« L'Amant » : un barrage contre le périphérique

Souvenirs de spectacle : "L'Amant", avec Yuika Hokama, par Yves-Noël Genod. Trois jours, trois présentations, peu de temps après le solstice, dans un café, à Pantin, pour écouter (est-ce le mot?) le texte Duras, dans une somptueuse simplicité. Le temps ralentit, doucement ; le soleil décline derrière la grande vitre. Rien ne se passe et pourtant tout se passe.

 © Crédits César Vayssié © Crédits César Vayssié

Dimanche, 24 juin. Café Pas-si-loin.

Un barrage contre le périphérique : voilà ce qu’est le Café Pas-si-loin, à Pantin. Durant ces journées de juin qui n’en finissent pas, s’y est déroulé un petit miracle : une invitation à la rêverie, à laisser sa tête dodeliner et le fil de sa pensée s’enrouler et se dérouler, doucement, sans à coup, au son de la voix de la comédienne Yuika Hokama dont les échos monocordes confinaient à l’hypnose. Chaussée de ballerines sages, seulement habillée de son rouge à lèvres vif, elle déambule dans la petite salle parmi les chaises, s’adossant parfois au mur, suspendant sa phrase tandis que son regard se perd sur l’extérieur, derrière la grande vitrine. L’Amant est posé, presque innocemment, sur une table.

« Elle attend. Alors il le lui demande : mais d’où venez-vous ? Elle dit qu’elle est la fille de l’institutrice de l’école de filles de Sadec. Il réfléchit puis il dit qu’il a entendu parler de cette dame, sa mère, de son manque de chance avec cette concession qu’elle aurait achetée au Cambodge, c’est bien ça n’est-ce pas ? Oui c’est ça. »

L’auditoire est attentif, d’une attention rare, bercé par la lenteur du débit et réuni pour cette cérémonie laïque autour des mots. Pouvoir d’évocation, quasi magique, des phrases qui s’égrènent et parmi lesquelles on pérégrine. Parfois cela tient de l’hypotypose – on voit le chapeau de feutre, la peau blanche du Chinois, son hésitation alors que la jeune fille de « 15 ans et demi » lui dit :

« Je préfèrerais que vous ne m'aimiez pas. Même si vous m'aimez je voudrais que vous fassiez comme d'habitude avec les femmes. »

L’invisible devient visible, par une transsubstantiation où la plus belle simplicité donne la plus simple beauté. Et alors la ceinture tombe. Et le désir monte.

« Il devient brutal, son sentiment est désespéré, il se jette sur moi, il mange les seins d’enfant, il crie, il insulte. Je ferme les yeux sur le plaisir très fort. Je pense : il a l’habitude, c’est ce qu’il fait dans la vie, l’amour, seulement ça. »

Parfois, on laisse son esprit lâcher tout, la paupière mi-close : on remarque le panneau de chantier, qui indique avec amusement les travaux de « l’îlot Saint-Marguerite » – nous y avons décidément accosté –, on observe les déplacements d’une mouche sur la vitre ou d’un oiseau à l’horizon. Les têtes des passants se tournent de temps en temps, curieuses, et regardent en miroir l’assemblée silencieuse, presque recueillie. D’autres filent, le téléphone sur l’oreille : coup d’œil furtif, coup de fil hâtif.

La vitre est alors tout à la fois surface de projection et de séparation. Projection de nos songes, projection de la fiction dans la réalité : elle devient le 4e mur naturaliste défendu par Antoine, réinvesti, renouvelé ; ou rideau qui enclot l’espace intime des amants et le protège du brouhaha de la rue. Le quartier devient alors la ville « indigène » du roman… Séparation aussi, alors, car elle matérialise la malheureuse frontière d’une ségrégation ethnique et sociale, entre le quartier animé de cette zone périphérique (pourtant pas-si-loin), peuplé d’immigrés, et le public majoritairement blanc – distinction néanmoins, dans L’Amant, ce sont les Blancs, les immigrés… mais le rapport de domination, lui, est le même.

La vitrine est surtout prisme pour concentrer l’imagination, cette « reine des facultés », qui permet de percevoir « les rapports intimes et secrets de choses, les correspondances et les analogies » (Baudelaire). Le spectacle d’Yves-Noël Genod est alors tout entier un geste de retrait et a l’élégance de nous laisser aller à suivre la pente de nos rêveries et les fantaisies de notre esprit : ouverture, béance de et des sens. Ainsi : voilà qu’apparaît le « petit pan de mur jaune », alors que les derniers rayons caressent un bout de béton, en haut d’un bâtiment au loin – contemplation urbaine et voyage immobile (dans les lieux, dans les textes, dans les rêves). On se promène dans et avec les mots de Duras. Une auto noire passe. Sommes-nous à Sadec ou à Pantin ?

 « Il me traite de putain, de dégueulasse, il me dit que je suis son seul amour, et c'est ça qu'il doit dire et c'est ça qu'on dit quand on laisse le dire se faire, quand on laisse le corps faire et chercher et trouver et prendre ce qu'il veut, et là tout est bon, il n'y a pas de déchet, les déchets sont recouverts, tout va dans le torrent, dans la force du désir. »

Les mots de Duras ne perdent pas leur violence mais, lorsqu’ils traversent Yuika, les phrases ciselées sonnent avec la délicatesse de l’oxymore ; ils nous ballottent comme le flux et reflux doucereux d’une mer calme propice à la divagation, mais où la tempête est toujours en puissance, et nous embarquent vers la rive d’une présence au monde, d’une attention véritable qui n’est ni distraction, ni arraisonnement à un quelconque rapport utilitaire. Le rituel des plantes à arroser, un homme attendant (un amour, un deal, un chien ?) au coin de la rue, un SDF qui se poste massivement devant la vitre, une femme qui secoue un drap au balcon, comme le mouchoir de tous les adieux. Des "vies minuscules" agrandies par cette fenêtre, agrandies par le théâtre.

« Et une autre fois, c'était encore au cours de ce même voyage, pendant la traversée de ce même océan, la nuit de même était déjà commencée, il s'est produit dans le grand salon du pont principal l'éclatement d'une valse de Chopin qu'elle connaissait de façon secrète et intime parce qu'elle avait essayé de l'apprendre pendant des mois et qu'elle n'était jamais arrivé à la jouer correctement, jamais, ce qui avait fait qu'ensuite sa mère avait consenti à lui faire abandonner le piano. »

Quelques notes de Chopin éclatent, grésillent presque. Gracile, Yuika se place devant la porte. Silence. On se rend alors compte que l’air s’est réchauffé, chargé d’humidité, durant ces 1h30 de spectacle où le minimalisme laisse place à l’essentiel. Pas d’effets superflus, pas d’affects malvenus – une ligne claire, faussement ingénue. Les visages des spectateurs, qui nous font face, rayonnent de l’aura de la sérénité. Aucune lumière artificielle n’est venue parasiter le lent déclin du soleil : la salle, de claire, puis mordorée, est devenue sombre, mais d’une obscurité amicale ; on y est descendu ensemble. Elle apaise. Le temps a filé, s’est épaissi. Yuika file aussi, rejoindre la rue, un brin hagarde, rejoindre le réel ( – c’est-à-dire ?). La porte s’ouvre comme une déflagration. Et le spectacle apparaît dans toute sa dimension : une offrande, un envol loin de la pesanteur quotidienne, de l'agressivité du monde, sans pour autant être anesthésié·e. Voilà, peut-être, pourquoi nous avons besoin des poètes en ces temps de détresse.

« Et la jeune fille s'était dressée comme pour aller à son tour se tuer, se jeter à son tour dans la mer et après elle avait pleuré parce qu'elle avait pensé à cet homme de Cholen et elle n'avait pas été sûre tout à coup de ne pas l'avoir aimé d'un amour qu'elle n'avait pas vu parce qu'il s'était perdu dans l'histoire comme l'eau dans le sable et qu'elle le retrouvait seulement maintenant à cet instant de la musique jetée à travers la mer. »

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