La fête est finie ? Soyons vigilants ensemble

Opinion. Marseille est en colère, le monde se ferme, et les différentes mesures prises par le gouvernement ont un goût de déjà-vu. La situation pose la question suivante : quels risques, collectivement est-on prêt à accepter ? Quelle vie voulons-nous ? En regard de l’État-surveillance, de l’État Covidence, nous voulons l’État-Providence, un vrai.

"Virgin Spring" Ingmar Bergman "Virgin Spring" Ingmar Bergman

Les premières pluies tombent à Paris, des averses que l’on n’avait pas vues depuis des mois, alors que les arbres desséchaient sur place après un été long et sec, sous un soleil interminable. Dans notre monde déboussolé l’automne retardataire arrive, les signes sont là – goudron luisant, ciel gris, ondées éclatantes – et avec lui la crainte de cette fameuse « deuxième vague » prédite depuis longtemps.

Les chiffres tombent aussi, surtout, en trombes, les journaux télés, les vidéos en ligne, les Unes des journaux, les fils d’actualités les charrient partout, et cette omniprésence médiatique ad nauseam confirme que nous vivons dans ce que Yves Citton appelle une « médiarchie »[1], et non pas une démocratie. Avec une telle couverture, l’état d’urgence sanitaire semble bien palpable, et donc les « efforts » demandés très justifiés. Les Français et les Françaises sont appelés à la responsabilité, mais ce n’est pas assez, foutus Gaulois réfractaires. Le kit gestes barrières + distanciation sociale ne suffit plus, voyez les zones écarlates ! Le « Nous sommes en guerre » n’est pas loin, après avoir battu en retraite voici la contre-attaque ! et les mesures drastiques qui s’amoncellent ont un amer goût de déjà-vu : annulation de grands événements, fermetures des bars sans consultation des élus locaux en Guadeloupe et à Aix-Marseille, prohibition de l’alcool passé 22h, fermetures des lieux festifs, des lieux de rencontres, des salles de sport dans de nombreuses villes, réunions dans l’espace public restreintes… Naturellement, le virus est bien là, la menace bien présente, même si l’on a parfois l’impression de frôler une psychose qui s’alimente elle-même. Le gouvernement nous le martelait : il faut, en cette rentrée, apprendre à vivre avec le virus, et cela impliquait donc le respect des mesures contraignantes, tout en essayant de prendre en compte leur « acceptabilité sociale ». À savoir, sous cette appellation floue, jusqu’où la population est-elle prête à se soumettre à ces directives, dont elle doit alors bien percevoir le sens ? Quand donc va-t-on craquer ? Déjà, Marseille est en colère.

Le gouvernement navigue donc à vue, obéissant à son conseil scientifique dont il faut rappeler que les décisions sont partielles et partiales, qu’elles obéissent à une idéologie et que par conséquent d’autres solutions pourraient leur être préférées. La situation est délicate pour les dirigeants : d’un côté s’ils font rien ils perdront de nouveau tout crédit, comme on a pu leur reprocher suite à leur gestion désastreuse de la première vague ; de l’autre, à force d’imposer des interdictions, une infantilisation générale et un autoritarisme jacobin, l’exécutif risque aussi de perdre le peu de popularité que, peut-être, il lui reste.  Bref, les gens ne sont jamais contents.

Le gouvernement a le devoir de protéger la population, certes, et je comprends bien la nécessaire solidarité que nous devons avoir avec les plus fragiles et que toute hiérarchie entre les vies est insoutenable, sous peine de rappeler d’odieuses discriminations biologiques menant au pire. Pourtant, des mesures plus ciblées vers ces populations seraient tout de même plus tenables qu’un gouffre pour des secteurs entiers de l'économie, et donc du sort de nombreuses familles, de la crainte du chômage – terreau de bien des ressentiment pour l'horizon 2022 –, qu'une pénalisation de l’ensemble de la population pour laquelle une immunité collective serait probablement, que des spécialistes me confirment ou m’infirment, plus viable sur la durée ? Et que les gens soient libres de choisir ! Je pense à ces personnes âgées qui m’émeuvent presque à sortir sans masque, envers et contre tout, à celles mortes de chagrin car enfermées de force dans leur chambre, loin de tout affection, pour leur survie prolongée de quelques mois, peut-être années.

Disant cela, je crains d’être mise au pilori, d’être accusée d’être une ignoble égoïste, oui oui vas-y profite de ta jeunesse (comment, désormais ?), d’être reléguée à être une complotiste d’extrême-droite anti-masques anti-vax, mais je voudrais noter quelques éléments : rappelons que ces mesures liberticides qui s’amoncellent ont pour but, normalement, d’endiguer les hospitalisations afin de ne pas surcharger les services hospitaliers. Rappelons aussi que la France, contrairement à l’Allemagne, a perdu des milliers de lits de réanimation, qui nous seraient bien utiles aujourd’hui, à force d’avoir voulu gérer ses hôpitaux comme des usines à flux-tendus, et que nous payons donc depuis des mois cette gestion néo-libérale mortifère qui devait mener au sacro-saint profit.  Mais non, ça ne fonctionne pas comme ça. Durant les six derniers mois, les places en réanimation ont-elles augmenté ? les respirateurs ont-ils été importés ou assemblés ?

À cette colère que je pense légitime s’ajoute une autre : celle contre l’hypocrisie, ou plutôt le cynisme de nos dirigeants, prêts à se mettre en ordre de bataille pour lutter pour le Covid-19, mais pour qui, par contre, tout va bien madame la marquise en ce qui concerne les Rouennais qui respirent et bouffent du Lubrizol à longueur de journée et à qui on dit « Mesdames, messieurs il n’y a rien » (tout comme le nuage de Tchernobyl s’est arrêté à la frontière, comme chacun sait), gouvernement qui ne se préoccupe pas des morts dues à la pollution (en France, un décès sur 1000 serait attribuable à la mauvaise qualité de l’air[2]), gouvernement qui ne respecte pas les accords de Paris pour lutter contre le réchauffement climatique. Alors oui, portez des masques, mais bouffez des perturbateurs endocriniens à gogo et respirez des épandages de pesticides cancérigènes ! De qui se moque-t-on ?! À oui, je sais : de nous.

Nous nous transformons peu à peu en somnambules, les paupières mi-closes et les bras ballants, ne sachant plus comment lutter contre ces ennemis invisibles, ces pouvoirs immatériels, nous qui n’avons plus de repères politiques, de partis fiables où adhérer, de lieux où lutter, de sièges à bloquer – tout ne tend-il pas à être dématérialisée ? Déjà, on songe à toutes les économies que l’on ferait sans écoles, sans universités, sans bureaux, autant de lieux de politisation au sens large. Il est vrai que la grève sera un horizon lointain quand nous serons tous les auto-entrepreneurs de nous-mêmes. La fête est finie, semble-t-il, à tous les niveaux.  Car, surtout, je m’interroge sur la pérennisation de cet état d’urgence sanitaire, quand on sait que ces fameux « états d’urgence » perdurent bien souvent car après tout, la menace disparaît-elle totalement vraiment un jour ? L’effort de guerre est acceptable, disons jusqu’au vaccin. Mais cela va recommencer : il y aura d’autres maladies, encore et encore, on sait que leur fréquence s’accélère au rythme du dérèglement climatique, de la grande valdingue des écosystèmes[3]. La vie, ce sera donc cela ? La peur permanente de l’Autre tout entier (après celle plus restrictive du Musulman) inoculée dans la société, une existence par procuration, ces peaux faites pour toucher ou être touchées desséchées par l’absence de caresse, avec parfois quelques éclaircies et des sorties autorisées ? Déjà, des enfants sont nés dans ce monde et ne connaissent les adultes à l’extérieur que masqués, désinfectés, distanciés ; pour eux, voilà la normalité d’un monde de plus en plus digitalisé, télé-vécu, sans contact. Un monde où des gens prennent des amendes lorsqu'ils distribuent de la nourriture aux sans-abris, alors que notre président déclarait il y a trois ans que "plus personne ne dormirait dans la rue" en France.

Je ne suis pas sûre d’être d’accord sur cette vision de l’existence. On regarde des films du « monde d’avant » avec une certaine nostalgie. Les corps, les corps à corps manquent, les sourires sur les visages aussi. L’automne arrive et la morosité se perpétue. Le philosophe Giorgio Agamben (78 ans) s’était fait tirer les oreilles lorsque dans un entretien dans Le Monde[4] il apportait quelques critiques, peut-être maladroites sachant que les médecins croulaient sous les malades et étaient amenés à faire des choix difficiles, sur le confinement. Mais sa distinction conceptuelle entre bios et zôê me paraît être pertinente si on pense sur une durée de plusieurs années. Le terme de zôê exprime le simple fait de vivre, commun à tous les êtres vivants – animaux, humains, plantes –, tandis que bios indique un mode de vie particulier propre aux hommes, la vie privée et l’existence politique. Selon moi, cela désigne plus généralement tout ce qui fait le sel et l’intérêt de l’existence, qui risquent de nous être de plus en plus déniés. Privilèges, absurdités, exagérations, dira-t-on peut-être ? Beaucoup d’autres pays font comme nous, ne vois-tu pas ?

Mais d’autres font aussi différemment : la Suède, depuis le début, a décidé de ne pas imposer d’interdiction mais seulement des recommandations, et un des arguments avancés, au-delà de la discipline toute scandinave de leur peuple, pointait les fêlures démocratiques de ce système coercitif sur le long terme ; l’Allemagne, bien sûr ; ou encore  désormais Bruxelles, qui va lever l’obligation des masques, alors que le nombre de décès est bien supérieur en Belgique qu’en France. En regard de l’État-surveillance, de l’État Covidence, nous voulons l’État-Providence, un vrai. Tout cela pose la question suivante : quels risques, collectivement est-on prêt à accepter ? Quelle vie voulons-nous ?

Je préférerais, de mon côté, me revendiquer d’un pays qui prend aussi en compte une réflexion plus, disons, osons le dire, philosophique. Car notre gouvernement est aussi soumis à une seconde exigence : faire respecter la démocratie, qui ne doit pas être un vain mot ou un leurre. Dans la tension entre liberté et sécurité, cette dernière prend de plus en plus un poids écrasant. Et ce qui point, de façon plus ou moins insidieuse, c’est l’armement d’un appareil de « biosurveillance cybernétique »[5] extrêmement performant, comme l’appelle Paul B. Preciado. Une société de l’hyper-contrôle, où les caméras s'allient à l’espionnage par la traçabilité des téléphones portables, le big data à la prise de température par des agents, bref l’alliance du Capital, heureux de trouver de toujours plus de débouchés pour ses technologies coûteuses, de l’hygiénisme et de la surveillance. Tout cela aura des conséquences dystopiques qui ne demandent pas beaucoup d’imagination pour en deviner la portée.

            Car depuis 2001 mais surtout 2015, et puis 2020, les mesures sécuritaires s’additionnent comme la litanie des annonces dans le métro s’allonge jusqu'à l'absurde : attention à l’espace entre le marchepied et le quai, le train est susceptible de s'arrêter brusquement, accrochez-vous à la barre, soyons vigilants ensemble, veuillez signaler tout colis ou tout comportement suspect, tenez les distances de sécurité, la rame est désinfecté régulièrement et la barre de maintien avec un produit virucide actif, etc etc. Communication, communication toujours ! On montre nos sacs à l’entrée des théâtres et des magasins, on enlève ses chaussures avant d’aller prendre l’avion (qu'on ne doit, il y est vrai, plus prendre), on ne peut plus courir après le train de l’être aimé. Les gestes rentrent dans la mémoire des corps. Ils s’ajoutent les uns aux autres, car la menace ne disparaît pas – Vous n’avez pas vu, l’attaque au couteau devant Charlie Hebdo ?! ça n’en finira donc jamais ? L’état d’exception devient la règle. Les populations, sonnées, les individus fragilisés par un trauma perdent leur discernement, et sont alors plus enclins à écouter des meneurs sans vergogne, à accepter des mesures qui, en d’autres circonstances, ne le seraient pas. Naomi Klein, dès 2007, appelait cela la « stratégie du choc »[6], stratégie qui a permis la « montée d’un capitalisme du désastre », reposant sur une dérégulation croissante de l’économie. Mais la même stratégie pourrait être applicable avec le terrorisme, et les catastrophes en tout genre. Les lois sont votées et demeurent.

Le monde paraît une folie, d’une instabilité angoissante, tout semble out of joint mais notre société n’est pas en train de s’ensauvager, contrairement à ce que soutiennent certains. Par contre, nos libertés, elles, diminuent, les violences policières essaiment, les inégalités progressent, et notre planète, la seule que nous avons, risque de devenir inhabitable pour une très grande majorité de la population tandis que d'autres pourront toujours en jouir dans leurs bunkers sécurisés. Le risque 0 n’existe pas. Nous désirons tous ardemment vivre en sécurité, mais pour jouir de nos libertés. La liberté n'est pas le droit de faire ce que l'on veut, ni même seulement le libre-arbitre cartésien, mais surtout la liberté politique, dont les conditions sont en l'occurence de moins en moins respectées. J'ajouterai que la liberté peut aussi s'envisager comme un exercice individuel de jugement, une dynamique mouvante du rapport à soi et au réel qui peut varier, non pas seulement en fonction de ce que l'Etat décide pour nous, mais de ce qu'on décide pour soi. 

Nous vivons dans un monde inquiet, certes. Être jeune aujourd’hui n’est pas être innocent. L’insouciance n’existe plus, si tant est qu’elle ait jamais existé. Alors oui, soyons en effet vigilants ensemble, mais pour ne pas armer nos sociétés contre nous-mêmes jusqu’au point de non-retour. Car nous voulons tous une vie digne d’être vécue, dans nos êtres, dans nos liens, dans nos corps, le nôtre et celui des autres, ses douleurs et ses joies.

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[1] https://www.seuil.com/ouvrage/mediarchie-yves-citton/9782021349122

[2] http://site.ldh-france.org/ldh66/pollution-de-lair-serait-responsable-de-mort-de-88-millions-de-personnes-an-terre/

[3] https://www.monde-diplomatique.fr/2020/03/SHAH/61547

[4] https://www.lemonde.fr/idees/article/2020/03/24/giorgio-agamben-l-epidemie-montre-clairement-que-l-etat-d-exception-est-devenu-la-condition-normale_6034245_3232.html

[5] https://www.mediapart.fr/journal/international/120420/biosurveillance-sortir-de-la-prison-molle-de-nos-interieurs

[6] https://journals.openedition.org/developpementdurable/7533

 

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