"We Call It Love", ou la possibilité d'une réconciliation portée sur scène

Présenté à la Maison des Métallos dans le cadre de la semaine de la francophonie, le spectacle traite d'un sujet difficile, le génocide des Tutsis, par l'intermédiaire de la relation entre une mère et l'assassin de son fils unique, dans une mise en scène sobre qui gagne ainsi en intensité, allant à l'essentiel : le lien entre les deux personnages. Et, malgré tout, l'espoir, l'amour.

 Comment aborder un sujet aussi lourd que le génocide des Tutsis au théâtre ? Comment traduire la douleur des survivants dans l’épaisseur des signes scéniques ? Comment réussir à partager et à magnifier cette douleur et cette mémoire, sans écraser le public ?  

 La pièce We Call It Love a été créée à partir de recherches documentaires et d’interviews sur le thème des droits de l’Homme et de la mémoire des génocides, sous l’impulsion de Carole Karemera, qui avait déjà abordé ces questions en jouant dans Rwanda 94 du Groupov.

Au premier abord, il semble y avoir un hiatus entre le titre du spectacle et le sujet de la pièce mise en scène par Denis Mpunga. Pourtant, c’est bien d’amour dont il est question, dans toute cette noirceur : l’amour inconsolable d’Isaro, superbement incarnée par Carole Karemera, pour son fils Albert, tué pendant le génocide, amour qu’elle transfert sur Faustin, l’assassin. Pendant toute la durée du spectacle, d’environ une heure, les deux se font face, comme les spectateurs placés dans un dispositif bi-frontal. Ils ne se quittent pas des yeux dans cette vallée de larmes retenues, pudiquement ; ils se tournent autour, se jugent, se jaugent.  Comment s’aborder sans se saborder ? On entend l’incompréhension de la mère, la veuve tout de noir vêtue, qui cherche à comprendre, qui invoque Imana, qui subit son trop-plein d’amour qu’elle ne peut plus déverser que sur des souvenirs. Michaël Sengaz joue le rôle du tueur, dans sa tenue d’Interahamwe, dépassé, pris de remords et de honte ; le « simple paysan » veut seulement retourner dans la bananeraie, reprendre sa vie. Qui est responsable ? Quel est son rôle dans cette immense tuerie ? Comment tout cela a-t-il pu être possible ? Le jeu du comédien empêche de le ranger directement dans la catégorie des « mauvais ». Comme cette pièce que les deux acteurs lancent sur la marelle de l’enfance, au centre, on peut tomber sur pile ou face. Faustin s’est retrouvé du mauvais côté de la barrière, cette barrière qu’il évoque, sur laquelle il se tenait lors des tueries, pour arrêter les Tutsis. Il explique, face aux injonctions d’Isaro, les coups de gourdin, le cou qui craque.

 Hervé Twahirwa accompagne musicalement et rythmiquement le spectacle, ponctuant de percussions ou de chants les mots de Felwine Sarr – qu’on connaît pour son essai Afrotopia –, sans tomber dans l’illustration facile. Il se déplace derrière le public et entre les grandes tentures noires du deuil qui dessinent l’espace dans la Maison des métallos, avec ses différents instruments. Sa présence, palpable mais souvent invisible, ainsi que les lumières de Roman Kanobana, qui laissent de grandes zones d’ombre, chargent les différentes scènes d’une forte densité et soulignent la tension entre Isaro et Faustin. Il y a des choses qu’on ne peut mettre en lumière : on se laisse alors gagner par une atmosphère.

Atmosphère qui malgré son obscurité s’ouvre sur une forme d’espoir, sur un témoignage d’amour, sur une croyance indéfectible en l’amour : la mère éplorée ouvre les bras au bourreau. Les deux douleurs se rencontrent. Il s’agit de continuer à vivre.

we-call-it-love

 

We Call It Love

 Texte : Felwine Sarr

Mise en scène :  Denis Mpunga
avec Carole Karemera, Michaël Sengazi, Hervé Twahirwa
composition musicale : Hervé Twahirwa
dramaturgie : Carole Karemera
création et régie lumière : Roman Kanobana

Le Club est l'espace de libre expression des abonnés de Mediapart. Ses contenus n'engagent pas la rédaction.