Rwanda : impressions et expression

Quelques réflexions suite à mon séjour de recherches au Rwanda, en été 2016.

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La première chose que l’on se demande, lorsqu’on arrive au Rwanda, en tant que Française, blanche, est simple : « qu’est-ce que je fais là ? ». On peut alors se questionner sur la recherche d’exotisme, plus ou moins légitime et naturelle, la force des fantasmes sur l’Afrique, le pouvoir de séduction de l’aventure. Lisant les Mémoires d’Hadrien, de Marguerite Yourcenar, je me suis reconnue dans cette phrase, soulignée dans l’avion du retour :

"Peu d’hommes aiment longtemps le voyage, ce bris continuel de toutes les habitudes, cette secousse sans cesse donnée à tous les préjugés. Mais je travaillais à n’avoir nul préjugé et peu d’habitudes."

Évidemment, tout savoir est situé, chacun-e est conditionné-e par sa culture, son environnement social, l’espace et le temps dans lesquels il ou elle vit. Mais en être conscient-e permet justement de tenter d’en voir les limites, de mieux déplacer les lignes, et de remettre en question par l’expérience les a priori trop figés. Ainsi, arrivant à Kigali, je n’ai pas cherché à me grimer, à jouer peaux blanches masques noirs, à cacher mon passeport français : cela aurait été plutôt de mauvais goût, et relativement ardu.

Malgré tout, dans ce « petit pays », du nom du roman à succès du franco-rwandais Gaël Faye(1), il s’agit d’éviter les maladresses, les raccourcis, les idées reçues, envoyées comme des balles. Rencontrant un homme d’affaires péruvien dans le parc de l’Akagera, suite à une crevaison malencontreuse, ce dernier me demande : « Vous demandez, vous, si ce sont des Hutus ou des Tutsis ? ».

Poser cette question au pays des Mille collines, une vingtaine d’années après le génocide qui a fait entre 800 000 et un million de morts en quatre mois, est quelque peu délicat. On croise encore sur les routes les travailleurs pénitenciers vêtus de orange, couleur qui désigne les génocidaires qui ont reconnu leurs crimes ; les célébrations des commémorations, d’avril à juillet, continuent à provoquer des crises au sein des familles, et des fêlures dans l’esprit des individus ; le niveau de sécurité ferait rougir de jalousie l’ « état d’urgence » en France, avec le lot de portiques et de gardiens en bleu brandissant des fusils mitrailleurs, à l’entrée des centres commerciaux de Kigali.

Dans un pays qui a souffert à la fois de la colonisation et d’un génocide, cet héritage est parfois lourd à porter. En Occident, on confine la plupart du temps le pays aux années 90 et aux quelques images sanglantes diffusées à propos des massacres à la machette. On prend bien soin d’omettre l’implication française, les obscures tractations mitterrandiennes, l’eau trouble dans laquelle s’est noyée l’opération Turquoise (2).

Le Rwanda de son côté cherche à avancer, peut-être trop vite, pour distancer ces mauvais souvenirs. Le pays des mille collines prend un autre type de relief avec les gratte-ciels et les hôtels de luxes qui poussent sur les flancs de sa capitale, de nouvelles routes se construisent chaque jour : tous les six mois, la ville semble changer de visage. Ces aménagements urbains sont les signes les plus visibles d’un boom économique, du moins en apparence : le Rwanda affiche une croissance de 8% (3), mise sur les grands congrès africains (4) et le tourisme – par exemple autour des gorilles, que l’on peut admirer pour la modique somme de 700 dollars –, pour se refaire une beauté.

Ce que les partisans de la mission civilisatrice avaient toujours rêvé de faire en Afrique, certains Rwandais, par une aliénation plus souterraine, le promeuvent, se rêvant en « Singapour » ou en Suisse du continent. Le Rwanda, tête baissée, tend à s’inscrire alors dans cette fuite en avant, ou cette course après la « modernité », se calquant sur l’étalon-européen pour entrer dans le manège et la folle cavalcade capitaliste. Il subit non seulement des formes plus ou moins subtiles de néo-colonialisme, mais aussi la persistance de la colonisation des esprits. Cela n’empêche pas quelques ambivalences vis-à-vis du libéralisme : une loi était par exemple dernièrement examinée pour limiter l’importation des vêtements de seconde-main, et favoriser ainsi la production locale (5).

(Les paysannes élégantes, dans leur Ingutiya en pagne coloré, regardant avec morgue les 4x4 aux vitres fumées les dépasser ; elles ne se pressent pas, leur lourde charge sur la tête comme autant de diadèmes ; on leur a peut-être volé leur carrosse, qui sait. Qu’importe, le port fier, elles restent sur le bas-côté, mais la tête haute. Parfois l’une d’elles est assise, en amazone, sur le porte bagage d’une bicyclette, d’un fiancé ou d’un frère.)

Quelques rares Rwandais regardent cela avec circonspection : Ishyo, un organisme culturel, a par exemple convié Felwine Sarr à Kigali pour parler de son ouvrage Afrotopia (6). L’économiste sénégalais invite à vouer aux gémonies l’injonction au « développement », vieux relent positiviste, pour réfléchir à une modernité véritablement africaine. Bien conscient du risque de parler de « l’Afrique » comme un tout uniforme, l’intellectuel voit néanmoins des points communs entre les différents pays du continent, notamment au niveau culturel. Évidemment, il ne s’agit pas de rejeter de meilleures conditions de vie, une meilleure éducation, de meilleures infrastructures, mais il invite les Africains à se réapproprier leur histoire et à « rebâtir une estime de soi », qui ne passerait pas par les standards européens.

Ce dernier projet semble particulièrement pertinent et nécessaire au Rwanda : non seulement les ambitions des businessmen ne profitent qu’à quelques-uns, mais les tensions entre Hutus et Tutsis, termes désormais bannis de la sphère publique, sont encore perceptibles. La « réussite économique » maquille donc des fractures sociales d’autant plus dangereuses qu’elles risquent d’être instrumentalisées et redoublées par l’héritage « ethnique » (7).

Pour une Européenne, comprendre véritablement les distinctions entre Hutus et Tutsis relève de la gageure mais, pour résumer en quelques idées trop simples un sujet éminemment complexe, on désignait à l’origine comme Tutsis les éleveurs propriétaires de plus de dix vaches, animal sacré au Rwanda, tandis que les Hutus formaient la classe paysanne. Ce ne sont donc pas des « ethnies » à proprement parler. Lorsque le Rwanda, voisin du Congo, alors sous domination allemande, tombe entre les mains des Belges suite à la défaite du Reich, ces derniers font inscrire les mots « Hutu » et « Tutsi » sur les papiers officiels, sédimentant des identités jusque-là fluctuantes. Pour des raisons politiques, les colons exploitèrent la sempiternelle stratégie du « diviser pour mieux régner » : dans un premier temps ils favorisèrent la royauté tutsie au détriment des Hutus, puis les Pères blancs prirent le parti des Hutus, considérés comme les bons chrétiens du troupeau pastoral. Au moment des Indépendances, dans les années 1960, puis durant les conflits des années 90, les extrémistes hutus alimentèrent à travers leur propagande la peur des « envahisseurs » tutsis, réfugiés dans les pays frontaliers, qui souhaitaient selon eux les réduire « de nouveau » en esclavage... Jeux de pouvoir et d’influences sur une toile de fond historique complexe qui aboutirent au génocide des Tutsis en 1994, alors que les troupes du FPR, le Front Patriotique Rwandais, avec à sa tête Paul Kagame, d’origine tutsi et actuel président du Rwanda, progressaient vers Kigali (8).

Pour prévenir de nouveaux massacres, le gouvernement s’est inspiré des commissions « vérité et réconciliation » (ubuntu), en encourageant des tribunaux populaires, les gacacas (9). Il a également mis en place l’Umuganda, un jour de travail communautaire, où tout le monde est censé participer à des travaux d’intérêt public, avec un succès mitigé. L’État entreprend aussi une forme de réécriture de l’histoire, cherchant à rassembler les citoyens autour du dénominateur commun d’une identité rwandaise, transcendant idéalement le clivage hutu/tutsi.

(Arrivant dans la famille rwandaise qui m’a accueillie lors de mon séjour, le fils, Eric, âgé de vingt-cinq ans, m’affirme : « We are all Rwandese now. No more Hutu, no more Tutsi ». Quelques semaines plus tard, j’arrive à outrepasser la pudeur rwandaise, qui pour certains apparente plus le pays au Japon qu’à son expansif voisin congolais : le pays, enclavé et montagneux, est formé de collines qui sont autant d’îles de l’archipel nippon. Il m’avoue que les choses sont plus difficiles à concilier. L’idée serait plutôt « y penser toujours, n’en parler jamais ». Le non-dit est une véritable chape de plomb, et la figure lisse, impassible, du Rwandais est difficile à percer, mais cache bien des tourments intérieurs.)

Comment alors aborder ces questions, comment faire face à ces silences pesants, à ces refoulements délétères, comme déchirer ce voile de Maya, et aller au-delà des apparences ?
Le théâtre a pu, et continue à être, une voie d’accès à cette « autre scène » freudienne du traumatisme. Des artistes, et en particulier des femmes (
10), ont choisi de questionner leur histoire et le souvenir des morts à travers les arts vivants, pour mieux lui donner corps, une matérialité, mais aussi une âme. C’est une façon de mettre les Rwandais face à leurs tabous, à leurs traumas, et à leurs concitoyens. Le génocide fut en effet perpétré par les voisins, ceux avec qui on avait pu partager la bière brune, acre, de sorgho lors de l’Umuganura, la fête des moissons. On peut ainsi se retrouver à vivre à côté des meurtriers de ses parents, comme l’a montré Anne Aghion dans son documentaire My Neighbor, My Killer (11). À cela s’ajoute le poids de la culpabilité pour certains, et de l’éternel ressentiment pour les autres.
Souvent nées en exil, au Congo, au Burundi ou en Belgique, ces femmes (
12) ont fait le choix de rentrer au pays, pour affronter cette histoire, se l’approprier et la partager, dans un processus à la fois mémoriel et testimonial. Odile Gakire Katese, plus connue comme « Kiki », me raconte ainsi son parcours, assise à la terrasse de ce café de Butare célèbre pour sa glace à la vanille. À l’intérieur, une grande affiche représentant des femmes jouant du tambour, un des instruments typiques de la culture rwandaise. Il est écrit dessus : Ingoma Nshya. Rien de très subversif a priori, mais l’artiste a secoué les traditions avec cette proposition, dont elle est à l’origine (13). Au Rwanda, faire jouer à des femmes le tambour n’est pas sans (ré)percussion, sur un plan symbolique : cette pratique était jusque-là réservée uniquement aux hommes. Dans un pays qui se flatte de son nombre de femmes au parlement et de certaines mesures prises, notamment dans l’éducation, en faveur des filles, la condition féminine demeure malgré tout fortement sous le joug patriarcal : une femme habitant seule reste exceptionnelle, la plupart se contentant de passer de la maison parentale à celle du mari, le mariage étant un passage obligatoire, des représentants des bonnes mœurs peuvent crier en pleine rue devant les jupes trop courtes...
D’un point de vue plus artistique, cette démarche s’inscrivait dans une recherche pour renouer avec la culture rwandaise, bien mise à mal par la colonisation, recherche souvent partagée par les autres artistes que j’ai pu rencontrer. Cette quête des origines a peut-être été aussi induite par l’exil. Élevée au Congo voisin, Kiki a appris à baisser d’un ton la voix et à modérer ses grands éclats de rire en arrivant au Rwanda. Avec ses tresses multicolores, rassemblées en chignon sur sa tête, elle détonne dans cette ville muette, d’un calme assourdissant, ancien pôle universitaire du pays. On aperçoit désormais plus de bonnes sœurs que d’intellectuels, dans les grandes rues impeccables et imperturbablement désertes. Fausse accalmie ? On a du mal à imaginer les déchaînements de violence qui ont secoué la ville, peu après les débuts du génocide à Kigali. Dans ce silence, il y a peut-être encore malgré tout quelques fantômes.
Kiki, jeune adulte, voit sa mère s’effondrer en 1994. Mais elle n’arrive pas à se sentir profondément touchée par la disparition de cette famille inconnue, de l’autre côté de la frontière. Lorsqu’elle se retrouve devant les stèles, elle est presque aussi froide que la pierre. Comme elle me le répète, elle ne réussit pas à prendre conscience de ce qui est arrivé : elle est dépassée par l’horreur de cette moisson de crânes. Son travail consiste alors à explorer par le théâtre son histoire, pour se sentir
concernée. Elle subit un choc, d’abord, lorsqu’elle travaille dans les écoles et les prisons, en mettant en scène l’histoire d’un petit garçon qui, par son ingénuité, met les adultes face à leurs crimes, à leur lâcheté, à leur compromission. Effarée par les effets traumatiques que le spectacle provoque, elle s’oriente vers la promotion d’une « mémoire apaisée » : elle ne veut plus déclencher ces réactions épidermiques, ingérables. La catharsis est trop violente.

Depuis quelques années, devenue responsable d’une compagnie de théâtre au titre plein de promesses, « Rwanda Professional Dreamers », elle développe avec le soutien des Nations Unis un projet, The Book of Life. La metteure en scène et dramaturge propose à des survivants d’écrire des lettres à leurs bourreaux, et aux génocidaires à leurs victimes, à travers des ateliers dans une prison, un orphelinat et une association de veuves. Elle me rapporte une boutade qu’elle aimait à dire à sa famille, alors qu’elle tardait à se marier : elle pourrait, qui sait, être membre de cette association, elle a peut-être perdu son futur mari durant le génocide. « On ne rend pas compte de tout ce que l’on a perdu », me dit-elle à plusieurs reprises. Et ce dialogue d’outre-tombe, ces lettres aident à prendre conscience de cela, à rendre le génocide plus « tangible », en rendant droit à chaque singularité. Elle me cite approximativement une lettre d’un orphelin adressée à son père : « J’ai fini mes études, je viens d’être diplômé ; je suis allé m’acheter un costume alors pour l’occasion. J’ai aussi une petite amie, j’aimerais tellement que tu la rencontres. Je t’embrasse. Salue Maman, Tante Grace, Mama Pitchou.... ». Et la liste des noms de tous les disparus continue, comme une hémorragie.

(Je retourne à la gare de Butare ; son effervescence contraste avec le musée national, à côté, peu fréquenté. Sur le chemin du retour vers Kigali, mon esprit suit la sinuosité du tracé de la route, entre les collines, qui nous fait balancer de gauche à droite sur les sièges comme l’aiguille d’un métronome. J’ai l’impression de subir une autre temporalité ici, dans le petit véhicule surpeuplé qui tressaute, fonce et fume noir dans la nuit. Des vieilles chansons françaises passent dans les enceintes, au plafond, trop fort. Les phares éclairent parcimonieusement les ténèbres que bordent les grands arbres, tandis que le chauffeur de bus, impavide, appuie assidûment sur l’accélérateur. Il faut décidément avoir le cœur bien accroché.)

Une autre des grandes prêtresses, des « aînées » (toute relative, elle est âgée d’une quarantaine d’années, comme Kiki), dans le milieu culturel rwandais, qui affronte aussi ces problématiques, est Carole Karemera, basée à Kigali. Née en Belgique, elle y a suivi des études de théâtre et y a vécu jusqu’à récemment, se faisant un nom et une expérience dans le théâtre européen(14). Je la rencontre dans une école primaire de Kimihurura, où leur ONG, Ishyo Arts Center, squattent deux salles qu’on a mises à leur disposition. Carole n’est pas encore là, alors je patiente sur une chaise d’écolière, dans la salle colorée : sur un tableau noir, les restes d’une leçon « trottiner, piste, farfouiller, nez-à-nez... ». Il y a dans un coin des instruments de musique, un petit espace lecture, des étagères remplies de livres pour enfants. Le Rwanda est un pays très jeune, et de nombreuses initiatives sont prises en faveur des enfants(15). Devant son ordinateur, Ricardo, professeur de français, travaille depuis un an dans l’organisme. Il m’entretient longuement du système scolaire rwandais, et des disparités que les nouvelles législations ont accentuées, en souhaitant les combler.

Carole arrive, et m’explique la généalogie de la structure, âgée de désormais dix ans, dont le nom, Ishyo signifie le « troupeau », et sa vision de l’avenir. Se fendant d’être porteuse d’un « plaidoyer pour l’art et la culture », l’organisation réfléchit à des moyens de les rendre plus accessibles. Elle participe à la promotion de projets très locaux, comme les « béa-b’art », où il s’agit de faire du théâtre improvisé, dans la lignée d’Augusto Boal, dans les bars de Kigali, et s’inscrit dans des démarches plus vastes, comme le programme « Arts et mémoires ». Ce dernier concerne plusieurs associations, dont le Groupov, ou le Jama Fest, à l’échelle de l’Afrique de l’Est. Ishyo produit aussi des spectacles, comme Mboka, qui met en scène un bibliothécaire revêche au bord de la faillite, spécialisé dans les ouvrages postcoloniaux et promouvant le black power. Cette figure tutélaire transmet, interpelle, et amène à réfléchir ses jeunes clients. On retrouve dans le spectacle les différents acteurs de la scène culturelle rwandaise : la comédienne Eliane Umuhire, les chanteurs Miss Shanel et Mani Martin, le stand-uper Moise Mutangana... Kigali n’ayant pas de lieu dédié in extenso à la culture, les spectacles se retrouvent souvent confiné dans les salles de réception de grands hôtels. Chose assez surprenante pour être notée, il s’est déroulé le soir de ma venue au ministère des impôts...

(Les grands hôtels, remplis d’expats ; les jus de fruits, les pintes de bière, les doubles cappuccinos des Blancs américains ou belges en train de bronzer, tandis que les employés noirs restent à l’ombre. La piscine turquoise, la piscine des Mille Collines : on dit que pendant le génocide, les Tutsis réfugiés là-bas, puis assiégés, avaient été contraints de boire l’eau chlorée.)

« Kigali est tout petit », ne cesse-t-on dire ici, et le réseau culturel repose donc essentiellement sur des coups de main, la débrouille, le système D, le coup de fil salvateur, le service rendu et la main tendue. L’argent public alloué à la culture est très restreint, même la sculpture au centre du plus gros rond-point de la ville est aux couleurs de Tigo, l’opérateur téléphonique, et le ministère de la culture et des sports est situé à côté du stade de foot. Et il dépense plus d’argent pour les journées militaires que pour des festivals de musique... Il s’agit donc de « faire avec », ou plutôt sans, malgré les soutiens financiers d’organisation européennes. À la suite de Dakar, RAI, « Rwanda Arts Initiative », autre matrice culturelle au Rwanda, travaille ainsi sur une plateforme participative d’échange de services(17).

À la tête de RAI(18), Dorcy Rugamda(19), acteur et metteur en scène de plusieurs pièces traitant du génocide, de façon plus ou moins directe, comme L’Instruction(20) ou Bloody Niggers(21), et les membres de son organisation, participent de façon plus générale au développement du secteur culturel au Rwanda. Ils ont ainsi l’an passé fait venir Stromaé pour un concert exceptionnel à Kigali, ou encore aider à l’organisation du East African Nights of Tolerance, un festival international de danse contemporaine.

S’il est peu sollicité par le gouvernement, à l’exception de grands rassemblements officiels, et de façon contrôlée, l’art, et notamment le théâtre, dans un pays à la fois post-génocidaire et postcolonial, pourrait être un outil, un médium salvateur. Il s’agirait de l’investir dans un but tant cathartique que pédagogique. Cathartique d’une part : Wittgenstein maintenait que « ce dont il ne faut parler, il faut le taire », formule restée célèbre. Certes, mais dans le cas rwandais, la parole doit se libérer, doit affleurer même si elle ratera toujours à traduire les douleurs psychiques ; car sa rétention, son refoulement est facteur de souffrances. D’Artagnan, guide au Mémorial du génocide sur la colline de Gisozi, rescapé alors qu’il était enfant, m’évoque ce silence pesant qui recouvre le trauma, qui est, de facto, nié : « on dénigre la psychiatrie ou la psychologie, n’y voyant qu’une invention occidentale inutile, un caprice ridicule : pourquoi irais-je raconter ma vie à un étranger ? », me déclare-t-il. Le jeune homme a commencé de son côté cette démarche : il a d’abord profité des commémorations pour évoquer ses déchirures, avec les survivants de sa famille, et son désir de voir un psychologue. Quand il annonce cela à ses collègues, qui travaillent pourtant tous les jours à côté des ossements des massacrés, ces derniers sont interloqués : « Mais tu travailles, tu es en forme, ça a l’air d’aller ! ».
Les arts vivants, en rendant publiques certaines paroles, pourraient alors permettre de non seulement de mettre les Rwandais face à ce qu’ils dénient, mais aussi en branle des cheminements intimes pour, peut- être, un jour, atteindre une paix intérieure.

(Ce qui m’a frappée, dans ma « famille d’accueil » tutsie, c’est une forme d’inquiétude, constante : « où êtes-vous ? », « que faites-vous ? », « avec qui ? ». Dans un pays pourtant ultra- sécurisé. Et puis les barreaux aux fenêtres, la manie de tout fermé à clef, la nuit : pour accéder aux chambres, il fallait passer cinq portes, toutes fermées à double tours. Cette fermeture était une sorte de métaphore, matérialisant leurs cœurs cadenassés, leur silence : jamais ils n’ont évoqué leur histoire. J’interprétais ces « tocs » comme un symptôme, une persistance du traumatisme, inconsciente, qui affleurait ainsi dans le monde extérieur, faisant signe vers quelque chose qui bloquait à l’intérieur.)

Le théâtre peut être investi d’une dimension pédagogique d’autre part, y compris dans son processus : deux jeunes hommes, l’œil rieur et la vingtaine ardente, Butera Yvan et Moïse Ganza, ont ainsi décidé d’écrire et de monter une pièce intitulée Sezerano (« promesse »), qui relate l’histoire d’un orphelin, ignorant tout de son passé. Le personnage apprend qu’à cause de ses pleurs, ses parents ont été découverts et massacrés pendant le génocide. La pièce relate alors le parcours du survivant, qui doit vivre avec ce sentiment de culpabilité. Mais le duo, lors de l’élaboration du projet, s’est rendu compte de l’étendue de leur ignorance concernant l’histoire rwandaise. Ils ont alors décidé de participer aux formations qu’organisent Assumpta Muriganeza et son équipe, au Centre Iriba, à Kigali. Deux jours par semaine, des groupes de jeunes, de tous horizons, viennent en quête, idéalement, de réponses pour combler les béances de leur passé, et d’un espace de déflagration pour leurs angoisses et leurs paroles, afin de faire résonner leurs souffrances au diapason de celles des autres.

Assumpta Muriganeza se sent investie d’une mission « envers les siens ». Avec prestance et générosité, malgré les doutes et le désespoir qui l’assaillent parfois, elle tente de briser le silence, la « morgue » rwandaise sur laquelle elle aime à ironiser. Son travail s’apparente à faire office de soupape de sécurité, à son échelle. Elle tente d’autre part, elle aussi, de renouer avec les traditions rwandaises : elle organise ainsi, sous la paillote et dans le jardin du centre, une journée pour la fête des moissons, promouvant aussi la transmission intergénérationnelle. Mettant les « anciens » à l’honneur, « anciens » qui sont de façon générale très respectés au Rwanda, des veufs et de veuves du génocide étaient invités à partager un repas, des chants et des danses, afin de communier et communiquer, de préparer la bière de sorgho et de siroter du vin de banane, avec la génération post-94, dans un joyeux partage du sensible.

(Mes hôtes furent d’une générosité incroyable et exemplaire, durant mon séjour chez eux, et notamment par leur désir de me faire découvrir les coutumes rwandaises. Ils m’emmenaient de fête de famille en fête de famille, et j’ai pu notamment assister au mariage d’un des fils. Les mariages sont les pierres angulaires de la culture rwandaise : chaque week-end, on se pare d’un nouveau mushashana, l’habit traditionnel des femmes, pour une dot ou une cérémonie religieuse. Je me prenais au jeu, dansant cette belle « danse des vaches », que Vanessa, la fille, m’apprenait : il s’agit de faire d’amples mouvements des bras et de savantes percussions avec les pieds, faisant se mouvoir les voiles colorés des étoffes... ).

Cette année, le petit pays retient son souffle : les élections présidentielles approchent. Dans une région instable, secouée dernièrement par les crises successives au Burundi ou au Congo, on sait qu’elles sont susceptibles de réveiller des rancœurs, des guerres intestines, et de déclencher des conflits, possiblement sanglants. Kagame, qui est au pouvoir depuis 1994, vit au cœur de Kigali entouré d’un périmètre de sécurité impressionnant, qui oblige à de longs détours pour se déplacer dans la ville. Les militaires s’écartent parfois des portails pour laisser passer d’interminables files de 4x4 noirs.

À l’international, on blâme sa présidence autoritaire et autocratique : il a fait modifier la constitution pour briguer un nouveau mandat, les partis d’opposition s’apparentent à des fantoches(22). Le dissensus productif et la remise en cause de son pouvoir hégémonique ne semble pas pourtant encore d’actualité au Rwanda : son maintien tend plutôt à être souhaité, les personnes, y compris les artistes, que j’ai pu interroger craignant l’instabilité que son départ pourrait créer. L’appel d’air pourrait de nouveau happer le pays dans un trou noir. Naturellement, comment savoir si ces échantillons sont révélateurs de l’« opinion publique » ?

Toujours est-il que le Rwanda et les gens qui le composent et lui donne mille visages vibre, interpelle, intrigue, et qu’il s’agit de garder sur lui un œil ouvert et attentif, en acceptant son mystère et son opacité.

(Les motos rouges pétaradantes, avec les chauffeurs plus ou moins aguerris, appréciant la Primus et la Mutzig, l’accalmie du coucher de soleil sur le lac Muhazi, les embrassades matinales de Grace, le moutonnement des arbres de la forêt de Nyungwe, l’eau imperturbable du Kivu... )

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1 Petit pays, Gaël Faye.
2 https://www.mediapart.fr/journal/international/011215/rwanda-les-preuves-dun-mensonge-francais
Jean-Paul GOUTEUX, La nuit rwandaise, l’implication française dans le dernier génocide du siècle. L’Esprit Frappeur, 2002.

3 http://www.banquemondiale.org/fr/country/rwanda/overview http://afrique.lepoint.fr/economie/rwanda-un-nouveau-miracle-africain-19-08-2014-1857735_2258.php
4 Le Rwanda a notamment accueilli en 2016 la 27th Assembly of Heads of State and Government of the African Union (AU) under the theme: “2016: Year of Human Rights with a particular focus on the Rights of Women”.
5 http://www.bbc.com/news/world-africa-35706427
6 Afrotopia, F. Sarr.
7 Ou du moins qualifier comme tel, tous les mots français « ratant » à qualifier la distinction entre Hutu et Tutsi.

8 Pour en savoir plus : Rwanda : les médias du génocide, sous la direction de Jean-Pierre Chrétien. Jean-François Dupaquier, Marcel Kabanda, Joseph Ngarambe, avec Reporters sans frontières. Nouvelle édition 2002. Editions Karthala.
9 Gacacas signifie en kinyarwanda « gazon », sorte de place principale du village. Les habitants étaient invités désigner des sages, et à témoigner, pour mettre en œuvre une justice populaire, la justice classique aurait en effet pris un temps considérable pour juger tous les criminels. Pour en savoir plus : https://www.cairn.info/revue-mouvements-2008-1-page-110.htm

10 Cette forte proportion de femmes s’explique peut-être par le fait que les hommes ont été tués en premier par les milices, et majoritairement, même si les femmes n’ont pas non plus été épargné.
11 Mon voisin, mon tueur (My Neighbor, My Killer), film documentaire franco-américain réalisé par Anne Aghion, sorti en 2009. Sélectionné au Festival de Cannes 2009 (hors compétition), il a reçu le prix Nesto Almendros du Human Rights Watch International Film Festival.

12 Thèse d’Ariane Zaytzeff, "Performing Cultural Memory After the Genocide of the Tutsi: Near-Memory and the Reinvention of Culture in Rwanda." NYU, sous la direction d’Ann Pellegrini.
13 http://sweetdreamsrwanda.com/
http://blog.ted.com/tedwomen-2013-session-3/

14 Elle a notamment joué dans le spectacle-odyssée Rwanda 94, du Groupov, et plus récemment dans la pièce de Peter Brook, Battlefield

15 Comme une autre ONG, qui leur est spécifiquement dédié, Kaami, dirigée par Martine Umusela

17 Avec un système de Zawad’in-Zawad’Out.
18 L’organisme a pu faire venir Stromaé quand ?, pour la première fois de retour dans son pays, l’an dernier, aide à l’organisation d’un festival de danse en Novembre, avec le danseur et chorégraphe Wesley, lors de la saison des pluies.
19 Camarade de plateau de Carole Karemera dans Rwanda 94
20 L’Instruction, texte de Peter Weiss, mise en scène de Dorcy Rugamba et Isabelle Gyselinx, création en 2005 à l’école Saint- Louis dans le cadre du Festival Émulation organisé par le Théâtre de la Place, Liège. Le spectacle a été repris en 2007, notamment au Théâtre des Bouffes du Nord, Paris, et au Young Vic Theatre, Londres.
21 Bloody Niggers, mise en scène de Dorcy Rugamba. Création en février 2007 au Festival de Liège.

22 « Rwanda : feu vert du Parlement, Kagamé file vers un troisième mandat » [archive], Le Monde, 14 juillet 2015 :http://abonnes.lemonde.fr/afrique/article/2015/07/14/rwanda-feu-vert-du-parlement-kagame-file-vers-un- troisieme-mandat_4682779_3212.html
"Rwandan president Paul Kagame to run for third term in 2017", The Guardian, 1er janvier 2016 : https://www.theguardian.com/world/2016/jan/01/rwanda-paul-kagame-third-term-office-constitutional-changes

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