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Billet de blog 24 févr. 2017

Retrouver le temps (d’une soirée) avec Yves-Noël Genod

" Alors, sentant que son sommeil était dans dans son plein, que je ne me heurterais pas à des écueils de conscience recouverts maintenant par la pleine mer du sommeil profond, délibérément je sautais sans bruit sur le lit, je me couchais au long d’elle, je prenais sa taille d’un de mes bras, je posais mes lèvres sur sa joue et sur mon coeur, puis, sur toutes les parties de son corps...

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....  ma seule main restée libre et qui était soulevée aussi, comme les perles, par la respiration de la dormeuse ; moi-même, j’étais déplacé légèrement par son mouvement régulier : je m’étais embarqué sur le sommeil d’Albertine."

Comme le narrateur s’embarque sur le sommeil d’Albertine, il faut accepter d’embarquer dans le spectacle d’Yves-Noël Genod, qui tient plus, comme à son habitude, du poème que de la pièce de théâtre. Il faut accepter de perdre pied, de succomber aux variations hypnotisantes du maestro des lumières Philippe Gladieux, qui a l’art de laisser des marques indélébiles sur nos rétines. Certain-e-s gardent encore un souvenir ému de la bougie qu’il faisait descendre des cintres, dans le noir total cher au duo, dans un précédent spectacle.
Embarquer oui, car c’est une traversée dans La Recherche à laquelle nous invite le Dispariteur. Une œuvre qui lui va bien, lui qui se fantasme en personnage proustien, peut-être. Il faut accepter le rythme de croisière, les deux heures trente de spectacle, qui permettent d’entrer dans un autre état d’attention, de s’ouvrir à d’autres perceptions, qui sait. Certain-e-s auront le mal de mer, d’autres se régaleront en humant les pages iodées sur Balbec, l’arrivée de la petite bande sur la digue.

Il faut accepter de prendre le temps, terme clef de l’œuvre proustienne, qui hante également celle d’Yves-Noël Genod. Il prévient, d’ailleurs. Autant préciser les termes de la soirée entre ami-e-s qu’il propose, ami-e-s rassemblé-e-s entre les beaux murs décrépis des Bouffes du Nord, au charme alors des vieilles maisons de famille ou de vacances.  On est ainsi accueilli avec élégance par un couple qui sert madeleines et champagne. C’est chic, mais pas par accident, si l’on paraphrase le titre d’un spectacle de l’artiste.

Les Bouffes du Nord se font alors boudoir, salon mondain, cathédrale, bord de mer. Le rouge passé des murs évoque les fresques antiques, les charmes de l’Italie : on fantasme Venise.

Yves-Noël Genod, derrière son pupitre, est chef d’orchestre de cette soirée. Il permet quelques écarts au raffinement de l’ensemble, quelques dissonances bienvenues, comme une chanson pop de Rihanna, qui rompt avec le reste des belles créations sonores de Benoît Pelé, ou un jeu avec la claque, au balcon, qui ponctue de « sublime » ou de « bravo » ses citations susurrées comme des gourmandises. Perché sur des échasses argentés – et on ne peut s’empêcher de penser aux dernières pages de La Recherche -  qui concluent les tiges vermeilles de son pyjama fantasque, ou ceint d’un manteau en fourrure, l’homme-diva divague, se prélasse dans un canapé vert, vert étincelant parfois, comme les yeux d’Albertine dans les fourrés, lors de sa première rencontre avec le narrateur ; à d’autres moments, il se laisse ennuagé par une fumée sépulcrale, qui se fait poussière d’or sous les projecteurs de Philippe Gladieux et s’accorde avec son regard un peu égaré, un peu rêveur, toujours mélancolique. 

Yves-Noël Genod alterne les lectures, improvise ou du moins joue à l’improvisation, presque à l’improviste, sur son Ipad, objet délicieusement incongru qui parfois seul l’éclaire tandis qu’il met en lumière des passages de l’œuvre de Proust, en narrateur-commentateur. Il pointe les intertextes, les références à Baudelaire, à Oscar Wilde. Il a en commun avec le grand Marcel le goût de l’anecdote mondaine : tandis que le narrateur évoque la princesse du Luxembourg, Madame de Guermantes ou les Verdurin, le dispariteur rappelle ses fétiches : Barbara, Gérard Depardieu, Marguerite Duras, … Il a d'ailleurs eu la chance d'avoir pour voisins fantomatiques l'auteure de La maladie de la mort et celui de La Recherche, lors d'un séjour à l'hôtel des Roches Noirs à Trouville. 

Après ces légères exégèses, volontairement un brin snob, parfois grivoise - « Prou(s)t », - Genod clôt sur la Berma, la splendide actrice admirée par Bergotte, figure qu’il rêve, désire, et qui flotte sur sa silhouette longiligne enrobée de rouge, dans ce haut lieu où l’on réchauffe nos misérables vies à la lueur d’une lampe à franges, ici, et des mots, surtout : le théâtre.  

Crédits Photo Philippe Gladieux

La Recherche, Théâtre des Bouffes du Nord, 20h30, jusqu’au samedi 25 février.

Suivi de La Beauté contemporaine sera créé à la Ménagerie de Verre, pour le festival Etrange cargo du 14 au 16 mars.

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