U-chronie Athénienne

Notes écrites à mon retour de Grèce, en janvier 2016. Voyage riche en émotions et impressions, propice aux réflexions diverses et variées. La plume pérégrine sur la page, les idées vont et viennent, allant de ci de là.

Athènes, janvier 2016

On ne parle que de toi, ou presque. Mais j’avais envie de te voir d’un peu plus près, de mes propres yeux comme on dit, en Saint Thomas laïque. Tu fais la Une des médias, mais finalement de façon un peu trop superficielle à mon goût : quelques minutes de JT par-ci par-là qui ne font que citer ton nom et tes problèmes, en passant, et auxquels on compare les nôtres : « on en prend doucement le chemin, vous allez voir », peut-on parfois entendre. On se contente de te pointer du doigt et de souligner tes rapports conflictuels avec l’Allemagne et les institutions européennes, qui te tiennent soi-disant à bout de bras ; on nous assomme avec un point de vue unique sur ton cas, un éclairage monochrome sans nuances, avec des médias en proie au discours lénifiant, qu’ils finissent par mettre dans toutes les bouches. 

 Triste célébrité qui ne pouvait me contenter.

Évidemment, comment cerner tes problèmes, ta douleur - cuisante -, ta honte, mais aussi ton charme et tes attraits à travers ce filtre de la « crise », terme vague et réducteur dont on nous assène, à juste raison me direz-vous, les deux syllabes, à longueur de reportages ? Et dans quel but ? Mis à part tarir l’espoir et restreindre les horizons, ce constat, établi depuis quelques années, ne change pas grand-chose, et encore moins la vie (et l’avis) des gens, des principaux concernés comme du reste du monde.

                  Mon ambition ? Essayer de te comprendre, ou plus modestement, faire l’esquisse d’une compréhension. On te décrit comme paresseuse, oisive, cachotière, dépensière. Et en regard de cela, berceau de la démocratie, de notre « culture européenne », terreau fertile de la philosophie et des idées. Là est toute l’ambiguïté des opinions sur la Grèce. On t’a plutôt cantonnée aux premiers attributs qu’aux deuxièmes, ces derniers temps.  « L’histoire est toujours écrite par les vainqueurs », disait Walter Benjamin.  Je ne sais pas si Bruxelles et Merkel sont vainqueurs, mais en tout cas pour le moment tu es définitivement perdante ; et on t’a coupé non pas encore les vivres, dit-on, mais la langue. Tsipras, incarnant tous tes espoirs, s’en est retourné sans voix : elle est restée coincée dans sa gorge, ou bien confinée dans quelque salle d’une institution européenne.

Mais alors qu’en est-il, au-delà de tes dettes insurmontables, de la beauté de tes îles et des bienfaits de ton ‘régime crétois’ ?

Aller, comme Alice, « beyond the looking glass », de l’autre côté du miroir.

Aller, intus et in cute, pour recevoir tes confessions.

 

J’ai donc décidé de te visiter, d’arpenter tes collines, de traîner dans tes bars grouillants de vie et de discussions plus passionnantes que celles de nos cafés français. Si la crise a eu un seul bienfait, peut-être, c’est celui de re(?)-politiser les Athéniens, de leur donner de nouveau goût à la parole, aux longues discussions fiévreuses, même si elles ne sont pas entendues au-delà de tes bistrots. Peut-être n’ont-ils plus que cela, le plaisir ou la consolation des mots, pour eux-mêmes ?

 Je dois avouer que j’ai succombé à tes sortilèges, Athènes, et à ceux en particulier de tes habitants, qui loin d’être des Gorgones maîtres en l’art de l’immobilisme, sont des êtres fougueux, piquants et riches en initiatives. Je suis peut-être tombée sur les bonnes personnes, j’ai peut-être eu de la chance, mais tout de même.

 J’ai beaucoup pérégriné dans cette ville dense, escarpée.

J’ai longé tes clémentiniers qui ponctuent de vert et de subtiles touches d’orange ton urbanité grise et sale.

J’ai beaucoup parlé, anglais puisque ton langage, malgré quelques notions en grec ancien, m’était complètement inconnu, et difficile à acquérir en si peu de temps. Dire correctement ‘non’, ce « oxi » qui a fleuri et que tu as balancé à la face de l’Union Européenne, est pour moi ardu, sinon impossible. Je me suis donc contentée de dire oui, oui à tout ce qui se présentait, du komboloï au raki jusqu’aux chants du rébétiko qu’on peut encore entendre le soir entonnés par les habitants, dans les cafés enfumés − car on fume, beaucoup, en Grèce, partout et à toute heure et en tout lieu.  On me dira que j’ai succombé au charme du pittoresque, à une forme d’orientalisme, que j’égraine une série de stéréotypes.

 Allons-y.

Faire un tour à Plaka pour s’immerger dans l’histoire en voyant le stade antique sortir de la nuit, traîner dans les restaurants chics de Kolonaki, monter sur la montagne du Lycabette par des chemins escarpés : et là, pas un bruit, seuls quelques chiens errants et quelques couples de touristes. Je m’identifie plus aux premiers. En haut, une petite église orthodoxe, semblable à une pâtisserie orientale, domine la plaine. La ville s’étend comme un dégueulis urbain à perte de vue entre les collines, les éclaboussant d’un assemblage hétéroclite de balcons et de petits tas blancs sales. Il y a aussi la mer, qu’on voit miroiter au loin ! Et puis les mandariniers. Les chats errants. Le marché des gitans à Eleonas, une fois par semaine. Odeurs de friture, de cigarette. On trouve tout dans cette immense quincaillerie à ciel ouvert, y compris des merveilles. Et partout, des bières Alpha, toujours de 50cl. Du salepi – boisson faite à partir d’orchidée, épaisse et transparente, saupoudrée de cannelle ou de gingembre.

Boire des verres et danser jusqu’au petit matin à Monastriaki, à la vie artistique « underground » et décalée, remplie d’une jeunesse forcée au désoeuvrement. Faire la fête alors. En rentrant, aller dans l’atelier des boulangers manger des koulouris, des Bretzels tout chauds, en demandant un supplément de Kiri. Bonheur simple du noctambule. 

Comme soutenait un Italien rencontré sur le chemin de l’Acropole : Un puo de tutto.  Sans tomber dans la théorie du bon sauvage, les Grecs peuvent donner l’impression d’être plus proche de l’essentiel, peut-être parce qu’ils y sont forcés. Écartés financièrement pour une bonne part du circuit consumériste, ils n’ont pas grands choses et pourtant la vie semble plus douce ici que dans de nombreuses régions françaises : la nourriture est bonne, saine, très peu chère, le temps clément, l’entraide spontanée. Evidemment, tout cela n’est peut-être qu’une douce illusion européano-centrée. Il ne faut pas nier que la situation est catastrophique. Les agriculteurs sont à bout de souffle, les jeunes sont retournés vivre chez leurs parents. Mais il faut continuer à discuter, boire, fumer tranquillement, passer du bon temps, comme cela, sans rien à gagner, pour rien.

Je pense à Evgenia qui a accueilli gratuitement mon amie Mona pendant 2 semaines, alors qu’elle galérait à trouver un logement, paradoxe dans une cité où des nombreux bâtiments sont désertés. Evgenia, une belle brune qui parle fort, aux yeux bleu-vert. Une Esméralda grecque de 20 ans, qui se présente en s’exclamant « I am not crazy, I am chaotic » et « I don’t believe in God because I am marxist-trotskyist ».

Je pense à cet épicier et à son club de lecture philosophique.

Je pense à ce petit fleuriste qui offrait des fleurs à Mona, mon amie française installée à Athènes, à chaque fois qu’elle passait devant sa boutique.

Je pense à la mère du 5e étage, prompte à ouvrir sa porte et à remplir les assiettes.

Je me souviens de cette journée à Delphes, en voiture avec mes nouveaux amis grecs et Mona, et nos longs débats autour de la table d’une taverne, trouvée sur l’autoroute, à nous engloutir des soupes de haricots, des saucisses, des friands (pitas), dans des paysages encore préservés de la standardisation des succursales.

 Et puis, on peut sentir ce climat libertaire et révolutionnaire, qui a donné sa confiance à un parti d’extrême gauche. Il ne sort pas de nulle part : Exarcheia n’est-il pas un quartier connu pour être le foyer de l’anarchisme en Grèce ?

Ce qui m’a frappée, dans toutes mes discussions, et le fait qu’on m’assénait souvent d’un « You’re so European ». Cela témoignait déjà d’une mésentente : ils ne sentent pas Européens, du moins pas Européen au sens où l’Allemagne l’entend, et dont elle fournit le « modèle à suivre ».

La crise met la Grèce moderne face à son destin, pour paraphraser le titre de l’ouvrage de Kostas Axelos.

Mais cette simple remarque sur le qualificatif d’« européen » m’amène à réfléchir. L’Europe n’est-elle pas trop « allemande » ? Ne paye-t-on pas les conséquences de cette tentative de d’imprimer sur les autres pays européens l’image de l’Allemagne ? Et pourquoi serait-il mieux d’être travailleurs, disciplinés, organisés ? Pour des raisons économiques, certes. Mais ne peut-on pas les questionner, ces raisons ? À quoi tout cela mène ? À la consommation pour tous et toutes ?

 J’aime le laisser-aller grec, sa tranquillité. Evidemment, il ne faut pas se leurrer. Comme dans toutes les grandes villes : on voit des traits tirés, marqués par les lumières violentes du métro, une population anxieuse, mais aussi solidaire. Douce utopie, douce uchronie, avec mon regard voilé de Française ? Mais je le perçois particulièrement dans des petites choses, ce climat libertaire : la clope, constante, l’absence d’obligation du port de casque en moto, des ceintures de sécurité… Est-ce bon ? Est-ce mauvais ? On dira que tout arsenal juridique sert in fine à éviter au peuple immature des problèmes, des accidents, des soucis de santé. Mais c’est considérer l’État comme le parent, le tuteur du peuple réduit irréductiblement à la minorité.

La théorie des climats a probablement un peu de vrai, et les Grecs sont face à des choix : peuvent-ils concilier leur esprit sudiste avec la rigueur nordiste ? Un Grec, en me montrant le métro moderne, propre, ordonné me disait : « regarde, on peut le faire ! »

Mais pourquoi devraient-ils le faire, au-delà de la contrainte de rembourser leurs « obligations » accumulées par la fameuse combinaison perdante corruption et mauvaise gestion ?

Aux Grecs avec qui j’ai noué des amitiés, je leur posais cette question, au parfum de provocation : et si la Grèce sortait de la zone euro ?

N’était-ce pas le gros levier qu’ils avaient à leur disposition ? Ce discours, porté à gauche par Lordon[1], a été, je trouve, particulièrement occulté par les grands médias européens, y compris en Grèce, tout de suite cantonné soit à une dérive d’extrême droite, soit à une vision catastrophiste et à un abandon terrible du peuple grec. Ainsi Tsipras a reculé, après avoir fait frémir l’Europe. Je ne suis pas économiste, peut-être n’est-ce pas réellement pas viable, mais on voit bien que les pressions de la troïka ne le sont pas non plus. Je remarque seulement que l’on a tout fait pour ne pas diffuser cette idée comme une possibilité rationnelle. Au contraire, elle était tout de suite associée au sentiment de marche arrière, de mise en danger de l’Union Européenne… Bref, d’échec. Pourtant, comme l’indiquait le philosophe Castoriadis, si l’Europe a une caractéristique, c’est sa capacité d’auto-critique[2]. Pourquoi ne pas reconnaître quelque erreur, faire preuve d’humilité, et tenter de trouver la meilleure solution à la fois pour le peuple grec et pour l’Union, sans jeter toute proposition contraire à la doxa aux gémonies ? L’Union européenne doit assumer sa part d’expérimentation, ses tâtonnements, ses incertitudes pour pouvoir avancer. Elle doit s’autoriser des rectifications de tirs et un droit à l’erreur, sans que cela remette en cause ni ses fondements, ni ses ambitions.

Mais les Grecs comme les autres se sont tus à ce propos. Trop atteints par les attaques du reste de l’Europe. Ce qui m’a frappée en effet, c’est cette constante hésitation, oscillation entre la honte et l’immense fierté d’être Grec. C’est comme si les Grecs avaient fini par croire les qualificatifs qu’on leur assignait. Tout à la fois orgueilleux et honteux, ils énoncent ainsi à leur propos les adjectifs de « paresseux », de « médiocres ». Terrible.

Ainsi, à la terrasse d’un café, je leur demande : « what is Greekness ? I am in search of greekness.. »

Et l’une de répondre « this », en désignant une autre qui dévore les dernières miettes de fava… Plutôt révélateur de la mauvaise image que les Grecs ont d’eux-mêmes.

Mais je préfère avoir comme dernière image l’une des premières qui m’a frappée en arrivant, chez toi, à Athènes : lors d’un vernissage dans un sous-sol désaffecté, témoignage de la vibrante vie artistique là-bas, qui n’a pas d’underground que le nom, j’ai vu un cœur, formé par deux gants rouges : un cœur inerte, mais réchauffé, prêt à battre de nouveau, et à faire résonner ses timides diastoles et systoles dans ce grand garage poussiéreux.

 


[1] http://www.monde-diplomatique.fr/2013/08/LORDON/49561

[2] La montée de l’insignifiance

 

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