"Les Français", de Warlikowski : pari risqué, tableau proustien réussi

La dernière mise en scène de de Krzysztof Warlikowski,"Les Français", était présentée au Théâtre de Chaillot la semaine dernière. Le metteur en scène polonais, à l'acmé de son art, s'attaque à l'oeuvre de Proust, dont il réussit le passage au plateau. Une vraie leçon de théâtre.

Je ressors du théâtre bouleversée, le cœur haut, le regard ailleurs, à l’orée des charmes ostentatoires et grandiloquents de Chaillot. C’est rare cette alchimie qui transforme véritablement en or chaque alliage sur le plateau ; trop rare, mais si jouissif quand par bonheur, par labeur, par chance : cela arrive.

De telles impressions colorent ma passion d’un nouveau feu, redonne du sens à mes choix, à mes désirs, à mes projets. Je suis soulagée : il est donc possible d’atteindre une telle sophistication minimaliste, une telle maîtrise, un artisanat adéquat, une complétude des formes, des sens, où tout se répond dans des échos sublimes et des éclats d’abyme.

J’ai encore dans les narines le parfum capiteux dégagé par la chicha, au bord de scène d’un monde au bord du gouffre. Elle embaumait l’air d’un orientalisme désuet, fait de lascives pipes à opium, d’un imaginaire comme un capharnaüm. La décadence des dilettantes, et leur cortège de luxe, de calme indolence, d’étranges inquiétudes et d’inquiétante étrangeté. Il y avait tout cela dans cette fumée. Les lumières de la raison déclinaient à l’horizon, on s’amusait dans les salons.

Avec quelle intelligence, quelle élégance, Warlikowski réussit à tirer la substantifique moelle de l’œuvre proustienne, qu’il fréquente depuis ses dix-neuf ans (lui qui en a plus de cinquante désormais), pour l’incarner, en matérialiser l’atmosphère, avec une économie de moyens déroutante. Ce n’est ni un résumé de La Recherche, ni une simple référence ou un point de départ pour créer le spectacle intitulé Les Français. S’en est bien plutôt la quintessence, l’esprit avec parfois la lettre (en polonais sur-titré) des passages d’anthologie, et sa traduction scénique réussie. Si le spectacle ne respecte pas exactement l’ordre des livres, brisant la linéarité, les titres des ouvrages, rappelés par du texte projeté, s’égrènent à mesure que le temps passe sur l’horloge Ikea, accrochée au mur. On suit les grandes inflexions de l’œuvre, avec quelques libertés.

Les Français reprennent une scénographie semblable à celle de Cabaret warszawski, en délimitant le plateau par trois murs. Celui du fond est le support des projections vidéo, ésotériques et surprenantes, comme cette juxtaposition de trois formes de sexualité – humaine, végétale et animal –, avec notamment une danse amoureuse d’hippocampes. Elles produisent des échos, des réseaux de sens qui ouvrent l’imaginaire. Une boîte scénique transparente, qui peut évoquer le précédent spectacle de Warlikowski, Phèdre(s), entre et sort tout au long de la pièce, permettant de moduler l’espace, d’opérer des imbrications, des jeux de plans et de montage, des contrepoints, et de créer une atmosphère plus confinée sur le grand plateau du théâtre. Bulle de verre et de luxe tenant l’aristocratie d’un monde finissant hors de la réalité, mais fragile ; scène dans la scène, un simple rideau pailleté la cache parfois à notre vue, indice des atmosphères festives de cette grande belleza à la française, de cet « art de vivre ». Bulles de champagne aussi : au fond, un comptoir de bar traverse tout l’espace. C’est là on l’on noie son cynisme, son ennui, son nihilisme. À jardin, un canapé peut se faire lit, en cuir rouge, et vient colorer le camaïeu de gris de la scénographie.  Sinon, des chaises en fer. Pas grand-chose, donc, pour « faire sortir tout Combray » de sa tasse : c’est une grande leçon de théâtre.

Le théâtre ne permettant pas l’épanchement psychologique et les raffinements du roman d’un million et demi de mots, le spectacle ne cherche pas à garder le même degré de subtilité que Proust. Krzysztof Warlikowski le reconnaît dans un entretien : "C'est plus une installation, animé par l'esprit proustien, qu'une adaptation. On ne peut pas transposer au théâtre quelque chose qui, à l'époque, avait déjà dépassé l'idée même du roman".

Il préfère alors mettre en évidence deux éléments qui sous-tendent le livre-cathédrale : l’antisémitisme et l’homosexualité, deux thèmes récurrents dans le travail de Warlikowski. Pour le premier, quelques passages clefs de l’œuvre sont ainsi mis en exergue : les diatribes contre Swann, les références à l’ami du narrateur, Bloch, jugée peu fréquentable du fait de sa « judéité » ; Warlikowski prend aussi quelques libertés en ressuscitant Dreyfus, dont le fantôme erre sur le plateau.

Pour le second, il imprègne les 4h30 du spectacle, de la première tirade sur les « invertis » du narrateur, cheveux trop longs, pantalon trop grand, chaussettes roses, converses, dos au public ; jusqu’à Sodome et Gomorrhe, évoqué par une installation-performance dans le vivarium, avec un ballet érotique entre Marcel, en tutu, et un danseur queer. Thème proustien par excellence, la jalousie, l’impossibilité de posséder l’être aimé est un autre nerf de la pièce : jalousie de Swann qui cherche à faire avouer à Odette les noms de ses amantes, dans une ambiance de série B américaine, qui rythme toutes ces entrevues avec elle ; jalousie maladive du narrateur envers Albertine, amante de Gilberte, qui donne lieu à une scène d’une grande intensité dans la cage de verre, où les personnages sont enfermés dans leurs hantises et prisonniers de leurs désirs. Marcel emprisonne Albertine, mais est plus enchaîné encore par sa passion.

Dans tout cela quelque chose de dérangeant, de crasse, de dépressif. Est-ce les toussotements de l’asthmatique Marcel et ses cigarettes compulsives, le désir du vieux Charlus, semblable à la fin à Karl Lagarfeld, pour les jeunes éphèbes, l’alcool qui coule à flots ? Les tenues sont sublimes, mais derrière les strass, l’élégance immaculée d’une Oriane de Guermantes, on perce des temps plus sombres : la guerre rode. Au début de la troisième partie : Saint-Loup, dont on annonce ensuite la mort, est filmé par une caméra infra-rouge évoquant celles dont les fusils d’assaut sont désormais équipés. Il mange des pommes de terre qu’il arrose de vin, en tenue de combat, à l’avant-scène, incarnant les angoisses du militaire, voyant la guerre mondiale inexorablement approcher.

Comme à son habitude, la mise en scène de Warlikowski est fort séduisante, et cette atmosphère lugubre n’empêche pas d’atteindre le sublime, loin de là. Si le metteur en scène polonais adapte Proust sans évoquer la fameuse madeleine, il s’attaque tout de même à la sonate de Vinteuil. Un violoncelliste arrive sur le plateau, pour produire de la musique live, et Morel, en jeune androgyne d’une sensualité troublante, se positionne en fond de scène devant des platines. Pari risqué du mélange entre électro planante et instrument à corde, mais pari réussi. L’ensemble évoque une performance estampillée Gaîté Lyrique, avec des projections vidéo de forêts comme autant d’invitations au voyage.

Sonate de Vinteuil qui est indissociable des Verdurin, dont l’entrée grotesque de Madame est pour le moins surprenante : une sorte de guenon (elle porte un masque de singe) en robe de soirée entre en scène, sur la musique de Strauss, Ainsi parlait Zarathoustra, BO célèbre de 2001 L’Odyssée de l’espace, qui connote toute la singerie bourgeoise de la maîtresse du cénacle.

Musique aussi quand Rachel, la demi-mondaine tragédienne, vient ponctuer le spectacle de ses chansons pop évanescentes, sur ses pointes de danseuse classique, comme sur une boîte à musique, auréolée d’une chevelure de conte de fée. Elle créé des moments de suspension, oniriques. Elle finit par le morceau de bravoure, le monologue déchirant de Phèdre, qui répond aux écueils de Phèdre(s) présenté l’an dernier à l’Odéon. Rachel, en fureur rousse et étoilée, hurle dans un micro un « j’aime » déchirant. Cela pourrait être caricatural, d’un postdramatisme débectant : c’est incroyable, bouleversant, ces alexandrins à la polonaise.

Et le temps passe, et le spectacle se clôt avec les personnages, interprétés par les mêmes comédiens, mais chargés du poids des années, ce qui témoigne là encore d’un remarque travail d’acteurs. Ils avancent du fond de scène vers le public, brinquebalant sur leurs membres inférieurs tremblants, pris de vertige,

 « comme si les hommes étaient juchés sur de vivantes échasses grandissant sans cesse, parfois plus hautes que des clochers, finissant par leur rendre la marche difficile et périlleuse, et d’où tout d’un coup ils tombent. Je m’effrayais que les miennes fussent déjà si hautes sous mes pas, il ne me semblait pas que j’aurais encore la force de maintenir longtemps attaché à moi ce passé qui descendait déjà si loin, et que je portais si douloureusement en moi ! Si du moins il m’était laissé assez de temps pour accomplir mon œuvre, je ne manquerais pas de la marquer au sceau de ce Temps dont l’idée s’imposait à moi avec tant de force aujourd’hui, et j’y décrirais les hommes, cela dût-il les faire ressembler à des êtres monstrueux, comme occupant dans le Temps une place autrement considérable que celle si restreinte qui leur est réservée dans l’espace, une place, au contraire, prolongée sans mesure, puisqu’ils touchent simultanément, comme des géants, plongés dans les années, à des époques vécues par eux, si distantes, — entre lesquelles tant de jours sont venus se placer — dans le Temps. »

 

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