"Les Potentiels du temps" : une faim d'espoir contre le régime des fins

Compte-rendu. Camille de Toledo, écrivain et artiste (sous le nom de CHTO), a invité les curateurs de la plateforme "Le Peuple qui Manque", Kantuta Quirós et Aliocha Imhoff, à penser de nouveaux rapports au temps pour reconstruire nos imaginaires et nos perspectives présentes et futures, dans un essai qui mêle judicieusement recherche, art et politique.

 Contre le régime des fins, les auteurs des Potentiels du temps opposent et proposent celui de la faim, une faim d’espérance et de possibles. Cette « faim » est présente jusqu’au titre même du dernier roman de Camille de Toledo, Le Livre de la Faim et de la Soif, sorti en février dernier. Avec ces acolytes Kantuta Quirós et Aliocha Imhoff, théoriciens de l’art et commissaires d’exposition, l’écrivain et artiste poursuit une réflexion qu’il mène depuis son premier essai, L’Adieu au XXe siècle, paru il y a bientôt une quinzaine d’années. Les trois auteurs revendiquent le fait d’être nés à un « tournant » entre deux siècles, et ils entendent à travers ce premier volet d’une trilogie « cerner un moment historique, philosophique et politique ». Ils théorisent ainsi l’idée d’une « pensée potentielle » : à la fermeture des imaginaires et des frontières, les auteurs répliquent par l’ouverture vers de nouveaux horizons. Leur objectif est clairement affiché dès les premières pages : « La pensée potentielle (…) peut, en première approche, se comprendre comme un effort pour structurer l’espoir, lui donner des raisons, des formes, des forces. »Marx, dans la 11e thèse de Feuerbach, affirmait que les philosophes n'avaient jusque-là fait qu'interpréter le monde de différentes manières, et qu’il importait désormais de le transformer ; Les auteurs des Potentiels du temps répondent qu’il s’agit plutôt d’en proposer de nouveaux récits, pour mettre en évidence des alternatives, et in fine de lui fournir des devenirs.

Le livre, hanté par les mots « spectres » et « fantômes », évoque des « catégories zombies » pour parler des concepts dévitalisés et inadéquats plaqués sur notre réalité. Ce passé qui ne passe pas amène les auteurs à s’interroger sur l’Histoire et la façon de l’écrire, ou plutôt de la « traduire » : ils s’attachent ainsi à proposer un nouveau vocabulaire, inspiré cependant par une constellation intellectuelle foisonnante, pour mieux cerner nos vies présentes. A contrario du TINA fataliste qui pèserait sur nos vies, le livre invite ainsi à adopter un « rapport potentiel à nos vies, nos désirs, nos gouvernements ». L’existence, l’art et la politique - sous-titre de l’ouvrage -  sont conçus comme intrinsèquement liés, et le livre tient à la fois de l’essai et du manifeste.

À ces propos qui invitent à l’espoir et à l’optimisme dans un monde angoissé, répond une diversité formelle. Le livre, ponctué d’entretiens et de photographies, est découpé en trois grandes parties : « Manifester (des potentialités) » invite à changer notre vision du « réel » et souligne que ce qui présenté comme tel est avant tout une croyance qui structure nos vies et avis, et qu’elle est donc modifiable ; « Cartographier (des possibilités) » traite des régimes d’historicité et cherche à transforme notre rapport au temps ; « Transmettre (des possibilités) », où, appréciant les jeux de mots féconds, Camille de Toledo propose une « mission-transe », « une mission de mouvements, de déplacements, pour rouvrir l’angle de nos devenirs ». L’ouvrage alterne des textes littéraires et poé-litiques, inspirés notamment par une exposition réalisée par CHTO à Leipzig, et une étude où sont travaillés des références pointues (Guattari, Hartog, Virilio, Jameson…) de façon plus universitaire. Dans ce texte, Kantuta Quirós et Aliocha Imhoff traitent des reenactments, cette forme qui permet de re-vivre l’histoire autrement pour en panser les plaies et en penser les failles.

Dans le paysage européen contemporain, Les Potentiels du temps conceptualise et illustre une pensée originale et bienfaisante, libérant une vision du futur capturée d’un côté par un climat, si non réactionnaire du moins pessimiste, et d’un autre côté par une vision positiviste défendue par les entrepreneurs de la Silicon Valley. On pourrait toujours leur répliquer « words, words, words », mais les trois auteurs revendiquant leur statut d’utopiste : il s’agit pour eux de lutter contre le nihilisme en s’interrogeant : dans quelle fiction voulons-nous vivre ? L’ambition de ce livre protéiforme et inspirant consiste alors à fournir un arc et une cible, motif récurrent dans l’ouvrage, mais c’est à nous, collectivement et individuellement, de trouver des flèches, pour transformer le I would prefer not to de Bartleby en Je pourrais, pour passer du refus à l’acquiescement volontaire à d’autres possibles. 

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ISBN : 2917217804
Éditeur : Manuella Editions (12/09/2016)

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