous-tendait le soulèvement populaire : rejeter une vision du monde capitaliste et marchande, le modèle occidental, au profit d’une révolution portée par une vision du monde et une spiritualité politique dont l’Europe sécularisée était (est) bien orpheline.

Mais qu’aurait-il dit du Mouvement Vert, dont on peut voir des traces dans le documentaire Fragments d’une révolution, mouvement et film qui sont comme une bande-annonce aux printemps arabes, par leurs formes et leurs revendications ? 

Après la colère et la répression, la voie réformiste semble pourtant bien en route. Les Iraniens passent outre les pares feux sur Internet et voient ce qu’on leur refuse. Ils aspirent à plus de liberté – même si l’on sait que cette vie en apparence libérée en Europe soumet les individus à d’autres types d’(auto)-contrôle… - . 

     Mais mon voyage ne peut pas se résumer à des discussions politiques fiévreuses, bien que fascinantes. J’ai surtout rencontré des gens formidables, dont chaque geste était une leçon d’hospitalité, comme Magid, un homme au sourire bienveillant, au regard enfantin plein d’éclats de rire, à la petite moustache grise parfaitement taillée. Toujours en chemise, comme beaucoup d’Iraniens, habillés avec une décence obligatoire. Rencontré au comptoir de notre hôtel téhéranais, dont le caractère vétuste n’avait d’égal que le charme de son personnel, il était le gardien de nuit. Passionné de Proust, Sartre, Simone de Beauvoir, nous avons vite sympathisé. Moudjahidine repenti, désormais pacifiste et se définissant comme libertaire, il incarne une figure pour le moins surprenante de ce courant de pensée…

Trait partagé par tous les Iraniens que j’ai eu l’occasion de rencontrer, il nous proposa d’être notre guide. Après un passage rapide au musée archéologique, fort décevant dans la mesure où la plupart trésors du pays ont été pillés pour gonfler les collections européennes, il nous emmena sur les flans de l’Alborz, les montagnes qui entourent la capitale. Véritable îlot de nature où l’on peut enfin respirer sans avoir l’impression que chaque inspiration favorise son cancer du poumon, loin de la ville full of sounds and fury. Les Téhéranais viennent y respirer dans tous les sens du terme : la pression sociale est moins forte, les voiles et le pas plus détendus. Arrivés à une certaine hauteur au-dessus de la ville, on découvre une sorte de fête foraine, assez hallucinante dans un tel endroit, au pied des télécabines qui mènent aux pistes de ski. Et je me retrouve avec ce bon Monsieur Magid sur un banc multicolore clignotant à manger une glace italienne à la tombée de la nuit, avec un joli panorama sur Téhéran : il fait un peu frisquet, nous sommes pourtant parfaitement bien.

En redescendant, Magid lâche un « feel so sorry for what happened in Paris », qu’il répète, comme d’autres au cours du séjour. Je suis surprise : pourquoi un tel sentiment de culpabilité ? Je pense que la France (et les Etats-Unis, tout de même) ont une certaine part de responsabilité, sans non plus tomber dans ce que certains jugeraient comme une « culture de l’excuse ». C’est simplement triste. Il reste songeur.

Quand, le lendemain, on prend notre train à l’aube pour traverser le désert, et Magid finit son service : il nous prépare du thé noir, des provisions et avec les yeux brillants nous répète jusqu’au taxi « friends for life ».

Dans le train, alors que je tiens mon journal de bord, les deux garçons qui poussent le chariot restauration me demandent de leur écrire un mot, trouvant intéressante mon écriture en italique, là où je suis fascinée par l’alphabet arabe…

Une vieille femme, tout au bout de la vieillesse, nous offre des figues séchées, auxquelles elle ressemble ; ses yeux sont des petites billes luisantes, et son sourire édenté est plein de bienveillance

Nos voisines derrière proposent des fruits, tous nous gratifient d’un welcome.

Mon trajet dans mon TER en France me paraît tout d’un coup beaucoup plus austère.

 Quand on part en Iran, il y a un sujet que l’on ne peut éviter, surtout en tant que femme : le voile. Le foulard polarise un certain nombre de frustrations et de questions.

Dans l’avion, à l’atterrissage, on voit ainsi les femmes se résigner à se couvrir, le plus souvent assez lâchement. Mais une fois dans les rues, les trottoirs sont couverts de cinquante nuances de Tchadors. À Ispahan et Téhéran, beaucoup moins dans les autres villes, on voit des jeunes filles jouer avec la police des mœurs, en oubliant de remettre correctement le tissu qui glisse irrémédiablement sur leurs chevelures, repoussant les limites toujours plus loin sur leurs fronts, tandis qu’elles vont rejoindre des amies dans des cafés trendy. Au palais Golestan, une femme touche mon foulard et commente « sorry for that », et quelques instants plus tard, deux Mollahs m’interpellent ; je crains d’avoir mal mis mon voile, mais ils m’invitent à approcher, et ne veulent en réalité que prendre des photos avec moi. Ces Tartuffes à l’œil persan veulent que je dévoile un peu ma chevelure tirant sur le blond…Ne cachez pas ces boucles que je voudrais voir… Je m’esclaffe, un brin gênée tout de même. 

Mais les femmes athées iraniennes que j’ai rencontrées ne cessent de s’en plaindre : c’est tout de même très contraignant, d’autant plus quand l’on n’est pas croyantes, de devoir porter cette écharpe de plomb (l’uniforme scolaire noir est très désagréable) et ce long manteau depuis ses douze ans, dans un pays où il fait 40 degrés l’été. Elles semblent exalter en me montrant des photos d’elles en Turquie, en robe, les épaules et la tête nue.  Mais elles me précisent que ce n’est pour elles que la partie immergée de l’iceberg des combats qu’elles doivent mener pour leur liberté et leurs droits.

Sara me déclare ainsi : « je ne peux pas être moi-même dans ce pays », alors que nous visitons les palais de la dernière dynastie des Pahlavi, témoins de la mégalomanie des Chahs. Je me dis que plusieurs personnes diraient la même chose en France, mais ça me fait tout de même méditer.

Sara, sociologue à l’université de Téhéran, un coquelicot au milieu des Tchadors noirs, d’une énergie débordante, aux tics attachants, toujours en mouvement, capable de nous perdre dans le métro mais de nous trouver le meilleur restaurant dans n’importe quel quartier, toujours tournant la tête à gauche et à droite en se mordant la lèvre inférieure, coquette, ‘manteau’-alcoolique[4] et à la générosité immense.

Elle m’évoque la schizophrénie qui sévit chez les jeunes, et dont j’aurais un autre témoignage chez Shima et Ali à Ispahan : le sentiment de devoir accepter un double jeu constamment, entre bonne tenue, décence, austérité des couleurs et des gestes à l’extérieur, séparation des sexes et codes sociaux très rudes d’une part ; et liberté, détente, chevelures libérées et soirées alcoolisées derrière les portes des maisons, mais au risque de réprimandes d’autre part.

Tous nous évoquent leurs familiers, leurs amis qui ont quitté le pays. Je pose la question qui fâche chez Shima, dont la sœur sur le papier à tout pour être contente, si l’on suit un schéma classique : elle est docteure à Long Island, envoie des photos d’elles en leggings le long de la River, profite d’un mariage heureux... Mais « alors, est-elle plus épanouie qu’en Iran ? » Et au lieu de réactions unilatéralement enthousiastes, je vois les mines s’assombrir, un peu déconfites. « Elle dit tout le temps qu’on lui manque ». Silence.

Et le patriarche de nous proposer un autre Cognac, alors que nous sommes installés dans son salon dont la décoration oscille entre kitsch turco-orientaliste et pavillon de suburb américaine

 Ah la famille, c’est décidément sacré en Iran.  Leur frère de quarante ans, « baby face » et à touchante tendance au bling bling, prompt à nous montrer sa collection d’objets en argent, grosse montre et franc sourire, habite ainsi toujours sous le toit du patriarche.

La famille reste le système solaire iranien. Ce que nous a permis d’aller sur le terrain d’une conversation fort intéressante avec Shima, qui a l’art de transformer son voile en un accessoire de mode du plus grand chic (au cours de cette journée, elle en changea trois fois pour l’assortir à ses chaussures), quand je lui expliquais que ce qui fut longtemps un pilier en France est désormais bien mis à mal, avec des conséquences plus ou moins positives, pour contrebalancer son occidentalisme sans nuance.

Et de mon côté, les souvenirs, les saveurs et les images se mêlent 

Les salons de thé, noir.

Les bâtons de sucre cristallisés.

Les figues confites, qui rendent toutes celles que l’on trouve en France insipide.
Les montagnes de riz, avec une pointe de safran. Comme un œuf au plat, mais avec un blanc immense.

 Les caviars d’aubergine, somptueux.

 La glace à la viande, improbable.

Le bastani

Les cafés turcs

 Le kitsch des tapisseries.

Le taroff, spécialité iranienne qui consiste poliment à refuser trois fois une proposition ou une invitation avant d’accepter… Ce qui peut troubler quand on n'est pas au fait de la diplomatie locale... Car il est impoli a contrario de ne pas insister.

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