Journaux de Kafka: "toi aussi tu as des armes"

Robert Kahn a disparu le 6 avril dernier. Le grand traducteur venait de publier aux Editions Nous la première traduction intégrale des Journaux de Kafka, au plus près de l'édition originale. Le confinement fut une belle occasion pour s'y plonger.

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Il m’attendait sagement depuis quelques mois, avec son bandeau rouge qui lui décerne un éternel prix, son bleu clair aérien où s’inscrivent sobrement ces quelques mots : « Journaux » et un peu en dessous, en plus petit, « Première traduction intégrale par Robert Kahn ». Son épaisseur pouvait paraître intimidante, même rebutante, expliquant peut-être pourquoi il traînait ainsi sur mon bureau depuis quelque temps sans que je m’y plonge réellement. J’attendais une rencontre, le moment opportun où, irrémédiablement, je me sentirais attirée par l’imposant volume. Il était encore de ces livres qui patientent sur des étagères, prennent un peu la poussière, qu’on déplace en y jetant un coup d’œil distrait, argumentant que « ce n’est pas le moment ». Et puis, voilà, il est là, on ne voit désormais plus que lui, on le saisit et l’aventure commence.

Kafka fut ainsi mon compagnon de route pendant les premières semaines du confinement. Je le rencontrais tous les jours au fil des pages de ses douze cahiers, écrits entre 1910 et 1922, ici publiés dans leur intégralité. Au cours de cette lecture continue et exhaustive, je mettais mes pas dans les siens, accédant à une intimité de papier avec l’écrivain, me délectant du plaisir qu’on a, après un spectacle, d’en découvrir les coulisses, d’entrer dans les loges, et plus encore d’avoir accès à ses obsessions, ses déchirements, ses analyses. Je me glissais alors, de son point de vue, dans ses rêves, dans l’ébauche de ses récits. L’époque n’est présente que par petites notations insolites ; la grande guerre apparaît ainsi par la lucarne, reléguée à l’anecdotique, quand Kafka (1883-1924) rapporte la présence d’une attraction à Prague, le 6 novembre 1915 : « Spectacle du mouvement de fourmis du public devant la tranchée et en elle. »

Dans l’écriture fragmentaire, inquiète et étrange, se tracent des réseaux de sens et de motifs, se dessine un portrait complexe dont les blancs soulignent néanmoins l’impossible totalité : Kafka à jamais échappe, mais les journaux nous permettent de nous en approcher, de faire un bout de chemin avec lui en train de fouiller la matière de son œuvre. L’homme s’écrit et l’écrivain se fait homme. Ces notes de travail, ces petits récits de la vie quotidienne, ce jardin secret dont il note par endroit la nécessité, Kafka les destinait à brûler et non à la postérité, comme il l’indiquait à Max Brod, dépositaire de ses textes ; mais Max Brod trahit son ami par admiration et fidélité pour l’écrivain. Et c’est ainsi que nous pouvons lire les Cahiers, que nous nous réjouissons de les lire, avec un plaisir un peu coupable il est vrai, un brin voyeuriste même, et on se conforte en les considérant comme une voie d’accès, par l’arrière-cuisine, dans son œuvre.

Les Journaux révèlent combien son métier de vivre était d’écrire, et tous les tiraillements que cette vocation, relevant de la nécessité, entraînait dans son existence, lui qui se débattait avec son poste de fonctionnaire, ses responsabilités à l’usine, et les années passant avec le mariage, autant d’obstacles à son écriture. Ces fragments, laissant passer entre eux quelques jours, quelques mois, parfois quelques années, montrent surtout combien l’écriture est combat, combat contre soi, combat contre la chair et ses faiblesses – les insomnies, sa santé fragile, ses migraines, la dilapidation de ses forces. La réussite de sa vie d’homme s’effile, celle de l’écrivain se défile, alors il s’affole : il n’écrit jamais assez, son temps n’est pas assez bien utilisé, il est trop fatigué. L’écriture est passion, terme qui doit être ici pris en syllepse. Le 6 août 1914, Kafka note : « Du point de vue de la littérature mon destin est très simple. Le don pour représenter ma vie intérieure onirique a repoussé tout le reste dans l’accessoire et ce reste a dépéri d’une façon terrible et ne cesse de dépérir. Rien d’autre ne pourra me satisfaire. Mais voilà la force dont je dispose pour cette représentation est totalement imprévisible, elle a peut-être déjà disparu pour toujours, peut-être reviendra-t-elle quand même encore une fois pour moi, mes conditions de vie ne lui sont il est vrai pas favorables. C’est ainsi que je flotte, je vole continuellement vers le sommet de la montagne, mais je peux à peine me maintenir là-haut un instant. D’autres flottent eux aussi, mais dans des régions inférieures, avec des forces plus puissantes ; s’ils menacent de tomber leur parent proche, qui marche pour cette raison à leur côté, les rattrape. Mais moi je flotte là-haut, ce n’est hélas pas la mort, mais les souffrances éternelles du mourir. »

La conscience de la mort, de sa fin proche, se fait plus pressante au fil des Journaux. Malgré les difficultés, toutes ses souffrances intérieures et ses contraintes extérieures, il sait qu’il doit lutter pour arriver « à la grande liberté qui (l’)attend peut-être. » Parfois, des élans, l’impression d’aller de l’avant … Et puis, note lapidaire, le 18 septembre 1918 : « Tout déchirer. »

 L’homme se débat avec son désespoir et sa tuberculose, et le dernier cahier (du moins celui dont nous disposons), débuté en 1921 après plusieurs années de silence, traduit une lente agonie, l’ombre, noircissante, de la fin. Demeure, malgré tout, la « consolation de l’écriture : étrange, mystérieuse, peut-être dangereuse, peut-être libératrice : le bond hors de la file meurtrière acte-observation, acte-observation, par la création d’une sorte supérieure d’observation, plus élevée, pas plus acérée, et plus elle est élevée, plus elle est inaccessible à la ‘file’, plus elle devient indépendante, plus elle suit ses propres lois du mouvement plus son chemin est imprévisible, joyeux, ascendant. » Jusqu’au bout, l’anxiété demeure, le poids des mots aussi, des armes au tranchant réversible, à la pointe incisive, capable de se retourner contre l’auteur qui les manie.

Dans sa précédente traduction (datant des années 50), vieillie, par Marthe Robert, le texte avait ainsi souffert d’une édulcoration, correspondant à la mode de l’époque. Le grand traducteur Robert Kahn, disparu le 6 avril dernier, a cherché à retrouver la sécheresse, l’âpreté de l’écriture de Kafka, sans se préoccuper de faire du joli avec cette matière brute : il reprend les textes avec leurs bizarreries orthographiques, conserve le désordre initial, témoignant d'une écriture en train de se faire, et reproduit donc l’édition originale, sans coupe ni censure, à savoir celle qu’avait eu entre les mains Max Brod avant que lui-même ne recompose les Cahiers. La tâche du traducteur consiste alors non seulement à laisser résonner dans « la langue d’arrivée l’écho de l’original » (Walter Benjamin), mais aussi à re-traduire à chaque nouvelle génération les grands textes « parce que la perspective sur le monde et sur le langage change », comme l'argumente Robert Kahn dans sa préface.

Je termine alors cette première traduction intégrale des Journaux, après cette promenade dans le livre intérieur de ce Kafka si proche, à vif, de chair et de sang, avec émotion ; la couverture, rouge et bleu, maintenant si familière, se referme. Les marges sont désormais pleines de notes, de croix au crayon à papier : les traces de mes pas, sur les pages. Mais cette traversée, je sais qu’elle est aussi à renouveler, à recommencer, par bribes, par période, au hasard des pages feuilletées et au fil des années, en flânant. La promenade reprendra. J’y trouverais certainement d’autres vibrations, d’autres échos, d’autres éclosions : « La seule consolation : cela va arriver que tu le veuilles ou non. Et ce que tu veux n’aide que si peu, imperceptiblement. Plus qu’une consolation ceci : Toi aussi tu as des armes. »
(les dernières lignes du texte, 1923)

 

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Journaux, Kafka,trad. Robert Kahn, éditions NOUS, 2020.

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