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Billet de blog 17 mai 2019

Dans l'ombre de l'histoire, la «guerre des paysages», spectacle d'Irène Bonnaud

Avec «Guerre des paysages», Irène Bonnaud fait du théâtre «archéologique» : elle déterre une histoire oubliée, celle de la guerre civile grecque, et surtout l'exil des communistes dans les Balkans.

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La Grèce, pays fantasmé, berceau de la « démocratie » dans l’œil occidental : l’Europe de l’Ouest a écrit son roman des origines à l’aune de son mythe blanc et à l’ombre du Parthénon.  À cela s’est ajoutée ces dernières décennies, avec l’essor du tourisme de masse, la vision d’îles paradisiaques, de plages somptueuses, d’un art de vivre enviable. Mais ce n’est voir là qu’à travers une lucarne, qui laisse de côté bien des pans de ce pays : ses habitants et son territoire n’ont cessé de souffrir d’une multitude occupations, de spoliations, d’outrages – et la mise sous tutelle par la troïka, lors de la crise de la dette, n’est qu’un abus de plus qui s’ajoute à cette liste.

Avec « Guerre des paysages », Irène Bonnaud nous montre les paysages de la guerre, d’une guerre oubliée, la guerre civile qui a suivi la Seconde Guerre mondiale. Elle nous emmène, avec la comédienne et chanteuse Fotini Banou et deux musiciens, Michalis Katachanas et Vassilis Tzavaras, dans les montagnes du Nord du pays, dans cette « poudrière » des Balkans. Le théâtre devient alors le porte-voix des spectres, des vaincus de l’histoire, qui apparaissent dans ses béances, dans la plaie non refermée d’une mémoire toujours à faire.

Le plateau se peuple de brigands, de partisans, de pauvres gamins, de villageois hagards, à travers les mots, les notes et les silhouettes en ombres chinoises qui font signes vers ces fantômes refoulés. L’ensemble produit -  les voix, les images, la musique - la « psycho-géographie » de ces années douloureuses, entreprise déjà commencée par Ilias Poulos, qui en a récolté des témoignages, publiés dans Mémoires en exil. Plasticien et photographe grec, ce dernier est lui-même un fils de combattants de la guerre civile, né à Tachkent, dans les années 50. Tachkent, c’est-à-dire une ville d’Ouzbekistan, où des Grecs communistes s’étaient réfugiés, de crainte des représailles.

Car en Grèce, la lutte antifasciste a donné naissance à d’autres monstres : le combat contre les Nazis avait été mené par le parti communiste mais, à l’issue de la Seconde Guerre mondiale, d’autres ont décidé pour le pays de son destin. À Yalta, les puissants, sans consulter les populations, ont tranché : la Grèce appartiendrait à l’Ouest, la Pologne à l’Est. Les Grecs se déchirèrent alors pendant deux ans, divisés entre l’armée royaliste, soutenue par les Anglo-saxons, qui n’hésitèrent pas à leur fournir du napalm, et les communistes.  Suite à la défaite des seconds, certains furent transportés à fond de cale du port albanais de Durrës jusqu’à la Mer noire, puis de Géorgie jusqu’à Tachkent – événement qui se décline dans le spectacle avec les passages évoquant Charon et son frêle esquif mortuaire. L’histoire affleure avec le mythe, tandis que l’on vogue sur les eaux troubles de la mémoire.

À ces témoignages recueillis s’ajoutent des textes écrits par Dimitris Alexakis. Lorsque celui-ci arrive en Grèce, en quête de sa part hellène, lui qui a grandi en France, il se retrouve dans ces montagnes, et se confronte à cette histoire trop souvent tue. « Une guerre : certains se transformèrent en roches, en galets de rivière, et devinrent paysage », écrit-il.

Il s’agit alors de faire parler les paysages.

Sur ces hauteurs, dans le nord de la Grèce, les populations se mêlent depuis l’Antiquité ; à l’époque moderne, les différents peuples des Balkans s’y sont croisés et affrontés ; après le drame de 1920, les Grecs d’Asie mineure s’y sont réfugiés ; et puis, désormais, les ombres venues de Syrie, d’Afghanistan, du Pakistan s’étalent sur ces crêtes. Ces autres fantômes, filmés par Maria Kourkouta et Niki Gianari dans Des spectres hantent l’Europe, attendent à Idomeni de pouvoir poursuivre leur périple.

Ces échos de l’histoire nous font donc trébucher dans les drames contemporains, et l’écrivain constate, lucide : « c’est toujours la guerre des pauvres, il n’y a pas d’autre guerre, seuls les noms ont été changés. » Car on parle de gens qui ont froid, faim, des malheureux atteints dans leur chair, bien plus que de combats idéologiques. Une incise, comme une pique et une piqûre de rappel, alors : « L’enfant de 1947 touche aujourd’hui une retraite de 563 euros. »

 Face à ce que Jean-Pierre Han a appelé le « théâtre-clubbing », ou le théâtre qui joue sur la saturation des signes à coup de grosses productions, « Guerre de paysages » s’appuie sur l’essence du théâtre, à savoir l’art de raconter des histoires grâce à son pouvoir d’évocation et à la grâce de son interprète. La sobriété de la mise en scène, se rapprochant d’un concert-performance, est mise au service de ce texte magnifique scandé dans cette langue grecque si rare sur nos scènes françaises, dont l’étrangeté est propice à la rêverie. L’actrice Fotini Banou a mille visages, et devient le réceptacle et la bouche de ces oubliés de l’histoire. Avec délicatesse, elle les prend en charge puis s’en déleste, d’un simple mouvement de main. Elle est accompagnée dans cette traversée, des montagnes et du temps, par un guitariste et un violoniste, et le trio s’ébroue ensemble alors que les chants d'Épire s’élèvent, majestueux, poignants.

Le spectateur est alors d’autant plus disponible dans ce dépouillement et cette somnolence attentive. Paradoxalement en éveil, on reçoit avec force des images qui frappent l’imagination : une mère gelée sur un rocher avec ses deux enfants figés ; la tête d’une jeune femme, décapitée, exhibée de village en village ; une jeune fille, nue, le ventre ouvert, elle auparavant en train de cueillir des feuilles sur un mûrier, désormais le corps criblé de balles.

Les paysages s’incarnent, la guerre aussi. Et elle est belle, par le miracle du théâtre.  

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